Poèmes

traduction : Colette Salem

 

 

Ils étaient parfois Caïn
Et parfois Abel. Eux-mêmes
Ne s’y reconnaissaient plus.

Alors le bon Dieu se sourit in petto
Et les merles picorèrent leurs mains
Au repos sous l’arbre de la connaissance.
Comment pouvaient-ils les connaître

Si Caïn mettait les mains de Jacob
Et Abel – la voix d’Esaü [1] ?
Quand je les rencontrai,

Je ne sus, moi non plus,
Les distinguer à l’ombre du miroir, à mon image.

 

 

 

***

 

 

 

Ta douce voix me traverse telle
Une moelle épinière, et soutient le monde.
C’est vrai, les Titans cognent encore dans ma paume
Mais je me gomme
Pour te les cacher,

Ainsi que ma plainte contre le monde,
Afin que l’écume de mon vécu n’arrive jusqu’à toi.
L’arbre du désarroi me sépare de toi,
Et que je sois ta mère.

Cela je l’enfouis dans le casier débordant de mon cœur.
S’il ne tenait qu’à moi, monts et collines s’araseraient
Devant toi et les tempêtes fuiraient
Se cacher dans une bouteille.

Certes j’épands mon amour à tes pieds.
De toute façon il pèse sur tes jours
Comme la valise d’un immigrant.

 

 

 

***

 

 

 

Le mur du parc est détruit.
Entre échec et oubli survint le gel,
Glaçant cœur et pétales translucides des crocus.

Cette énigme-là
Par-delà la porte de verre, doit-elle être apprise,
Et le chat géant
Est-il  apparu ce matin en émissaire

Pour annoncer que tout est fable,
Que la douleur n’est que fable de la douleur,
Que le parc doit aimer la leçon
Et la servir ?

 

 

 

***

 

 

 

Le jardin silencieux enclot le secret de la pluie.
Comme en amour, il s’en imprègne tout entier.
Difficile de deviner l’été au cœur de l’hiver,
Et l’incertitude des branches aveugles à mon souffle
Chaud sous les paupières des feuilles.

Les bourgeons enroulés en boucles
Reprennent par moi leurs formes, sans effroi,
Et s’ouvrent à ce qui vient.
‘Suis-je un lieu ?’ demande le jardin,
‘Derrière l’été, l’hiver ?

 

 

 

 

[1] Genèse 27 : 22-23

Jacob s’approcha d’Isaac, son père, qui le tâta et dit : ‘cette voix, c’est la voix de Jacob, mais ces mains sont les mains d’Esaü’