Björn Larsson, "Les poètes morts n'écrivent pas de romans policiers"

par : Anonyme

Lecture et entretien 

Le titre du roman de Björn Larsson attire le regard, éveille la curiosité. Comment ? Il serait question de poésie dans un roman ? Aujourd’hui ? Pincez-moi, je dois rêver !
On pénètre dans le bureau de Karl Petersén, le directeur littéraire d’une prestigieuse maison d’édition suédoise.
« Vous connaissez bien sûr Yan Y Nilsson.
– L’un des plus grands poètes de notre pays, dit Berg.
– Mais aussi l’un de ceux qui ont le moins de succès sur le plan commercial, ajouta Sund. […] »
Petersén se lance alors dans une longue diatribe dans laquelle il condamne la tendance des éditeurs à accorder trop d’importance au succès commercial et prononce des mots que ceux de la profession devraient se répéter en boucle chaque matin, au saut du lit :
Publier à grand renfort de publicité des livres qui ne sont pas à la hauteur, c’est saper la confiance du public et, au bout du compte, creuser notre propre tombe.
N’avez-vous pas, vous aussi, dans vos tiroirs, une liste rouge d’éditeurs qui ont consacré trop d’énergie à faire venir dans leur écurie telle actrice, tel présentateur de journal télévisé ? Nous sommes nombreux je crois. Nombreux à être convaincus de ce que dénonce Petersén et désolés de voir arriver chaque année sur les tables des libraires les mêmes historiettes sans intérêt, les non-livres. Car, malheureusement, il en est beaucoup d’autres qui continuent à acheter en masse ces produits frelatés, ce qui encourage les éditeurs à poursuivre dans cette voix qu’avec Petersen nous savons sans issue.
La littérature était devenue un produit de consommation, avec date de péremption, comme la viande et les légumes des supermarchés. Même les bibliothèques avaient commencé à faire le ménage sur leurs rayonnages pour privilégier les nouveautés que tout le monde lisait.
Quelques éditeurs parisiens, ceux qui sont issus de la publicité ou ont je ne sais quel diplôme lié au commerce – et auraient pu vendre des voitures, des produits surgelés, des séjours à Majorque –, sortiront de cette lecture avec quelques égratignures à l’âme. Car ce qu’ils ont fait à l’édition, en plaçant au centre l’image médiatique, est à plusieurs reprises sévèrement et à juste titre critiqué. Il se peut aussi que ces éditeurs n’éprouvent aucune honte.
Petersén se lance sans doute dans une croisade perdue d’avance. Il s’est mis en tête de relever le niveau d’un genre littéraire en demandant à un poète d’écrire un roman policier.
La poésie n’a pas été choisie par hasard. Elle est sans doute ce qui, dans le champ littéraire, se tient le plus catégoriquement aux antipodes des impératifs commerciaux. Elle place au centre le sens de la parole alors que le commerce se moque du sens, se pose seulement la question de l’efficacité et de la rentabilité.
Voici un extrait d’un courrier d’universitaire (l’auteur lui-même peut-être) :
La poésie est capable de tout bouleverser. « Je ne suis pas vide, je suis ouvert », dit Tranströmer, à la fin d’un de ses poèmes. Cela peut servir de devise pour l’être humain curieux, réceptif et disposé à transgresser les limites, mais difficilement pour celui qui tient dans sa main les rênes du pouvoir pour se protéger de l’humain, de l’ouverture, du changement.
Le roman de Björn Larsson n’est pas seulement un roman policier. Il est même avant tout un manifeste. « La poésie n’est pas simple ornement » nous susurre-t-il à l’oreille. Elle nous emmène sur des chemins de traverse, nous transforme, nous oblige à poser sur le monde un autre regard… L’enquête policière est un prétexte pour dire sa grandeur.

Très vite, nous quittons l’éditeur pour rejoindre le poète, apprenons quelle existence – misérable, en apparence – il a eu, à ses débuts, comment les premiers vers sont nés…

Un livre de Rilke l’accompagne.
« Nous savons peu de choses » avait dit Rilke dans ses Lettres à un jeune poète, posé en permanence sur sa table de chevet, « mais il est une certitude qui ne nous quittera pas, c’est que nous devons nous en tenir à ce qui est difficile ; il est bon d’être solitaire, car la solitude est difficile ; qu’une chose soit difficile doit être pour nous une raison de plus de l’accomplir ».
Le poète a accepté la proposition de son éditeur à contrecœur, parce qu’il n’a pas osé l’envoyer promener, puis il s’est pris au jeu, après avoir trouvé son angle d’attaque : la finance internationale. Cela bouscule ses habitudes. Car ce qui le passionne depuis des années est sans lien avec les gros titres des journaux. Il tente de saisir ce qui est insaisissable, la beauté de l’aube. Il vit – plus pour très longtemps – dans un port. Un autre poète – complètement méconnu celui-là – exerce la fonction de commissaire au même endroit et c’est lui qui sera, tout naturellement, chargé de l’enquête, quand Jan Y Nilsson sera retrouvé pendu dans le carré de son bateau de pêche.
Le roman dans le roman est une attaque frontale contre le monde de la finance internationale. On y croise quelques voyous se prenant pour des princes. Et pas seulement dans la finance. Quelques autres reçoivent, en passant, un ou deux coups de dents : les magnats du pétrole, quelques chefs d’Etat (à la tête desquels Berlusconi), les PDG auxquels on offre de jolis parachutes dorés… Le roman dans le roman propose une liste de noms, dans laquelle un Français a l’honneur de figurer (il était PDG de Elf en 1999).

Les poèmes attribués à Jan Y sont tous d’Yvon Le Men, un poète breton. Moins connu que le PDG de Elf, je le crains… Il vit à Lannion et publie des livres depuis 1974. Une trentaine de recueil ont été édités chez Gallimard, Rougerie, Flammarion, La Part Commune... Pierre-Jean Oswald, l’éditeur qui a publié son premier recueil, dit de lui : « Yvon n’est que poète. Il vit sa poésie et c’est très rare ». «Joyeux compère au regard noir, ajoute Fabrice Lanfranchi (dans un article paru le 6 décembre 1997 dans l’Humanité), Yvon Le Men trimbale ses années de galère en bandoulière. Pas de plainte, juste quelques anecdotes, pour rire, sourire.»
Le poète du roman de Björn Larsson lui ressemble beaucoup.

 

Rencontre 

Björn Larsson, bonjour. Vous êtes l'auteur d'un roman policier que plusieurs rédacteurs de Recours au Poème ont  lu avec grand intérêt, Les poètes morts n'écrivent pas de romans policiers, à travers lequel vous laissez entendre que la poésie se tiendrait à la marge du commerce littéraire. Un recueil de poésie, en effet,  n’a pas la possibilité de devenir un best-seller, faute de lecteurs. La poésie serait pour vous plus authentique ?

Absolument pas. Une pièce de théâtre ou un roman peut être aussi « authentique » qu’un recueil de poésie (d’ailleurs, il faudrait s’entendre sur ce que signifie « authentique »). Il faut se garder de mettre un genre littéraire intrinsèquement devant un autre. Il y a autant de mauvais poèmes que de mauvais romans ou des mauvaises pièces de théâtre. Dante serait-il plus authentique que Cervantes, Baudelaire plus authentique que Balzac, Ronsard plus authentique Montaigne, Prévert plus authentique que Camus ? Évidemment non. Tout dépend de la qualité du texte, non du genre en soi.

Il est également faux qu’un recueil de poésie ne puisse pas devenir un best-seller. Même avant de recevoir le prix Nobel, les recueils de Tomas Tanströmer se vendaient par des dizaines de milliers d’exemplaires. L’autre immense poète suédois, Harry Martinson, également prix Nobel, avait vendu plus de cent mille exemplaires de son épopée spatiale, Aniara, tout en poésie. Il y a quelques années, un éditeur a publié l’œuvre poétique complète d’un des poètes les plus aimés du Danemark, Benny Andersen, qui a dépassé cent mille exemplaires de vendus en quelques mois. N’oublions pas non plus que Baudelaire, Rimbaud, Rilke, Yeats et d’autres grands poètes se vendent et sont toujours lus.

Vous avez raison, le “genre poétique” n’est pas plus authentique que le théâtre ou le roman. D’ailleurs, Rimbaud définissait Les Misérables de Victor Hugo comme un fantastique poème. Cependant, les exemples que vous donnez marqueront nos lecteurs français, car aucun poète vivant, en France, ne vend autant que Tranströmer, ce qui donne une idée du lieu ou est reléguée la poésie hexagonale. Vous qui connaissez bien la France, et le reste du monde, avez-vous des pistes pour expliquer cette particularité française ?

Non, pas vraiment. Je ne sais même pas s’il s’agit d’une particularité particulièrement française. Quelle est la situation de la poésie en Russie ou au Japon par exemple? Je l’ignore. Il faut toujours se garder de juger l’état d’une littérature au seul niveau national. Aujourd’hui, par exemple, il y a des écrivains en France qui déclarent allègrement que ”le roman est mort” sans se rendre compte qu’il s’agit là d’une myopie nationale, si encore cela est vrai. Ce que j’ai senti dire, cependant, c’est que le genre de poésie pratiqué par des poètes comme Prévert et Yvon Le Men, par exemple, c’est-à-dire une poésie existentielle sans jargon et allusions intellectuels, est assez peu représentée dans le paysage poétique français actuel, que la poésie en France est donc généralement élitiste. Est-vrai? Est-ce cela qui empêche la poésie de trouver un public plus large? Je ne sais pas. A vrai dire, vous êtes mieux placés que moi pour  répondre.

Vous écrivez : "La littérature était devenue un produit de consommation, avec date de péremption, comme la viande et les légumes des supermarchés. Même les bibliothèques avaient commencé à faire le ménage sur leurs rayonnages pour privilégier les nouveautés que tout le monde lisait." N'est-ce pas contradictoire avec le fait de publier un roman policier, genre hyper commercial aujourd'hui ?

Cela le serait peut-être si j’avais écrit un policier qui respectait les règles du genre, ce qui n’est pas le cas. Le défi que je me suis lancé est en plus de faire lire quelques beaux poèmes à des lecteurs qui sinon n’auraient peut-être jamais ouvert un recueil de poésie. Mais aussi de leur poser les questions suivantes : Pourquoi lisent-ils ce que tous les autres lisent ? Pourquoi ne partent-ils pas à l’aventure pour découvrir des écrivains et des textes dont personne, ou peu s’en faut, parle dans les médias ? 

Ce qui nous a beaucoup plu et interrogé est justement cette danse entre le sommet où certains de vos personnages placent la poésie, et la dévaluation littéraire contemporaine. Vous mettez en scène un poète assumant la misère pour vivre pleinement en poésie, à qui son éditeur propose d'écrire un roman policier. Le poète finit par accepter, attiré entre autres choses par l'aisance financière que cela lui apportera. Mais ce poète - Jan Y - se trouve une bonne justification pour écrire son polar : il va taper là où ça fait mal, il va écrire contre la corruption financière du monde. En acceptant d'écrire ce polar, le poète accepte de n'être plus incorruptible. Il va mourir au début du livre, et son roman, inachevé, va pourtant paraître. Qui gagne dans cette danse, la figure du poète assassiné, ou le romancier que vous êtes ?

Qu’entendez-vous par « gagner » ? Je peux vous rassurer sur un point: mon genre de policier ne sera pas un best-seller. J’ai eu la chance d’avoir écrit quelques long-sellers, mais les tirages n’ont rien à voir avec ce qu’on appelle d’habitude des best-sellers. Mais au-delà de cela, je vous demande de remarquer que les trois personnages qui représentent et défendent, chacun à leur manière, la bonne littérature, celle qui n’est pas écrite à des fins commerciales, à savoir le poète, l’éditeur et le romancier, finissent tous par succomber. Ce n’est pas un hasard bien sûr, mais n’a rien à faire avec le genre ou le métier qu’ils exercent. Il existe toujours des éditeurs courageux à conviction, tout comme il existe des écrivains – poètes, romanciers et dramaturges – de toutes sortes qui écrivent sans lorgner le marché du livre et des modes (d’ailleurs, votre propre action pour la poésie en est un exemple !). Disons donc que ceux qui perdent dans mon roman sont précisément ceux qui persistent à croire que la bonne – ou la grande – littérature a une valeur irremplaçable dans les affaires humaines, tout à fait en dehors du genre. J’ajouterai qu’un écrivain de policier comme Stieg Larsson, avec sa trilogie Millénium, n’était aucunement un écrivain corrompu par le désir de vendre ou d’avoir un succès commercial. Quand son premier policier a été publié, de manière posthume, il était un illustre inconnu comme romancier, et un journaliste courageux qui luttait contre les extrémismes et les néonazis. Ce n’est donc pas « de sa faute » si ses romans se sont vendus à des dizaines de millions d’exemplaires. Je ne place donc pas la poésie sur un quelconque sommet de la littérature, mais je dis que la poésie a son mot à dire qui n’est pas très écouté ces jours-ci. On peut se demander pourquoi cependant. Les écrivains, que ce soient des romanciers ou des poètes, qui ne trouvent pas un public, même restreint, ont tendance à d’abord accuser les acteurs sur le marché du livre, les éditeurs, les libraires et les critiques en premier lieu. Je pense cependant que parfois les écrivains auraient intérêt à s’interroger eux-mêmes sur ce qu’ils écrivent. Si, par exemple, on écrit une poésie à des années lumière d’un Prévert ou d’un Yvon Le Men, c’est-à-dire une poésie intellectuelle, remplie d’allusions érudites et parlant des préoccupations d’une petite élite de convertis, pourquoi devrait-on s’étonner que le public ne répond pas?

Dans notre magazine Recours au Poème, nous distinguons la Prose du Poème. La Prose, pour nous, englobe le roman actuel, mais aussi la finance que vous attaquez dans votre roman, et tout ce qui empêche l'homme, dans le monde d'aujourd'hui, de se rapprocher du Poème, c'est-à-dire de la porte basse le faisant entrer dans le Réel que l'homme actuel déconstruit.
La Prose participe de la fabrication de l'humain en tant que code barre, le Poème est le lieu permettant à l'humain de jouer sa marche vers la réalité de la vie. Les superbes poèmes de Jan Y, dans votre roman, sont écrits par Yvon Le Men, poète se définissant comme professionnel. Votre roman se met-il ainsi au service de plus grand que lui : le poète ?

J’avoue ne pas souscrire du tout à l’opposition que vous posez entre le poème et la prose, au détriment de cette dernière. D’abord, c’est comparer les pommes aux poires. Le poème doit être comparé, plutôt qu’opposé, au roman et à la pièce de théâtre. Je n’aime pas non plus que vous écrivez poème avec majuscule, comme si le poème était un genre supérieur aux autres genres littéraires. Il ne l’est pas. Chaque genre a ses qualités et ses limitations, et tous sont nécessaires, même le roman policier, quand il est bien fait.

Ensuite, l’idée de mon roman – et d’ailleurs du projet commun avec Yvon Le Men tel que lui le raconte dans son dernier livre Existence marginale mais ne trouble pas l’ordre public (Flammarion) – est d’essayer de trouver une forme qui relie la poésie et la prose romanesque, pour un profit mutuel. Ce n’est pas facile, mais nous sommes convaincus que les lecteurs auraient tout intérêt à ne pas seulement lire des poèmes ou des romans. Yvon s’y est essayé depuis des années. Il a inséré des poèmes dans ses récits de prose et il a écrit des poèmes qui racontent une – petite – histoire. Votre généralisation au sujet de la prose, à mon avis, n’est pas seulement erronée, mais elle est en plus dangereuse. Pour vivre dans le monde réel, nous avons tout autant besoin de vérité que d’imagination. Ce n’est pas un hasard, par exemple, que les tyrans font assassiner les journalistes, les scientifiques et les écrivains quand ils arrivent au pouvoir. On ne peut semer ou se révolter, éduquer les enfants ou construire des maisons avec des poèmes, après tout, pas plus qu’avec des romans. 

Nous avons écrit Poème avec une majuscule, mais aussi Prose avec une majuscule. Par Poème, nous entendons tout ce qui contient l’esprit poétique, c’est à dire la capacité de construire le monde et de ne pas détruire l’homme. Cela est lié au Réel, c’est à dire ce qui se cache derrière les apparences trompeuses du monde, derrière le voile. Bien sur, le Poème peut être un roman, un livre de philosophie, une peinture, un film, une politique même sans doute etc. Par Prose, nous entendons aujourd’hui l’objectif consumériste faisant loi de tout, l’esprit nihiliste de notre époque.

Je pense là qu’il s’agit d’une manière de détourner la signification des mots et des concepts qui risquent de vous éloigner encore plus du commun des mortels. C’est, pour moi, une rhétorique qui ne servira pas la poésie que vous défendez avec ténacité et honneurs. À la rigueur, votre usage des mots pouvait se défendre s’il y avait un consensus assez large sur ce que constitue concrètement l’esprit poétique. Cela n’est pas le cas. La seule manière de défendre la poésie - et la littérature – et d’écrire et de faire connaître de beaux textes, pas d’en parler, et encore moins d’opposer un genre à un autre, un discours à un autre. Je répète: il y a de la prose qui n’a rien à voir avec le commercial et dont nous avons pleinement besoin pour vivre bien en communauté, la prose scientifique par exemple, qui explique comment nous pouvons profiter de l’énergie renouvelable, comment résoudre les problèmes de la faim dans la monde, comment lutter contre l’effet de serre. La poésie et ce que vous appelez l’esprit poétique, même si je ne sais pas bien en quoi il consiste, est nécessaire, mais cela ne suffit pas.

Il y a un autre poète dans votre roman, c'est le commissaire qui va résoudre l'enquête. Cet homme rapproche son travail de policier de l'exigence de la bonne poésie. Bon policier, il écrit pourtant des poèmes médiocres, ce qui induit ainsi une hiérarchie littéraire. Ce commissaire semble rêver d'une autre vie, n'avouant à aucun de ses collègues son goût pour la poésie. Il vit la poésie comme inavouée, à l'instar d'une personnalité schizophrène oscillant entre deux pôles. Croyez-vous que le "rêve de poésie", comme "rêve d'absolu", soit la marque schizophrénique vécue par nombre d'humains aujourd'hui, étouffés par les conséquences de la finance internationale ?

Non! Le rêve d’écrire de la littérature a toujours existé, depuis au moins deux mille ans au moins. C’est d’ailleurs là l’un des mystères de la création artistique en général, pas seulement de la littérature, de savoir pourquoi tant de gens rêvent de devenir artistes. Un sondage récent avait montré que quatre Français sur dix rêvaient de devenir écrivain ou de publier un livre, non pour l’argent, mais pour le prestige attaché au rôle de l’écrivain. J’aimerais bien savoir d’où vient ce prestige, difficile à expliquer et, me semble-t-il, complètement exagéré en France où l’écrivain est trop mis sur un piédestal. La littérature doit être prise au sérieux, c’est sûr, mais l’écrivain non.

Vous avez obtenu le prix Médicis étranger, pour Le capitaine et les rêves. Que pensez-vous des prix littéraires ?

Cela dépend entièrement du jury. Je fais actuellement partie du jury du prix Nicolas Bouvier - Les étonnants voyageurs pour la littérature du voyage au sens large du terme. Et je peux vous assurer qu’il s’agit d’un jury honnête qui lit, qui ne tient aucunement compte des pressions éventuelles des éditeurs et qui choisit librement le lauréat du prix. Nous avons ainsi donné le prix à des écrivains complètement inconnus, même pour un premier livre, ce qui a représenté non seulement un grand encouragement pour l’écrivain, mais également quelques milliers d’euros qui pourraient lui permettre d’écrire plus. En plus, l’argent vient d’un sponsor extérieur à la littérature: ce n’est donc pas de l’argent volé aux autres écrivains, tout autant méritoires. Dans de telles conditions, je suis pour le prix littéraire, même s’il faut toujours rappeler que la littérature n’est pas une compétition. Malheureusement, il y a beaucoup de jurys – et j’en ai fait l’expérience – où certains membres ne lisent pas, où leur vote est stratégique, voire pécuniairement intéressé. Là, bien sûr, je suis contre. En ce qui concerne le Médicis étranger, je n’en sais pas assez pour juger. On m’a dit que le Médicis étranger est moins soumis aux pressions des éditeurs, étant donné que c’est un prix qui se vend moins et ou les membres du jury votent selon leur conscience. Je l’espère. En tout cas, j’étais heureux de recevoir le prix, tout en sachant que cela appartenait à l’éphémère.

Vous enseignez la littérature française à l'Université de Lund. Pourquoi cette vocation de la littérature française, et quel est votre domaine de prédilection ?

Un peu par hasard. Je suis parti à Paris à l’âge de 19 ans pour réaliser mon rêve romantique de devenir écrivain, dans le sillage de tant d’autres: Hemingway, Miller, Strindberg, Orwell, Marquez. Je les avais tous lus et pensais naïvement qu’il suffisait de s’installer à un café pour écrire et que le reste du temps serait consacré à des rencontres avec une foule d’artistes et de bohèmes intéressants. Cependant, j’avais compris – entre autres pour justifier mon séjour à l’étranger auprès de ma mére – que je devais faire quelque chose de sérieux à côté. Rien de plus normal que de commencer à étudier le français à l’université, par correspondance en fait. Mais ce n’est qu’arrivé à la fin de ma licence, d’anglais, de philosophie et de français - chez nous on étudie plusieurs matières avant de se spécialiser – que j’ai découvert la richesse de la littérature française. Non dans le sens où la littérature en langue française - il ne faut pas oublier le Maghreb et le Québec par exemple – est plus riche ou plus « grande » que d’autres littératures, par exemple celle suédoise ou russe. Mais simplement parce qu’en creusant plus profondément dans une matière, on découvre toute la complexité existentielle - et esthétique – de la vie. Il faut préciser d’ailleurs que ma recherche et mon enseignement ne portent pas seulement sur la littérature en langue française, mais également sur la langue. J’ai publié deux monographies dans le domaine de la sémantique et de la philosophie du langage, et plusieurs articles de linguistique.

Sur la 4ème de couverture de votre roman, il est dit qu'avec ce roman, vous signez un "genre de roman policier". Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est un "genre de roman policier" ?

Un genre de roman policiers est un policier qui rompt avec et détourne les règles stéréotypes du genre, pour le renouveler et pour l’interroger, un peu comme je l’avais fait avec le roman de pirates dans Long John Silver. Déjà le fait qu’on trouve dans mon roman une vingtaine de poèmes, pas seulement de la main d’Yvon, mais également des prix Nobels Harry Martinson et Tomas Tranströmer, est une infraction aux règles du genre, tout comme le fait que le roman finit par un meurtre, sans que l’assassin soit arrêté et condamné. Je n’ai pas non plus joué la carte du suspense à fond.

Vous êtes un navigateur chevronné, et le poète, dans votre roman, est un homme vivant sur un bateau à quai. Vous voyagez. Votre poète ne voyage pas. Enfin, pas de la même manière. Pourquoi ce choix de le mettre à quai, entre la terre, et l'eau ?

Je pourrais répondre simplement en disant que le poète du roman, Jan Y Nilsson, n’est pas moi ! Mais il ne faut pas y voir un symbolisme caché, plutôt une expression de la fascination exercée par les ports industriels, rarement visités dans la littérature et le fait que le port de Helsingborg est à deux pas de ma maison.

Dernière question, cher Björn Larsson : pourquoi avoir choisi les poèmes de Yvon Le Men ?

La première réponse serait parce qu’il a gentiment voulu me les prêter et parce qu’il est le seul poète parmi mes connaissances qui est aussi un ami proche. Mais il est évident que l’autre raison est que je considère Yvon comme un très bon poète, parfois même un grand poète. Puisque Jan Y Nilsson, le poète du roman, est dit l’un des meilleurs poètes suédois contemporains, il fallait bien sûr des poèmes qui soient à sa hauteur.

 

 

Björn Larsson est né en Suède en 1953. Il est professeur à l’université de Lun (Suède). Il a écrit plusieurs romans. En 1999, il a été récompensé par le prix Médicis étranger pour "Le capitaine et les rêves".

Les poètes morts n’écrivent pas de romans policiers. Roman de Björn Larsson, traduit du suédois par Philippe Bouquet, en collaboration avec l’auteur, Editions Bernard Grasset, 2012, 492 pages, 22 €.