Sept poèmes traduits par Cécile A. Holdban et Thierry Gillyboeuf

 

1

Au bord
du corps de la nuit
dix lunes se lèvent.

 

2

Une cicatrice rappelle la blessure.
La blessure rappelle la douleur.
Tu pleures encore une fois.

3

Quand nous marchons au soleil
nos ombres sont comme des barges de silence.

 

4

Mon corps gît
et j’entends ma propre
voix qui gît près de moi.

 

5

Le rocher est plaisir
et il s’ouvre
et nous y pénétrons
comme nous pénétrons dans nous-mêmes
chaque nuit.

 

6

Quand je parle à la fenêtre
je vois que tout
est tout.

 

7

J’ai une clef
J’ouvre donc la porte et j’entre.
Il fait noir et j’entre.
Il fait plus noir et j’entre.

 


D’après une Litanie

 

Il y a un champ à ciel ouvert je m’allonge dans un trou que j’ai creusé jadis et je loue le ciel.
Je loue les nuages qui sont des poumons de lumière.
Je loue la chouette qui veut habiter en moi et le faucon qui ne le veut pas.
Je loue la fureur de la souris, la considération du loup.
Je loue le chien qui vit dans la famille et ne sera jamais l’un d’eux.
Je loue la baleine qui vit sous les froides couvertures de sel.
Je loue la formation du calmar, les dômes de méandres.
Je loue le secret des portes, l’ouverture des fenêtres.
Je loue la profondeur des placards.
Je loue le vent, les générations montantes de l’air.
Je loue les arbres sur les branches desquels se perchera le Coq du Portugal et le Coq polonais.
Je loue les palmiers de Rio et ceux qui pousseront à Londres.
Je loue les jardiniers, les vers de terre et les petites plantes qui se louent les uns les autres.
Je loue les baies sucrées de Georgetown, du Maine et le chant du moineau à gorge blanche.
Je loue les poètes de Waverly Place et de la Onzième Rue, et celui dont les os se transforment en émeraudes noires quand il se dresse dans le vent.
Je loue les horloges pour lesquelles je vieillis en un jour et rajeunis en un jour.
Je loue tous les tours et détours de l’ombre, ceux que je vois et ceux que je ne vois pas.
Je loue tous les toits du toit aqueux de l’étang au toit d’agile des douanes.
Je loue ceux qui ont fait de leurs corps des ambassades définitives de chair.
Je loue l’échec de ceux qui ont de l’ambition, les auteurs de prospectus et de carnets de rien.
Je loue la lune pour supporter les hommes.
Je loue le soleil ses hommages.
Je loue la souffrance du regain et la félicité du déclin.
Je loue tout pour rien parce qu’il n’y a pas de prix.
Je me loue pour la façon dont j’agis avec une pelle et je loue la pelle.
Je loue le motif de la louange grâce à laquelle je renaîtrai.
Je loue le matin dont le soleil brille sur moi.
Je loue le soir dont je suis le fils.


La longue soirée triste

 

Quelqu’un disait
quelque chose sur les ombres recouvrant le champ, sur
les choses qui passent, sur la façon dont on dort au petit matin
et dont le matin arrive.

Quelqu’un parlait
du vent qui meurt mais revient,
des coquillages qui sont les cercueils du vent
mais les intempéries continuent.

C’était une longue nuit
et quelqu’un disait quelque chose sur la lune déversant son blanc
sur le champ de maïs, qu’il n’y avait rien d’autre
que cela encore et encore.

Quelqu’un parla
d’une ville où elle était allée avant la guerre, une pièce avec deux bougies
contre un mur, quelqu’un qui dansait, quelqu’un qui regardait.

Nous commencions à croire

que la nuit ne s’achèverait jamais.

Quelqu’un disait que la musique était terminée et personne ne l’avait remarqué.

Puis quelqu’un a dit quelque chose sur les planètes, sur les étoiles,
qui étaient si petites, si lointaines.



Et tu dis

 

Tout est dans l’esprit, dis-tu, et n’a
rien à voir avec le bonheur. L’arrivée du froid,
l’arrivée de la chaleur, l’esprit a tout le temps au monde.
Tu prends mon bras et dis que quelque chose va arriver,
quelque chose d’inhabituel pour lequel nous avons toujours été préparés,
comme le soleil qui arrive après un jour en Asie,
comme la lune qui part après une nuit avec nous.

 


Ma mère par une soirée de fin d’été

 

1

Quand la lune apparaît
et que quelques granges battues par le vent se détachent
sur les collines légèrement bombées
et brillent d’une lumière
voilée et pleine de poussière
qui flotte au-dessus des champs,
ma mère, ses cheveux arrangés en chignon,
le visage dans l’ombre et la fumée
de la cigarette s’enroulant
sur le lustre jaune pâle de sa robe,
se tient près de la maison
et regarde le suintement de la dernière lumière
en bas dans les laîches,
les dernières îles grises de nuages
disparaissant de vue et le vent
ébouriffant le manteau couleur cendre de la lune
sur la baie noire.

 

2

Bientôt la maison, avec ses stores refermés, enverra
de petits tapis de lueurs
dans la brume, la baie
commencera sa bruyante houle
et les pins, épis effilochés
grimpant la colline, sembleront effleurer
les faibles scories des cieux.
Et ma mère regardera dans les allées d’étoiles,
les tunnels infinis du néant,
et tout en regardant,
sous le charme de l’heure,
elle se dira que nous nous abandonnons chaque nuit
aux orages silencieux de la déchéance
qui lacèrent la chair pleine de plis,
et elle ne saura pas
pourquoi elle est ici
ou de quoi elle est prisonnière
sinon des conditions de l’amour qui l’ont amenée à ça.

 

3

Ma mère rentrera à l’intérieur
et les champs, les pierres nues
dériveront en paix, les petites créatures –
la souris et le martinet – dormiront
aux extrémités opposées de la maison.
Seul le grillon sera debout,
répétant sa note unique stridente
aux planches pourries du porche,
aux rideaux rouillés, à l’air, à l’obscurité à monture invisible,
à la mer qui reste fidèle à elle-même.
Pourquoi ma mère devrait-elle se réveiller ?
La terre n’est pas encore un jardin
qu’il faut retourner. Les étoiles
ne sont pas encore des cloches qui sonnent
la nuit pour les disparus.
Il est beaucoup trop tard.

 


Vers pour l’hiver

 

pour Ros Krauss

 

Dis-toi
quand il fait froid et que la grisaille tombe de l’air
que tu continueras
de marcher, en entendant
le même air peu importe l’endroit où
tu te trouves –
à l’intérieur du dôme de l’obscurité
ou sous le blanc craquelé
du regard de la lune dans une vallée de neige.
Ce soir quand il commence à faire froid
dis-toi
que ce que tu sais n’est rien
d’autre que l’air que jouent tes os
quand tu continues de marcher. Et tu seras capable
pour une fois de te coucher sous le petit feu
des étoiles d’hiver.
Et si jamais tu ne peux pas
continuer ou revenir et que tu te trouves
là où tu seras à la fin,
dis-toi
dans ce dernier afflux du froid à travers tes membres
que tu aimes ce que tu es.