NOVEMBRE

 

     Mon Je s’est évadé de moi dans un soupir. Derrière la fenêtre, l’haleine retenue du brouillard stagne dans le jardin : avec la plus fine des laines, la nuit a cardé sa chrysalide autour des bouleaux, des rosiers décharnés et du buisson à rêves. A l’arrière de la maison, je sais la corbeille abandonnée au gel sous le poirier malingre, mais mon regard ne peut se détourner des méandres stagnantes et hypnotiques du blanc suaire, que le las métier des branches arachnéennes des saules rend impénétrable.

     Les dernières feuilles des arbres incunables, folios jaunis d’un registre millénaire, reçoivent de brumaire leur maigre écriture. Cette charge des lettrines et des contrepoinçons, risible mais déclinée par la lecture magistrale du vent, suffit à en dénouer la ligneuse reliure. Dans un dernier frôlement d’ocre dédoré, parmi leurs semblables elles chutent. La perfection des pommes elle-même n’y puis rien, laissant aux annales chrétiennes la cure de leur procès : les orbes vermillons couvrent la terre de furoncles sédentaires.

            D’où vient ce feu de contre-jour qui, aux clartés chères préférant l’amertume des reflets, donne à la vapeur la demi-réalité du voile ? Sous l’étoile caduque toute entière de sel, sous l’écharpe glauque de la forêt ou encore plus proche, parmi la suie souillant le faîtage, jeune phénix aux plumes de cendre ? Est-ce mon âme qui, à la tiède lanterne brûlant les cristaux de camphre comme de l’encens, recherche dans ce paysage ni vivant ni mort la cause de sa meurtrissure ? Tentative bien vaine – la préface au livre de mon existence aura brûlé dans l’autodafé de la délivrance, à l’incipit de ma vie terrestre.

            Alors que le bouleau expire sa dernière feuille sur le linceul de brume, déjà la première voix du chœur des passereaux interpelle l’aube, dont la lèvre soudain rougit sur l’horizon. Mon Je se fige, aperçoit l’affolement tranquille des volatiles, et doucement rabat le col de sa veste, avant de retourner auprès de moi dans la maison, sous les huées piaffantes des pelotes à la calotte lazulite.

 

 

(extraits de Fulminations, hiver 2011, inédit)