MONOLOGUE DE KAFKA

Je n’achète pas souvent de chaussures et quand j’en achète, mon achat est long et précautionneux, je songe à toutes les intempéries, depuis la canicule jusqu’à la neige qu’on saupoudre de sel. Je marche pendant des jours et j’en épie à la dérobée, je réduis mon choix à cinq paires, puis à quatre, à trois, à deux, et alors je fais une pause, hésitant : laquelle acheter des deux paires restantes ? Rien que quelques instants plus tard, une troisième, que j’avais déjà rejetée, recouvre son intérêt, comme bientôt, dans les vitrines de cette vaste ville, presque toutes les chaussures pour hommes. De nouveau je fais des milliers de pas et m’arrête devant des devantures illuminées, dans l’idée de vouloir n’acheter qu’une paire de chaussures, et d’avoir besoin d’une seule paire de chaussures.

Mais, quand après plusieurs périples, je les achète enfin et que je les observe qui reposent en paix auprès de mes autres souliers, je persiste à méditer un achat de chaussures. Je ne sors pas de ce cercle, pas même pendant mon sommeil, qui vient rarement, mais finit malgré tout par arriver, entre deux migraines. Pourtant, je souhaiterais seulement remplir ces pauses de mon plus grand besoin : respirer.

 

 

Traductions de  Liljana Huibner-Fuzellier & Raymond Fuzellier