Journal d’une seconde et autres textes

 

 

JOURNAL D’UNE SECONDE

 

 

1.

Je viens d’un pays
qu’on ne saurait
décrire sans
le regard du pélican.

 

2.

Un pays
où la nuit est
éternelle, ainsi que ses lacs
et ses montagnes.

 

3.

Un pays fait de lumière
et de pain frais,
d’arbres au visage
de colibri.

 

4.

Je viens d’un pays où
tout est arome,
bruissement des yeux
et volcans en furie.

 

5.

Un pays que mes mains
transportent comme
je transporte
la vie sur les carrefours de l’exil.

 

6.

Un pays de fleurs
et d’arbres
en feu.

Un pays
où les vagues de l’océan 
aimantent
le soleil à l’aurore.

 

7.

Un pays
en forme de poignard,
telle une braise
brûlante dans la poche.

 

8.

Je viens d’un pays
qui habite dans une montagne,
de cuivre et d’or frémissant.

 

9.

Je viens d’un pays
lointain
que seule ma voix
et mes tempes
pourront reconnaître.

 

                        *

 

 

PAQUEBOT DU PACIFIQUE

 

J’ai tout perdu
dans un grand paquebot du Pacifique :
un astrolabe, un cadran solaire, une poignée de pièces
en or,
          ainsi que quelques lettres anciennes,
écrites par une femme
que je n’ai jamais oubliée.
J’ai aussi perdu une valise en cuir,
qui était presque une partie de ma maison,
mon ombre, celle qui ouvre mille portes
en même temps, la moitié
d’une couronne du soleil.
Aujourd’hui, il me reste le sable chaud
qui loge dans mes poches,
quelques cartes de navigation et
cette odeur d’iode que mes narines sentirent
–si je me souviens bien-, un soir
d'hiver
dans le port de Buenos Aires ou de Valparaiso.

 

« Terre de feu suivi de Nuages » (Domens, 2013).

 

                                    *

 

 

PENELOPE

 

Je te l’ai déjà dit,
tu possèdes les yeux
de l’hirondelle,

mais le monde
est bien plus lourd
qu’une guitare.

                       *

Il est dimanche
à cet instant précis,
les villes éternuent
dans les cloaques
invisibles de l’aurore.

Demain il fera beau
dans les pattes
de la mouche,

et mon amour
prendra feu
au seuil
de nos adverbes.

                       *

La mer a balayé les arbres
de cendre et les rochers
flottent maintenant sur les vagues

telle une pieuvre
dans les constellations
amères de nos doutes.

                       *

Je préfère oublier
les journaux
emplis de colère,

tandis que je vois passer
le tramway
dans le cercle
secret de ma névrose.

                       *

Un jour nous verrons
les places
vides où agonisent
les pélicans de sel,
heureux de ressembler
à un cadran immobile.

                       *

Il faudra essuyer nos chaussures
sur le paillasson
de l’aurore,
même si toi, Pénélope,
             oublies
de tricoter un magnifique
pullover en l’honneur
de ma mélancolie.

                       *

Je reste donc ici
à feuilleter les annuaires
des pommiers
avec mon monocle en saphir
et mes cheveux de comète.

                       *

Cependant, tes mains
m’éclairent de camphre
lorsque le soleil murmure
sa musique d’horloge.

                       *

Je ne sais pas si le pommier
brûlera au fond des affluents,
mais il est temps d’ouvrir les portes
des anciens calendriers de l’équinoxe.

                       *

Les nuages ressemblent déjà
à une minuscule grappe de raisin.
Semblable à celle
que les acropoles ont érigée
sur les fenêtres d’Ephèse.

                       *

Je laisse ici les clés
de notre exil pour que
les apôtres ou les oracles
questionnent un jour
les miroirs à jamais vides.

                       *

Personne ne pourra
donc nous reprocher
d’avoir oublié les astres,

Les seuls
survivants de la mémoire. 

 

« Terre de feu suivi de Nuages » (Domens, 2013).