J’ai été cette journaliste de guerre... (1/9)

J’ai été cette journaliste de guerre en… Egypte

                                                                  Poème en neuf parties

 

Partie 1

Je traverse le Bazar de Khalili, la puanteur du Caire,
épices ambrées et tapis fraîchement tissés emplissent mes narines
de plaisir ; ces images de pauvreté, de sexe clandestin et de
t-shirts, ces images de mendiants, ces images du Tiers
Monde qui s’écroule tandis que le Premier Monde est à son aise,
ces images des rues de New York et des ruines de la ville, ces
images de l’Avenue A, de ses mendiants sur les trottoirs et de leurs
petites petites tasses, ne me quitteront jamais, ces images de villes
stratifiées, couche après couche, ville sur ville, toutes s’écroulent et
tombent dans ma bouche surréaliste ; je les déguste puis je rentre en courant
jusque dans les draps humides de l’hôtel où je pleure l’après midi, les
rues du Caire sont pleines de Hanumas abrités sous
de blancs Barakhanas, et les enfants en mules de plastique, ils
déambulent dans Giseh, qui n’est pas le quartier le plus pauvre, mais qui
s’écroule aussi, je marche parmi ces box fraîchement bâtis,
ces hôtels aux panneaux tapageurs, aux planches tragiques, tout
est écrit à l’envers et ainsi en est-il de mon destin ; dans mon
esprit je voyage dans les rues de New York : les mêmes
ruines, les mêmes bâtiments abandonnés pleins de gens
pauvres, le même sang, le même saut dans la matrice
sémitique, la même blessure, saignante.

Les voitures sont anciennes ici et vraiment mystérieuses ; un visage, celui d’un
jeune homme qui m’attire dans sa minuscule boutique : il est avide
de me vendre son or alors que c’est l’argent que j’aime parce qu’il a de
l’âme ! je dis « sabahir » (bonjour) à ma pauvre âme
qui se réjouit parce qu’elle est encore en vie et qu’elle respire avec
l’antique cité, 18 millions de personnes traversent la brume
matinale, le bus évite les chameaux,
Néfertiti dort bercée par ses rêves où elle descend les flots du Nil,
la reine  Hatshepsout cherche ses baskets, puis elle allume sa
Kent américaine et recrache la fumée ; dans la ville,
un quartier qui s’appelle Zama Lek, avec son hôtel Hilton Ramsès, le
plus haut bâtiment du Caire ; là où Ramsès s’est arrêté Hilton a pris la
relève, la terreur, l’exploitation, le sentiment que les Latino-
Américains ont bâti les Hilton et les Sheraton, tout
comme Ramsès II a bâti les temples, tout comme Kheops
a bâti sa pyramide, en exploitant les pauvres, tout comme
le sanctuaire de Ra a été bâti, éclatant de beauté, les Grecs
l’appelaient autrefois Héliopolis…

Je me retourne dans ma tombe et fais un rêve saisissant sculpté par
les éperons de son imagination cryptique : nous obéissons au soleil,
les dieux animaux, Anubis, Seth, Horus,
oiseaux, cobras, et chiens galeux, et puis
la fascination s’évanouit.
De tout le Panthéon c’est lui que je préférais :
on l’appelait Ptah, protecteur des artistes et des artisans,
et des voleurs et des voyageurs, et j’aimais
Thot, patron des scribes et des écrivains,
un dieu lunaire s’il en est !
mon vieil ami Aureus, symbole religieux là-bas,
personnifiait une couronne royale,
le symbole du pouvoir et de la magie, l’œil du soleil,
à New York pourtant, il lui fallait vendre de la came.

Images d’excréments, images de gloire ; images de la gloire
qui s’écroule sous le poids de l’oppression, pour revenir de nouveau,
sous un autre nom, une autre forme, un autre masque ;
et un autre fragment d’âme.

Maintenant, je dois me convaincre de cette certitude : j’ai déjà vécu là
autrefois et j’étais un babouin, le dieu de la sagesse, Thot, mais
je devins aussi Akhenaton et un rebelle,
j’entrai dans le soleil et la matrice était brûlante, mon Ka était très
fatigué : en forme de statue, il est mon protecteur, une des formes de mon
âme qui a déjà parcouru tant et tant de routes poussiéreuses,
la compréhension des mendiants, le refus de les oublier,
le refus de me voiler les yeux d’un rideau opaque,
les images d’eau, images de ruines immobiles qui se désintègrent près du
lac, images d’une oasis verte faite de lettres hébraïques et arabes
écrites à l’envers, images de mon âme sous la forme de mon Ka
intime lu de gauche à droite et des palmiers qui m’avaient
ignorée parce qu’il n’y avait rien d’impur en moi, rien
que ce silence dans lequel je me plongeai, dans lequel je me réjouis,
après tant de siècles, lorsque la civilisation était un berceau,
et que je n’y étais qu’un enfant .