Choix de poèmes

 

chaque fois c’est
la même chose :
on se retourne vers le banc
où à l’instant d’avant
on était encore assis
comme s’il fallait y reprendre
un bagage oublié
ou
un simple mot
tombé là par inadvertance
mais le regard a beau remonter un peu
à contre-voie
entre coquelicots
& herbes folles
toujours se consomme
la même perte éperdue
de soi-même

au moment précis où
les choses se mettent enfin
à bouger
on est étreint par une hésitation soudaine
un instant
on ignore même si l’on part
ou si c’est le voisin qui s’en va
&
de ce fait
abrités sous le bouclier du ciel trop bas
on ne sait plus où l’on en est
ici & là
dans les reflets multiples
qui se répondent
&
s’annulent

dans la transparence empressée
de ce qui passe
sans trop peser
d’un seul coup
tout se met à bouger
gentiment à bouger
dans le gris du décor
le convoi
& l’autre convoi
s’ébrouent
ainsi que le quai
& les bagages qui l’encombrent
& les passagers qui attendent leur tour
& le gris du ciel aussi
&
dans ce va-et-vient d’images
celui qui part
&
celui qui reste
se contentent de regarder tourner le monde
l’un & l’autre
éternels passagers de l’équivoque

ici
très vite
la vie devient double
il y a dedans
& dehors
& ça fait drôle cette frontière
qui
sépare & lie en même temps
comme si on disait
« on passe & on ne passe pas »
dans la même phrase

de la vie
on s’en rapproche pourtant
on s’y devine un peu
fantôme ou spectre :
œil pour œil
dent pour dent
dans le même temps
mais absent du dedans
celui qui est là
dehors
hors de nous
& hors de tout

au fond
ce serait commode
de savoir s’il partage
nos émotions & nos étonnements
s’il a la même mémoire des choses
& de tout ce fatras que
silencieusement
on a mis en tas
dans les greniers
de rencontre

on voudrait lui demander
à l’autre
s’il ne peut pas nous aider à
faire le tri
à tout remettre en ordre
pour déployer un peu d’exactitude
dans ces gravats
où tout
s’emmêle sans distinction

mais le reflet refuse
d’être autre chose
qu’un duplicata imposé
par cela
qui va inventant le monde
le dédoublant patiemment
d’un aiguillage
à l’autre
& multipliant
ses fantômes
parce qu’ils sont nombreux ceux qui
voyagent avec nous
emmurés dans le vide
filant & se défilant
vissés aussi à leur image

illusion des formes avachies
dont l’œil rend compte
en même temps
qu’il sent ce qu’il a engendré
hors la marche du train

reste la banquette sur laquelle vient se reposer le regard fatigué par
l’impermanence de ses certitudes


dans la vitre
je vois une main qui écrit
je dis
ce n’est que ma main
ma main recopiée
ma main qui écrit
& qui se voit recopiée
redressée par la courbure
du verre
ma main qui écrit nerveusement
de gauche à droite
& dans l’autre sens
qui écrit ce que je ne parviens plus
à déchiffrer
qui sait ce que je ne sais plus
& qui écrit je ou il sans savoir
qui est qui
sans plus savoir qui je suis
ou qui elle suit
lentement défaits
tous les deux
par cette courbure
attentive au moindre geste
mais étrangement
mensongère

 

 

À chaque jour suffit son poème – son petit paquet de mots débités à la va comme je te pousse dans le long étirement des heures qui hésitent à dire leur nom

À chaque jour suffit son poème dans la ville ravaudée de pluie et de pièces rapportées d’on ne sait où

À chaque jour suffit son poème jeté sur la lande pour éclairer nos pas nos pauvres pas d’hommes qui nous mènent comme ils peuvent d’un bout à l’autre de la nuit