Choix de poèmes

 

Bréviaire de sel  (cheminement en baie d’Audierne)

 

Je marche dans la parole plurielle
D’un pays de haut vol
Qui m’enveloppe au-delà de moi-même
Dans l’ivresse des paluds et les vents

En ce théâtre de grèves et de dunes
Aux rappels incessants des vents et des lunes
La mer ravale sa bave
Dans une épilepsie de baleine

Errer, les sens et le corps en éveils
Bretagne que je cherche
Avant de me perdre dans ce monde
D’antiquaires, de folkloristes

Sur la grève la nuit des veuves de marins
Déambulent dans le silence, s’évaporent à l’aube
Les marées emportent leurs pas
Les vents leurs douleurs

La vie se mesure dans le hard rock permanent
Des vagues au tumulte des talus bas
Des chemins languissants
Aux cahotements de charrette invisible

La coagulation de l’hiver
L’apoplexie des fermes retiennent le temps
Avec la cornemuse des goélands
Quand se taisent les grandes orgues des tempêtes

Les pierres imitent les animaux la nuit
Chaque taillis semble avancer sournoisement vers soi
Les roseaux comme de fines flûtes de cristal
Captent les vents dans un silence chantant

Une oie sauvage surgit des entrailles de la tourbe
Pour filer droit dans un rai de lumière
Ange facteur qui livre au ciel
La supplique des suicidés

Les mouvances des vagues ne sont-elles
Que des prières perpétuelles ?
Revenir ici dans le vacarme sourd et continu
Ecouter la longue respiration du monde

Je marche dans la parole plurielle
D’un pays de haut vol
Qui m’enveloppe au-delà de moi-même
Dans l’ivresse des paluds et des vents            

Extrait du livre Bréviaire de sel, Les Éditions Sauvages, 2013 et du DVD Live à l’Archipel, Fouesnant (à paraître), musique de Yvonnick Penven.

 

***

 

LA GWERZ¹ DU VENT

 

J’irai vent
tel l’élytre
dans ton exil
         visiter 
tes songes lapidaires
en des fuites intemporelles,
des dimensions labiles,
         impalpables.

Pierres et os
dans l’invisible
         s’accouplent  
        minéralisent 
mon sourire
         d’une microparticule   
                                   de rocher.

Ma peau se desquame
pour le vent
que la pluie sème
aux sillons des printemps.

Nuages de points
dans le ciel
que le vent chasse
de ses phrases…
          migrateurs.

Maintenant jamais,
bientôt toujours,
pourquoi suis-je aimanté
          au sol, 
pour courir
dans la présence
          des ancêtres ?

Vent tu sais
la chanson macabre
de la longue nuit d’hiver,
la candeur de nos images
sur tes ailes de vitres fines.

Tu ne peux
saisir l’éclair,
tu t’octroies
          sa gestation.

Les tempêtes
célèbrent les soumissions
dans leurs orgues
où s’écartèlent
         les phalènes.

Les esprits
se draguent
dans ses orgies de ciel iodé
où des craies
s’inscrivent… mouettes.

Vent tu t’enivres
dans les ports crépusculaires
d’une gwerz de rouilles.
Tu lègues aux astres
          ton mépris.

Tu attises
les yeux de braise
pour empourprer
         la cape nocturne.

Des lambeaux d’arbres
flagellés
supplient la terre
         de leurs doigts.

J’irai vent
tel l’élytre
dans ton exil
         visiter  
            tes songes lapidaires…  en des fuites intemporelles,
                des dimensions labiles,
                    impalpables

 

Extrait de Les Ronces bleues, Blanc Silex éditions, 1998, Les Éditions Sauvages, réédition augmentée, 2013 et du disque CD Ma seule terre, Aval Avel prod. 2014, musique de Yves Manchec.

¹. Ballade, complainte, mélancolie en breton.

 

***

 

Le ruisseau

 

Filet de vie
du ruisseau
coule, coule
limpide, fragile
musique frêle
sous les branches
qui tapissent l’eau
de l’automne silencieux

Le temps s’écoule
calme, serein
transparent
sur l’onde
timide et claire
qui respire à peine
pour ne pas froisser
l’air si pur

Une demoiselle bleue
sortie de l’invisible
bat ses élytres
où s’arrête le temps
aucune pesanteur
ne semble l’habiter
elle se dilue
dans la brise

Dans ce havre
hors du monde
nul froissement
rien que le doux filet
qui coule, coule
limpide, fragile
vers nulle-part
car ici même

tellement fluet
que coule, coule
depuis des lustres
le filet d’eau
indifférent, régulier
il éternise l’instant
quand de la source
nous buvons l’éphémère

Extrait de Paroles pour les silences à venir, Les Éditions Sauvages, 2015.

 

***

 

Par l’absence

 

Par le fil de soie
dans le chas de l’aiguille
je tisserai le rien
du silence fragile

Par le vent doux
je m’envolerai
en un mot d’amour
soufflé dans le cou

Par l’absence
je serai sans être
une simple caresse
au creux des songes

Par le souvenir
je visiterai
de quelques larmes
les fleurs de ma vie

Par le rêve
je serai histoire
qui s’envolera
dans les pollens

Par effraction
j’habiterai en vous
de mes poèmes
en cellulose

Par oubli
je serai libre
poussière d’étoile
dans la multitude

Extrait de Paroles pour les silences à venir, Les Éditions Sauvages, 2015.

 

***

 

Je viens de la gwerz ¹

 

Je viens de là, je viens de la gwerz,
du pays de la charrue qui creuse le sillon
du chant ancestral,
comme un saphir atone
où survolent les mouettes glaneuses
couinant les octaves des labours
en gobant les lombrics dans la fête du ciel.

Dans les rumeurs, la glèbe sourit
d’une parole d’ombre et de lumière
quand fleurit la moisson.

L’épi mûr est une note de musique
en autant de complaintes
que de douces promesses
dans les violons et les harpes des vents.

Les senteurs d’herbe, de mousses,
les vagues jaunes d’été
ont laissé place à la rosée d’automne.
Pas d’autre levain
pour la vieille chanson des champs
que les fumerons dans l’âtre au cidre nouveau
lorsque le sarrasin en cuisson
réjouit l’enfant aux yeux noisette.
Le faucheur alors peut rêver
sous l’aile de l’engoulevent
en autant d’ailes que de clameurs à venir.

Dans la mélancolie des grandes plaines,
à l’horizon des colzas,
s’asseoir sur une souche,
écouter la gwerz qui s’envole
quand craille la corneille
dans le crépitement du soir.

Au mitan du jour,
ça récolte, émonde et pétrit,
l’étable vide respire
alors que le fruit mûr écoule son suc
dans le sang des chemises retroussées
pour un juste retour à l’humus
avec la perle de sueur
bouclant le collier des âges.

De la graine aux ferments d’incertitudes,
le blues suinte de par les pores
quand les riffs des tempêtes
s’invitent dans la danse
et que volent pétales de branches
comme autant de médiators de guitares agitées
dans la gouaille du diable.

Jabadao² du grand désastre,
rut des tourbillons fous,
qui emporte toitures et enchantements,
réduit en tas d’allumettes les appentis,
les loch³  et les doux repaires des trêves,
c’est la gwerz qui s’énerve sur son parchemin.

Je viens de là, je viens de la gwerz,
du fin fond des landes et des pluies,
je suis de froment et de luzerne,
de pizza, de nems et de palmiers
sous les bannières du rock, du jazz et du blues,
je suis un nègre bouddhiste, slave et indien
qui secoue le Gwen-ha-du au pas de ses santiags
qui chante ses origines dans le métissage des maïs,
des vents apatrides et des bannières universelles.
Je suis de saxo, de bombarde, de kora,
de chupenn 4, de perfecto, de djellaba,
je n’oublie pas le ferment de ma Bretagne,
patrie du rejet des intégrismes,
peuple de voyageurs aux multiples diasporas
qui connaît plus qu’ailleurs la valeur de l’accueil
car il se sait venu de la gwerz.

Extrait de Paroles pour les silences à venir, Les Éditions Sauvages, 2015. Musique de Yvonnick Penven.

 

¹. Gwerz : chanson bretonne sous forme de ballade, complainte que l’on peut comparer au blues ou au fado. Dans la tradition, les gwerzioù sont des ballades chantées a capella, à tonalité triste, voire tragique.
². Jabadao : danse bretonne traditionnellement pratiquée dans l’ouest et le sud-ouest de la Cornouaille. Sarabande.
³. Loch : cabane, hutte, niche.
4. Chupenn : veste en Breton.

 

***

 

Ange de feu

 

De la route de Sacramento
soufflait la ville blanche,
brouillard du Pacifique,
Frisco, frisquet,
monte au ciel de ses onze collines.
L'ange déchu a mordu la poussière,
de camions en wagons,
ce paria saoul et mystique,
de « race solaire »,
rimbaldien jusqu'au désespoir,
a gratté la pureté
sur la route du glas ¹
de cactus en pompes à essence,
vers l'Ouest utopique.

Divin sur le promontoire de la ville
il scrute la lumière d'Oakland
mâchonnant du raisin sec.

Le clochard de la nuit be-bop
à North Beach,
dans les brumes de marijuana,
invente Jean Genêt
avec des larmes chaudes de benzédrine.
Jazz hot de mots scandés,
de sax en métaphores,
Lester Young et visions de Cody,
le peau rouge breton aux jeans errants
s'essouffle jusqu'à l'aube
rêvant du Vieux Mexique.

Tu auras beau gravir les Rocheuses
chères à Gary Snyder,
atteindre le ciel, le dharma,
la perle rare n'est pas pour toi,
barde dévoreur d'infini
au clair de lune.

De tous ces Four Roses de messes enfumées
jusqu'à ton ascèse à Big Sur,
le chemin mène à la mer
et ta symphonie céleste, inachevée,
a entendu les poissons parler breton.

Petit Prince de Lowell,
poète beat, béatifié,
vagabond d'amours jetables,
mendiant de vie,
contemplateur de la démence absolue
de ce monde ORGANISÉ.

Ramasseur de mégots tièdes
sur l'asphalte pisseux,
cette société a broyé ton humilité
bien plus que les tôles incarnées
de James Dean.

Partir pour te fuir à l'ouest de toi-même,
suceur d'étoiles, rêvassant
en grignotant dans une foire
du maïs grillé, une bière à la main.

Dormir, ange soliloquant,
avec le chant des grillons
jusqu'au prélude des oiseaux,
le Voyage de Céline dans la poche.

Compulsif devant le clavier des mots,
tu as le tempo des batteurs ardents
dans les caves de dingues.
Tu couches ta bible
en contrepoint des notes
toi le rêveur debout
sur l'horizontale partition
de ta Désolation.

Tu as puisé dans la fumée
l’âme profonde de la nuit.

Jack Kerouac, beatman zen,
« désespéré lucide », idéaliste
a rempli son sac d'amitiés,
Burroughs, Ginsberg, Cassady,
dans un long chant tumultueux
et l'odeur crue du poivre
des errances épiques  et des jazz black,
vite comme le jazz,  vite comme je Jack
dans la nuit occidentale,
transcendantale,
gros coeur extatique,
vers l'Ouest, on the road again...

Extrait de Amerika blues, Les Éditions Sauvages, 2009 et du CD-DVD Vents solaires, Édition d’Artiste/Aval Avel prod. 2008. Musique de Yvonnick Penven.

 

 

***

Octobre à Montréal

 

Montréal couve un murmure
d’hiver blanc,
érables, cèdres rouges et jaunes
déroulent leurs dernières vapeurs automnales.

Ici et là des octogénaires-casquettes à visières
circulent en chariots électriques,
faisant sautiller leurs bedaines
puis partent souper à 18 heures.

Le temps est souple,
la nonchalance se dilue
dans les sourires, les regards inquisiteurs.
Je bois Molsonex
dans un bar à télé : chiant !
Je vais lire Épiphanie
poèmes d’ Alexandre Faustino
dans un petit parc-crottes de chien
dédié à Charles Sandwith¹.

Les mondes s’imbriquent
dans la truculence du Québec
entre chiac² et joual³,
frenchy ok,
moi le breton dont on a extirpé la langue
avant même la naissance,
je me laisse bercer
dans ce « coin » où fluctue
les différences dans l’uni,
la poésie des langages.

Montréal métissée
s’avance vers l’anglophonie
comme jadis le breton vers la France !!?
Où va le rythme de mes entrailles
si j’oublie ses accents
de terre gutturale ?

Ici dans le Centre
ça chante en rendant la monnaie,
ça s’hétéroclitise
et…de jeunes hommes priapiques
dansent sur les scènes des bars
pour messieurs buveurs de bières.
Des épouses respectables, des quidams
dans les rues rectilignes
promènent l’ordinaire de leur quotidien
tandis que deux gonzesses se roulent des pelles
devant un taxi impatient.
Un vent de liberté s’échappe
de la rue Sainte-Catherine
vers le quartier chinois
où des cadres soliloquent
à leurs cellulaires…comme partout,
inexorablement…

À même la rue, la nuit tombée,
quelques couchages respirent,
recouverts par des chiens husky et autres,
d’où sortent des têtes en bonnets
(parfois jusqu’à – 30 dit-on).
La misère ne peut être pire que la misère !

Un semblant de « L’Été des Indiens »
me caresse le front, je chantonne
« Je reviendrai à Montréal » de Charlebois
comme pour justifier mon départ.
Parc  Émilie Gamelin,
six jeux géants d’échecs,
ça joue sous les regards éberlués
de quelques voyageurs en partances
alors qu’une apprentie Joni Mitchell
folksingue de sa voix aigre d’amerlock made in USA.

L’air humide du Saint-Laurent
me rape la gorge-pastilles au miel,
jolies filles en tee-shirt moulant
face à mon écharpe,
j’y perds mon latin…et mon breton.

Gare de bus pour l’aéroport Trudeau.
Lourd de bouquins mon sac,
des frustrations, le cœur gros
et mon sirop d’érable oublié à l’hôtel.
Décidément je ne m’accorde aucun cliché
(toutes mes photos seront ratées).
Montréal insoumise, libre et subversive,
je te reviendrai chercher le sirop
de l’histoire…

Extrait de  Amerika blues, Les Éditions Sauvages, 2009.

 

¹. Ch arles Sandwith Campbell : Ch (1858-1923) célèbre avocat, philanthrope.
². Chiac : idiome parlé dans le sud-est du Nouveau-Brunswick.
³. Joual : langue des bums et des faubourgs montréalais, propre à toutes les distorsions syntaxiques.