Extraits de L’anthologie 1972-2012

 

Les gestes et les mots
peuvent avoir une lointaine portée d’ogive.
L’amour est une arme de construction massive.

 

L'ARMOIRE

 

Chaque jour a son parfum de nébuleuse !
Je cache un peu d'amour sous le linge
empilé par tes soins dans notre armoire
entre les draps brodés de minutes soyeuses.

En les dépliant sur notre lit, sans le savoir
tu sèmes tous mes silences comme du grain
...emplissant la chambre et ses miroirs
de mon désir aux nœuds de chanvre
de ma tendresse au toucher de lin.

 

***

 

FUMÉES

Mon visage d’enfant était encadré par la guerre.
Chaque semaine était calibrée par le pire.
Il fallait des tickets pour le moindre avenir.
Soixante grammes d’innocence
… pour les plus jeunes seulement.
Les mégots s’étaient faits plus rares que la mort.
Je les ramassais pour mon oncle,
car ici la fumée valait un curieux pesant d’or.
En d’autres lieux, elle était sinistre et noire.
Elle s’élevait dans le ciel des étoiles jaunes,
en calcinant vers Dieu les cris de désespoir.

 

***

 

L’ÉVEIL DES EAUX DORMANTES
(extraits)

 

N’ayant que leur distance pour être,
les anciennes lueurs flottent vers les hommes
sur les eaux dormantes de l’espace.
Comme les feuilles mortes alimentent sans la repaître
la vie grouillante de la vase qui les appelle,
les étoiles défuntes nourrissent de leurs traces
le regard futur mais lumineux des astronomes.
Ceux-ci les contemplent avec l’idée de s’éteindre
comme elles,
à l’autre bout des ondes qu’ils éveillent.

 

*

Le charme du ciel nous porte à l’altitude
où le vide lui-même respire dans les mots allégés.

 

*

L’inspiration dort à poings fermés
sur le seuil des mots fatigués.
Elle suit les rêves que la nuit ne sait pas conduire
et se lève avec ceux que la lumière a secoués.

 

*

Tous les langages ne se livrent pas dans l’écriture.
Nous sommes des hiéroglyphes
tombés des étoiles dans leurs sursauts,
l’éveil d’une eau dormante
qui nous a rêvés comme un poème
sans définir les mots.

 

***

 

MON DOUX LANGAGE

 

Français, mon doux langage au bord des larmes,
tu ne peux mourir sous le poids de la facilité.
Tu es la source même de ce charme
qui fait chanter les mots qu’elle a fait couler.

Une langue se partage pour se bien comprendre.
Elle se fait légère pour le plaisir d’entendre
ce que, plus tard, les autres diront d’elle.
Les lèvres qu’elle séduit deviennent alors des ailes.

 

***

 

LA RÊVERIE ME DISAIT :

 

Pour te trouver, je suis entré par les embruns
dans l’improvisation des vagues sur la mer,
dans les images par la pointe des éclairs,
dans l’orbe du vent par la trace des parfums.

Afin de te parler, j’ai fait courir ta plume
en la poussant vers le meilleur de l’univers,
l’espace tranquille où viennent rêver les nerfs
et se décomposent les conflits qu’ils allument.

En gage d’amitié, je te livre un secret
pour faire tomber les peaux mortes du soleil.
Prête aux doigts de l’éveil le bras long du sommeil !
Dispose à ton chevet l’horizon des sommets !