Nuit

     Le crépuscule estompe l’horizon. La lumière vient à se taire, alors que luit l’étourneau dans l’ornière, constellation au firmament de feuillage.

 

 

 

     Il fait nuit. « Faire nuit », ce serait contenir l’audace de défier l’affaissement des chants et des couleurs, accueillir le silence et les ténèbres venus d’ailleurs que de soi – venus de nulle part, ou lentement exhalés de la terre par les soupirs des morts.

 

 

 

     Ce soir j’entends braver la nuit. Les étoiles résonnent en moi de mots yiddish évadés d’un poème de Celan. Fétus que je voudrais arracher à la paluche noire de l’éther – trop abondante récolte pour deux mains humaines jointes en navette.

 

 

 

     Que je frôle les écailles des buis, où veillent ensemble l’instinct protecteur de la haie et l’amer ferment de la stase et, dévalant par myriades les coteaux sur ma demeure, me flagellent la soie des papillons de nuit.

 

 

 

     Derrière sa cape trempée à l’encre de Chine, la nuit dissimule son art de plieuse rapporté du Levant. Sur les paumières de leurs ailes, les papillons conservent de leur maîtresse une pincée de fard. L’infiniment grand aime à faire plier l’infiniment petit.

 

 

 

     Que je sois lapidé par l’averse, renversé par la crue et noyé par la peur, si je n’ose enjamber les cordeaux des cultures et me rendre cause de mes foulées vers le Ponant !

 

 

 

     Je projetais de rejoindre la cohorte des somnambules, de déposer mon fardeau de sable dans les cendres, là où avaient crépité les feux de la Saint-Jean, et enfin de gagner les matins roses, au lieu de quoi je reste hypnotisé par les étangs cernant le premier carrefour. Leurs pupilles, fixes comme le sort, prononcent sur mon sang une sentence bilieuse.

 

 

 

     Pourtant, l’approche du solstice promettait l’avantage, les meilleures chances d’allumer les mèches des rites de feu, de faire fulminer les brandons d’éteule, et de froisser à l’aube, vainqueur, les champs de luzerne patrouillés de lièvres !

 

 

 

     Plus denses au contraire semblent les ténèbres, plus perçantes les étoiles, et plus grosse la lune débordant les mares.

 

 

 

     Les relents de graisse rance, et les restes des fressures embrochées par les bouviers pris de démence, achèvent d’effaroucher mon allant et ma confiance en la gloire. Je bats en retraite vers les murets de ronces où se tapissent déjà renard et loir.

 

 

 

     La somme des plaies me laisse désemparé, mon propre infirmier. Puissé-je glaner entre les chardons des restes de météorites, afin de croire encore à la naissance et me traîner jusqu’au berceau de l’aurore mort-née !

 

 

 

     Survient l’aube, démenti des rumeurs d’apocalypse. Gizeh elle aussi fut illuminée le lendemain de la Dixième Plaie, car même la colère de Dieu se disperse avec le brouillard au réveil de ses créatures.

 

 

 

     Le doigt sur ma blessure, sur les sentiers vacillant, j’ai confondu audace et colère, nuit et abîme. Quelle surprise et quelle consolation que le matin, puisque me fiançant à la nuit sans le consentement du crépuscule, j’éteins à la rosée les tisons qui m’enfiévraient et je dépose la lanterne veillant les morts !