Trois poèmes

L’eau douce

 

 

 

Qui a dérangé mon sommeil,
laissez-moi dans l’eau douce
laissez-moi voyager parmi les étoiles d’eau
vous m’avez assez crucifié dans les anciens livres
assez recouvert de vos prières jaunes

Là-bas dans l’eau douce
un pistachier d’Alep,
sous son ombre une femme
rassemble les gémissements de l’air,
elle élève des souvenirs,
tout autour parmi les herbes
bourgeonnent les blessures
qui sont des visages de réfugiés

Laissez-moi là-bas
en compagnie des mots
qui courent effrayés
pour entrer dans le poème,
puis ils claquent la porte derrière eux
avant de tourner la clé à double tour.

 

 

 

***

 

 

 

Crépuscule

 

 

Le soleil porte son costume orangé
il salue et part sans retour
l’été ôte son masque d’acier
les feuilles fuient les arbres
tandis que le froid s’approche
en portant sur son dos
ses couvertures de laine
et que la lune se souffle sur les mains
ô ma bienaimée
la nature met sa tunique blanche
et les gens nous observent de leurs fenêtres
pareils à des fusils
ils nous voient saigner sans le moindre frisson

Emmagasinez les bougies et le bois
les grosses chaussures et les pardessus
vous qui n’avez pas appris de langage nouveau,
des îles nouvelles,
le soleil frappe à vos portes
depuis des années
et vous, dans les salons vous jouez
aux cartes et sifflez le maté,
je n’ai pas peur,
je suis toujours debout
près de la source gelée
par l’intensité des insultes et des injures,
les chenilles ne se sont pas encore envolées autour de moi
je suis l’arbre qui t’attend toujours
tu me manques
le froid est un blasphème qui me transperce
il va anéantir ces voix aiguisées comme des regards
mes mains s’étendront vers le bord du lit
comme la mère tend la main à son bébé
mais je ne te trouverai pas
je crierai d’une voix aveugle
que le dur hiver me combat
puis j’allumerai mes souvenirs l’un après l’autre
pour traverser sur l’autre rive,
ne me reproche pas d’avoir changé
je recouvrirai mon visage de poèmes
et dessinerai sur le mur
après avoir appris le jour
et respiré la lumière,
je ne lèverai pas de drapeau
je ne lèverai pas de slogans,
je dessinerai seulement ton prénom
aussi petit que la lucarne d’un mausolée
d’où s’envolent les prières.

 

 

 

***

 

 

 

Le grand deuil

 

 

 

A mon ami Ozar disparu depuis des années

 

 

L’épouse a déchiré sa mantille,
elle s’est arraché les cheveux,
elle s’est voilée avec le gémissement
et l’a passé derrière elle,
les sœurs les tantes les nièces
ont égrené les larmes sur la terrasse de la maison,
elles ont ôté le voile de leur tête
et soulevé un pont de plaintes,
les heures ont passé pesamment,
les combattants qui sont arrivés à la fin de la nuit
ne sont pas revenus avec son écharpe
ni avec sa bague de mariage
ornée d’un saphir bleu
ni avec son petit Coran,
même pas avec un fil de son manteau,
mais juste avec son briquet
et sa kalachnikov,
les femmes du village rassemblées
dans la cour de la maison
ont empli le ciel de leurs gémissements,
les hommes se sont défaits l’un après l’autre
comme les laines d’un vieux pull,
seul son petit enfant
serrait le briquet
serrait la citadelle d’Alep imprimée autour
couleur de terre,
il riait, riait, riait
aux voix des youyous noirs
qui tombaient à verse à verse
comme des douilles vides

 

 

 

 

Traduction : Shiraz al Faraj et Annie Salager