Anatomie primaire

traduit de l'anglais par Nathanaël 

 

Le téléphone. C’est Mesaponia. Karl Mesaponia, mon éditeur. Il veut savoir si on peut déjeuner ensemble. J’ai perdu l’appétit, je lui dis. Il rit et me dit qu’il passera me chercher à quatorze heures. Je lui dis que je ne serai pas là. Il entame un discours sur la responsabilité. Je raccroche.

1.21 pm

Dans mon sommeil j’entends un bruit étrange. Un train à l’intérieur de ma tête. Dimanche. Sang. Yeux ouverts. Visage face au mur. Dans le miroir, le sang se répartit entre deux territoires distincts. Le côté gauche est incapable de reconnaître ce qui reste du côté droit. Mon esprit vague de l’image à Prague. Trottoir. M’asseoir tenter de terminer une cigarette terminée il y a plusieurs heures déjà. Chloé est partie. De l’autre côté de la rue, un mec se déplace sur les mains, il rampe, une main ensuite l’autre. S’arrête, pas de mots. Il salue son copain en frottant sa joue droite sur le jean de son camarade. De sa bouche émane un son c’est tout. Il ne regarde pas l’œil humain. Son point focal est les génitaux. Son autre.

 

Il y a cinq ans j’ai déménagé à PeanutPolis, couru à vrai dire, m’ennuyais tellement que je provoquais des crises de panique afin de ressentir quelque chose. Je voulais me débarrasser de la familiarité. J’avais quelques dollars dans mon compte en banque et aucune idée de quoi faire de mon corps. Puisque je ne pouvais pas l’enterrer j’ai décidé de le déménager dans un autre pays.

 

 1.45 p.m.

Le sang engourdit mon sein, se dirige vers mes génitaux. J’enlève ma chemise, mon pantalon. Organe génital palpite. Je baisse les yeux sur un paysage étranger, une forme plus structurée, qui ressemble beaucoup à un cerveau humain, couché là, fixé. La peau est un peu plus épaisse que celle de mon pouce. Hautement ridée. Certaines parties je désire connaître. Je touche. Je ne sens rien. Je cours chercher un livre sur le cerveau humain que m’ont offert mes parents il y a quelques années. Il doit être dans une des boîtes que je garde sous mon lit. À poil je me dirige vers la chambre, le sang fuit mon corps coule par terre. Si intensément rouge qu’il a l’air noir au moment où il atteint le granit. Je ne sais même pas d’où il provient. Peu importe. Maintenant ça presse.

 

Je trouve le livre sous une ancienne raquette de tennis: “Structure of the Human Brain: A Photographic Atlas.” Reliure en spirale. Je l’emmène dans la salle de bains et tente d’assimiler images. Le sang se dirige, maintenant à travers les pages. Je mets le livre sur le siège WC, m’assieds sur l’évier et rapproche mes génitaux du miroir. Déplace hanches. Ouvre jambes. Les images que j’avais croisées sur papier paraissent maintenant sous mes yeux. En gros-plan. Je tente de déchiffrer ce que je vois. L’hémisphère gauche, habituellement associé à l’aptitude logique a été déconnectée de mon système limbique. À présent il remplit les cavités de mes génitaux.

 

Je ne suis pas un bon écrivain. Je m’en tire. J’utilise les mots, je les manipule. Je n’accorde pas aux mots, aux pensées suffisamment de liberté pour qu’ils puissent se débrouiller tout seul. J’ai trop peur de ce qui se passerait. Il y a sans doute un rapport à la façon dont j’ai grandi ou dont j’ai accepté de grandir. Je sais que j’ai été enfant unique pendant six ans. Je sais que lorsque j’avais six ans j’ai compris que si mes parents mouraient je serai seul au monde. Je sais que j’ai pleuré toutes les nuits une sorte de deuil a priori. Je sais que mes parents se sont aimés. Je sais qu’un jour ils ne s’aimaient plus. Je sais qu’ils se sont parlé. Mais un jour à l’éveil je suffoquais en silence. Je sais que lorsque j’avais sept ans j’enfilais des chaussettes sur les pieds de ma mère qui venait de faire une fausse couche. Elle tremblait et ses pieds étaient froids, inconfortablement froids. Très différent de cette chute de température provoquée par une crème glacée. Les chaussettes étaient blanches. J’avais tellement la trouille que la seule paire que j’ai pu trouver avait un petit trou. J’étais en colère. Ma mère s’en foutait des trous dans ces chaussettes blanches.

 

2.15 p.m.

Je ferme mes jambes. Me déplace de l’évier, marre d’aspirer à la clarté. Je plonge mes doigts dans du sang, les ramène aux narines. Odeur d’éther. M’é. Vanouit. Retrouve mes sens. Musique forte. Opéra. Le Siegfried de Wagner

 

émerge de mon corps. Je n’arrive pas à situer où précisément. Je me lève et lave visage pour me voir plus clairement. Miroir. Sur mon sein engourdi: Traductions. Suum cuique [chacun ses goûts]. Flêches qui pointent dans tous les sens. Je mets mon corps sous l’eau. Je n’ose pas le toucher. Sang coule l’écouloir. L’écouloir se bouche. Peu importe, peu importe, peu importe. Je décide de me taire à ce sujet.

 

8.03p.m.

Ma main gauche sèche, mince et recouverte de petites coupures, n’a aucun souvenir de douleur. Alors que le reste de mon corps perd sa couleur je me rends compte que mes mains acquièrent un aspect violet. J’ai peur que mes mains meurent avant le reste de moi. J’attends. Le train dans le sens opposé arrive. Je me déplace pour tenter de faire de la place dans mon corps pour autre chose que l’anxiété. Je continue d’attendre. Rien, je veux dire, rien que je n’aie pas déjà vu ou éprouvé. Des gens debout. Des gens assis. Mains. Café. Mains. Poches. Mains. Téléphones. Têtes baissées. Yeux baissés. Le train arrive. Têtes toujours baissées. Les yeux se déplacent au ralenti pour rencontrer des portes. Elles se ferment. Encore. Comme elles l’ont fait hier. Comme elles le feront demain. Automatiques, comme le souffle. Comme ma machine à laver. Répondeur. Ascenseur. Porte d’appartement. Chasse tirée. Je monte dans la voiture du train. Décide de me tenir debout. La ville passe à travers la porte de verre épais. Debout je me confronte à une image: Soi. Devant: mes yeux. Maintenant: ma tête. Visage se fond aux bâtiments: hauteur, béton. Mes génitaux palpitent. Je regarde autour. Urgence. Appuyer sur le bouton pour parler au conducteur du train. Appuyer. Pas de réponse. Le train s’arrête. Je sors. L’air froid tranquillise la palpitation génitale. Je marche vers North Wells. Après ce qui m’est arrivé aujourd’hui j’ai pensé que ce serait une bonne idée de prendre rendez-vous avec Mesaponia. Je ne voulais pas être seul.

 

J’arrive chez Cyrano’s. Le seul restaurant dans toute la région de River North qui puisse encore me procurer du confort. Nadja, la serveuse russe, m’informe que Karl est arrivé. Il m’attend au bar. Je fais un signe de la tête. Je retire mon étui de cigarettes de ma poche et lui tends ma veste. J’aime Nadja. Elle n’est pas belle. Mais j’aime la façon dont l’anglais passe à travers sa bouche. La première nuit que je l’ai rencontrée elle m’a dit qu’elle était photographe. “Des nus surtout,” elle a dit. Je lui ai dit que j’étais écrivain et que moi aussi je faisait surtout des nus. Elle a souri. M’a offert un vers de vin. “Aux frais de la maison,” elle a dit. Au frais de la maison, j’ai continué à boire. Plus tard, elle m’a dit qu’elle voulait monter chez moi me photographier. J’ai dit non. Ce serait trop fatiguant et elle ne me faisait aucun effet. Karl me voit. Se lève. Je lui dis qu’on peut se passer de ce genre de formalité. Je connais le mec depuis quatre ans. Il touche mon épaule, heureux que j’aie accepté de le voir. Je demande une bouteille de rouge à Nadja. Il me dit que j’ai l’air en forme. Je sais qu’il ment. J’ai une sale tronche. Il sait qu’il ment et pour une seconde il voudrait pouvoir retirer ce qu’il vient de dire. Il a peur que je fasse tout un plat de son faux compliment. Je me décide de me taire. Il me demande comment je vais.

 

                                                                        Dialogues de morts

“Obsédément crevé”, je dis

“Ils sont de retour? Je veux dire les démons”

“Si tu veux; moitié moitié”

“Tu réfléchis trop. Il faut que tu apprennes à simplifier les choses. Ça t’aiderait peut-être à écrire aussi. Au fait, ça avance?”

“Quoi?”

“Ton livre, ‘Instinct de troupeau’?”

“Risible”

“Comment ça?”

“Ça ne passe pas, c’est tout”

“Les gens chez Phelps me mettent la pression. Robert est venu me voir la semaine dernière”

“C’est une bête misérable”

“Oui, mais c’est lui qui décide”

“Quelle amélioration d’ordre historique”

“Arrête. Prive-toi de la honte et termine le putain de livre. Il faut que tu apprennes à mettre fin à tes pensées.”

“Je veux bien mais c’est impossible de niquer la raison.”

“Comment?”

“Tu niques ta raison, toi?”

“Non, je nique, tout court”

“Voilà la différence entre toi et moi. Moi pas”

“J’aimerais beaucoup pouvoir faire quelque chose pour taire ton esprit”

“Donne-moi ta collection Coltrane”

“Je ne blague pas”

“Moi non plus”

 

Je voudrais pouvoir détester Karl. Mais je ne peux pas. Je voudrais pouvoir lui expliquer que tout à l’intérieur de moi est maintenant une réalité physique. Basta! Je ne peux pas. Karl me dit qu’il a faim. Il demande la carte à Nadja. Elle nous informe qu’il y a une nouvelle sélection de crêpes. La nouveauté a l’air de plaire à Karl.

 

                                                                        Crêpes

 

Au féminin, magnifiquement enveloppées. Recettes: classiques, flambées, exotiques

 

Crêpe Ratatouille $8.25

Rencontre sordide d’un enfant capricieux et d’un homme frigide macérée dans une réduction de vin sanglant aux herbes fraîches

Crêpe pomme cannelle $99.99

Pute prosaïque avec fondu d’aspirations et noix. Révélation d’une vérité possible

Crêpe Nutella $299.19

Impossibilité servie avec mystifications crémeuses du discours ferlées par la rassurance et l’oubli. Chocolat et noisette rajoutée afin d’étouffer le désir de mort. Faux mais faisable.

Crêpe Foster aux bananes $1.99

Corps baroques torturés caramélisés à la langue étrangère enveloppant des feuilles de consommation. AVERTISSEMENT : mauvais après-goût. Sert 2.

Crêpe aux champignons New York Strip $101.99

Salle de jeu encadrée par un soupçon de confusion amère apparente. Cognac et crème fouettée asphyxiée sur demande.

! Particulièrement conçu pour ceux qui viennent de subir une réduction de l’estomac.

*On demandera aux groupes de six ou plus de quitter les lieux.

**Bon Appétit!

 

“La crêpe pomme cannelle a l’air bonne,” il sourit.

“Je ne veux pas de sucreries”

“Moi, je vais prendre ça. J’adore les noix”

“Je le sais”

“Qu’est-ce que tu veux dire par là?”

“Arrête de faire du bruit”

“Tu ferais bien de manger une sucrerie aussi. Il se trouve que ça éveillera ton sens du plaisir”

“C’est ça le seau de ta libération? Le plaisir?”

“Oui, tant qu’à faire”

“Je vois. Je vais prendre le champignons New York Strip”.

  

10:54 p.m.

Je tourne le dos à Cyrano’s. Marche à quelques coins de rue de North Wells. Un homme essaie de marcher en même temps que son corps est en train de tirer une charrette. Habits délabrés. Contusionné. Je lui offre une cigarette. “Je suis Trey,” me dit-il. Je lui serre la main et poursuis ma marche. Je m’arrête devant White Hen à State Street. Je me demande qui joue chez Andy’s ce soir. Je ne veux pas rentrer chez moi. Pas encore. Je ne suis pas encore saoul. Mon frigo est vide.

 

J’achète encore deux paquets de cigarettes et me fraye un passage dehors. Si je me souviens bien Andy’s est à un coin de rue d’ici, à l’angle de East Hubbard. J’ai froid aux mains. Demain il me faudra passer chez CVS m’acheter une paire de ces faux-gants. En espérant qu’ils aient toujours du noir. La dernière fois que Chloe et moi en avons acheté, il a fallu se contenter de bleu violet. On n’avait pas le choix. Je me demande où elle est maintenant. La dernière fois qu’on s’est parlé j’étais trop saoul et tout ce que j’ai pu faire c’était crier: VA TE FAIRE FOUTRE! VA TE FAIRE FOUTRE! Elle a raccroché après le quatrième “foutre”.

 

11:10 p.m.

Je rentre chez Andy’s. Charlene est à la porte. C’est par Karl que je l’ai rencontrée. Ils ont été amants pendant huit ans. Il y a deux ans, Karl a décidé qu’il voulait la prendre par derrière. Elle était d’accord. Ils ont baisé intensément pendant trois heures. Le lendemain matin elle est partie. Un mot laissé dans son slip: “Planté dans le courant dominant.”

 

Charlene travaille comme hôtesse dans trois différentes boîtes. Andy’s le weekend, Kingston Blues le mercredi soir et le Red Hair Piano Bar le mardi et jeudi. Elle est née à Round Top, Texas, un village qui comptait 81 personnes (80 après son départ), à 77 miles à l’est d’Austin. Son père était propriétaire d’une pompe à essence sur l’autoroute 237 et sa mère enseignait l’économie domestique à l’école primaire Carmine. Le jour où sa mère s’est mise à lui faire des discours sur les usages multiples de la farine, elle a fait du stop jusqu’à Brenham, s’est acheté un magnétophone d’occasion, a terminé sa demande sur cassette, l’a postée à Berkley et s’est endormie en se masturbant sous la Création de Haydn. Charlene a eu son diplôme en 1980. En 1981 elle a décidé de suivre un batteur de jazz jusqu’à PeanutPolis. Il est parti pour New York en 1982. Elle est restée.

 

11:13 p.m.

Je m’arrête près d’elle. Elle pose ses mains gantées sur mes épaules, m’embrasse la joue et me présente au bassiste suant à côté d’elle. Dannie Byard. Un mec lourd et pâteux, les cheveux coupés trop courts avec de grosses tonsures blanches introduit à son visage une forme sûre. Il me tend la main. Je prends sans serrer. Ils poursuivent.

 

11:16:06 p.m.

“Comme je le disais, j’ai appris à boire à l’armée, comme Gainsbourg”.

Charlene improvise un rire euphorique. Bang génital. B-angst. Je le regarde et aurait voulu qu’il se la ferme. Je suis sûr que Charlene a déjà entendu cette phrase mille fois. Moi si. Mais au moins, c’était une phrase vomie par des vagabonds ivres, prononcée par des corps musicaux, peu remarquables, et souffrant de stigmates mentaux. Dannie ne valait aucune notation, son corps non-menaçant aussi silencieux qu’une “baise missionnaire”; encore un poseur néo-Warholien avec une formation musicale espérant sa mythologisation. Problème c’est qu’il était tout simplement trop pale pour s’en tirer. Dégoûté, j’essaie, muettement, de distancier mon corps des siens. Charlene entend le remuement subtil de mes pieds et déplace sa main de mon épaule au cou. J’arrête de bouger, la fuite n’étant plus une option et j’essaie sciemment de ne pas regarder. Mais cela ne m’empêche pas de participer à leur réverbération blafarde. Je sais qu’elle croit à peine un mot de ce qu’il dit, mais elle est tout de même capable de se mettre à l’ancre et de lancer des bruits de jubilation. J’aimerais bien croire que c’est sa façon d’aérer la médiocrité. Mais alors son rire est de plus en plus tonnant et suivi d’un coup de la main sur son épaule. Je devrais ne pas m’en faire. Mais c’est le contraire. Alors qu’ils continuent l’un dans la bouche de l’autre, je me mets à me laisser distraire par son corps. Vernis à ongles noir se déplace de gauche à droite. Rouge à lèvres marron s’ouvre et se ferme à travers fumée en écho.

 

Rimmel surveille l’impact de son swing big-band. Dannie s’assujettit à tous ses éléments. Charlene est riche, précise. Construit, organise et termine sa campagne grâce à une application païenne considérée de couleurs fortes et d’un jeu dissout de contours.

 

11:34

Mes yeux se garent dans l’arrière-fond de sa jupe. Là où le corps se trouve à court d’espace, je n’entends plus leurs voix. Heureux, je hip-hop jusqu’à son cul. Et puis rapidement à son anus. Là le flux d’abstraction se rend enfin à une idée concrète. Un terrier. Je rampe dans la conduite fixe. Abrité, je réussis à dégager de la rigidité dans son tissu. C’est si défini, si peu sacré que je suis sûr qu’un prêtre serait parfaitement à l’aise à y enterrer son foutre. Pour une seconde, j’excave mon existence entière dans cette finitude charnelle. Tout en trou, mes lèvres pèchent à gauche émerveillées, imitant un sourire abruptement arrêté par une éjection soudaine de salive. Je balance ma main droite à ma bouche. Charlene et Dannie me regardent avec horreur, s’avancent vers moi. Incapable de prononcer des mots, je distancie mon corps en m’amenant au trottoir.  

 

Près d’une fourgonnette rouge je positionne tête en-dessous de hanches. Après une, deux contractions brusques je réussis à expulser la mucus blanc d’œuf qui obstrue les muscle striés de mon pharynx, de mon palais et de ma langue. Étourdi, je me repose sur mon cul renversé afin de retrouver ma conscience.

 

Putain, qu’est-ce qui s’est passé? Je n’ai rien mangé ce soir qui portait cette texture. Bizarrement, si ce n’était pas la proximité de Charlene et de Dannie j’aurais même cru m’être rapproché de l’extase, chose que je n’avais pas fait depuis des mois. Par la bouche? Le questions sont suivies de près par une brulure vive dans la cavité pelvienne. Je mets mes mains là, appuie, en espérant qu’un sens de stabilité extérieure amoindrira le deuil. Charlene arrive avec une bouteille d’eau. Je déplace mes mains jusqu’à mon ventre. Elle demande si je veux qu’elle me raccompagne. Je dis non et lui dit que si elle veut vraiment m’aider elle n’a qu’à m’apporter un verre de téquila pour me désinfecter la bouche. Elle sourit, dit “ok” et rentre de nouveau. Je repositionne ma main gauche et continue à appuyer en attendant que la douleur s’atténue. En me servant de ma bouche et de ma main droite, j’ouvre la bouteille d’eau, ensuite mon pantalon, je regarde autour de moi pour m’assurer que personne ne regarde et la décharge, petit à petit. Très conscient du fait d’être sous l’emprise d’un sort dont je n’ai aucun contrôle, je regarde de plus près mon génital. Maintenant une pupille dilatée. À ma surprise, elle absorbe l’eau presqu’instantanément.

 

La brulure relâche petit à petit d’intensité. Charlene revient avec un verre en plastique et une cigarette. Sur le trottoir, elle s’assied à côté de moi.

 

“Voici ton téquila, Chéri. Justine vient de m’offrir une de ses cigarettes, prends-là.”

 

“Merci. Justine?”

“Oui. Tu ne te souviens pas de la sœur de Chloe? 

“Oui”

“Mais bien sûr, je te demande pardon. Elle est là en train de tourner un film indépendant”

“Je vois”

“Alors, que s’est-il passé? Ça va?”

“Oui, ça va. C’était sans doute quelque chose que j’ai mangé”

“Tu es sûr que tu ne veux pas que je te ramène chez toi ou à l’hôpital? Northwestern Memorial est à seulement deux pas d’ici”

“Non. Pas d’hôpital, pas de chez moi. Sérieux, Charlene, ne t’en fais pas. Tout ce qu’il me faut en ce moment c’est du jazz et du vin rouge”

“D’accord, on rentre ensemble? Dannie va entamer la deuxième partie de la soirée et Justine m’a fait promettre qu’on s’arrêterait à sa table”

 

Je fais oui de la tête. Elle se lève. Je me lève. Il n’y a plus rien à dire. Dannie joue: c’est un fait, Justine est à l’intérieur: c’est un fait, et je suis soudain la cendre de son anus.

 

0:01

 

Je commence à sur-stimuler ancienne crasse. La pièce prend feu avec un parfum de sous-vêtement. Chloe, une vie transformée en une note sonore, ponctue des pores qui ne peuvent être écrits. J’aspire ma bouche moite en forme de cortex dans une de ses aisselles. Silence émerge, ni comme « stop » ni comme point final, juste une tache où des trous prennent des lampées d’air.

 

Il s’agit de léchage et d’impatience. La bouche, là, doit être employé. Au lit, je dessine des lignes imaginaires à mon corps. La latitude est 0 par définition. Souvent, lorsque la chair est catéchisée, compressée à la mémoire, à une méthodologie du passé, même l’époque la plus humide de l’année sera la plus fraîche. Elle répétait sans cesse : « Je ne sais pas comment te toucher, je ne sais pas comment te toucher. » Jouissance, pus débordant, ont eu lieu, aride. C’était un fait, pas une fiction.

 

0:00

Pour quelques secondes immuables je voulais tomber hors la langue manufacturée et devenir amphibien ou reptile. En tant qu’enfant non-né, suspendu entre gravité et corps je pouvais à peine manger et baiser en faisant semblant de dormir. Je suppose, à présent, avec orifices enfermés dans un territoire encadré, qu’il serait plus simple de m’acheter une pipe, en faire un mélange d’opium et de Captain Black plutôt que d’admirer la possibilité d’un anus solaire qui ne fait que manger et baiser.  

 

0:02

De petits furoncles simples suintent là où Chloe a touché. Points d’excès compactés, se refusant une manifestation immédiate. Après son départ, afin de maintenir une hygiène, j’ai décidé de manger moins de nourritures solides. J’ai lu quelque part qu’on peut prévenir la majorité des problèmes épidermiques en maintenant la peau propre. Je me conserve donc stérile, de la tête aux pieds. En dépit de cette caution, son absence me donne terriblement soif, et fait en sorte qu’il m’est impossible d’exorciser la matière une fois pour toutes. Ainsi, j’ai commencé à me servir d’une combinaison de vin, de baises nulles et de langage afin de reconstituer la faiblesse, de retenir l’odeur et toutes les autres impressions de couleur et de forme qu’elle produit. De temps en temps je l’appelle afin d’augmenter la sensation cutanée. Le moindre stimulus de sa voix fabrique des accès, une sorte d’anesthésie physiologique expulsant – supérieurement, inférieurement et latéralement – des années de civilisation ; convertissant la source humaine en une tonalité intestinale limpide de sens-de-mots. Je suis convaincu que cette pulsion nutritive a une origine plus ancienne que celle du jazz.

 

0:00

Familiarité exerce effet de dénudage, stimule une production d’urine nuageuse, non transparente. Sang jaunâtre dégage artères, étend les portions circulaires de pensées à travers une structure semblable à l’urètre. On peut présumer sans crainte que le corps est devenu un prolongement de torture chronologique et que le premier bouton en direction de la disparition c’est Chloe. Une coquille vide d’insecte, avec tête, sans queue, ni extensions, elle savait combien d’émotion mettre au monde afin de ne rien générer de désagréable. Appuyé contre son dos, je ferme yeux, admettant le retrait des sens.

07:11 a.m.

Je me réveille dans un vent de pisse qui souffle.

Des textes de Nathanaël sont à lire ici :

http://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/nathana%C3%ABl