Choix de poèmes de Nicole Drano Stamberg

 

 

HERBE RUSTIQUE

On ne cherche pas la vérité avec elle
On la trouve.
C’est absolument le matin
Puis le soir irréductible.

Seuls en face de l’énigme :        herbe !
On peut la feuilleter en tous sens,
Vieux livre de la terre
Avec des passages qui nous brûlent
d’attendrissement.

Leste, preste, elle orne fougueusement
Le sol sans marge.
C’était justement la page du poème,

Page à laquelle je songeais. Cela devenait
Bruissant, rond dans l’insomnie.
Une herbe rustique. Ô surprise !

Il faudra que je te révèle. À une vitesse folle
Tu envahis les mots et charmes le silence,
Le gris des jours. Herbe irréductible…

… Qui sourit de nos hésitations.                              (p. 14)

 

 

VIE

Tremblante et tendre
Est la cadence des mouvements de l’herbe.
On ne se rappelle jamais comment elle est
Exactement.

L’effleurer seulement,
Elle se penche, se raidit et se dégage,
Appartient au monde.
Elle lui murmure des secrets.

Essayez de la saisir
Elle vous striera la paume.
Quelques gouttes de sang
Se mettront à briller.

En se cachant dans le poème
A-t-elle dit : « Je veux vivre
Au milieu de vous humains ! Avec les mots
Préparer les lendemains. »                                        (p. 33)

 

 

LES HERBES DU PRÉ

S’asseoir avec l’enfant dans le pré
Le long de l’étang,
Pour rester au milieu des choses
En s’élevant de la terre jusqu’au ciel.

Les herbes font des géométries furtives
De chaque côté du corps,
Machinalement on herborise.
Se sauver un peu, vaquer ailleurs.

La terre descend doucement
Jusqu’à l’eau,
L’herbe s’arrête avant.
Il y a une sorte d’angoisse boueuse au bord.

Le regard se rassure
Dans l’abandon apparent du pré.
J’écris, l’herbe s’acharne dans les détails,
Quadrille le sol dans tous les sens et conspire autour des mots.

                                                                                  À Fannie chérie.                     (p. 86)

 

 

INDÉRACINABLE

Longe le mur,
Continue,
Suis, suis encore
La route.
Regarde le goudron,
Il est fissuré.

Au milieu
Une traînée
Verte,
Étroite.
Je t’assure, avance
Elle est là.

 

La déchirure
De la croûte.
La fine
Ligne vivante
De l’herbe.
De l’herbe !

Air
Espoir
Chiendent
Indéracinable
De la
Poésie.                                   (p. 106)

 

 

HERBE, INVITATION AUX SONGES

Dans l’herbe soyeuse
Les escargots bavent tranquillement.
C’est une ivresse de gentillesse
Que des gens délabrent.

Il va falloir chercher de nouveaux sens.
Il va faire très, trop, insupportablement
Chaud, sans air, sans eau,
Sans toi, sans elle, et lui et tous les autres.

Toi, herbe fine et résistante
Devant ma porte, puis, qui se pousses entre mes cils,
Me fais de l’ombre, caches mes larmes
Sur ceux et ce que je pleure : Reste !

Herbe jamais désinvolte
Tu viens sur mes mots,
Me fais retrouver le chemin de halage
Où naissent les songes qui chambardent le visible.                          (p. 129)

 

ADMIRATION

Une sorte de monde embusqué pousse
Dans les impasses du poème.
Quelques tiges, la terre n’est pas inculte,
Elle garde l’herbe fraîche entre les lèvres pour quelques mots.

Herbe de la reine, herbe de l’ambassadeur !
Et près du barrage de la Sirba
Des enfants que j’aime.
Là-bas, aucune plante n’est jamais appelée mauvaise herbe.

Nous t’appartenons par notre admiration
Herbe en costume de pensionnat,                              Poésie
Étonnante, rangée, dépourvue de fatuité. Tu déranges !
La gloire accourt à toi, à la tranquille modestie de tes mots.                       (p. 130)