Cahiers Littéraires Internationaux Phoenix n°20, Hiver 2016

 

 

Ce numéro marque un tournant, la fin d'un cycle,  ainsi que le souligne André Ughetto dans son édito. une ultérieure possibilité de renouveau pour la revue éponyme de l'oiseau sans cesse renaissant.

En effet, la revue, avec ce numéro 20, accomplit sa cinquième année d'existence : belle longévité dans la qualité maintenue l'équipe de rédaction, à la suite de Sud, et Autre Sud. C'est aussi la cinquième et dernière attribution du Prix Léon-Gabriel Gros. Cette année la lauréate est Valérie HUET, dont est publié l'intégralité du recueil, Dans la Blancheur des signes.  

Le numéro s'ouvre sur "Une lecture pour Dans la Blancheur des signes", de Karim De Broucker. La poésie de Valérie Huet (ici, une série de très brefs poèmes – comme ceux de ses quatre précédents recueils - dont les titres déclinent toute une gamme précieuse de nuances de couleurs) devrait, écrit-il, être lue "à rebours" du phénomène de synesthésie esthétique baudelairienne à laquelle elle fait penser, nous invitant plutôt à voir chaque coloris exprimé par le titre comme "l'émanation, la transcription d'une rencontre, d'un souvenir, d'un spectacle, de tel moment fugace, telle impression intérieure ou extérieure, fugitive ou non".

Cette blancheur, qui fait penser au "cygne" mallarméen et au symbolisme décadent, est peut-être aussi fusion de toutes les couleurs dans la lumière, devenue fusion de toutes les sensations dans les poèmes, pour lesquels le terme "à rebours" choisi par le critique semble très approprié. Cette poésie raffinée est parée en effet des mille irisations du paon, de mille nuances d'imperceptibles sensations, dont on lit peut-être la concrétion poétique dans l'écho (parfois paradoxal, énigmatique, ou humoristique) entre un titre et un mot, l'allitération poïétique à l'oeuvre dans ce qui amène le lecteur à une rêveuse dérive analogique, entraîné dans le sillage de ces fort jolis bibelots sonores soigneusement étiquetés, qu'on imagine bien dans le décor de Des Esseintes, et qu'on ouvre avec gorumandise pour en goûter la saveur, le parfum. On citera ainsi la sensualité sucrée de "Vanille fraise" :

 

Avec son ongle rose elle défroisse la feuille,

puis lentement se couche

et mange le chocolat.

 

 

qui s'oppose à la sécheresse elliptique de "Poil de chameau":

 

Sans donner de réponse

(j'étais convalescente),

je suis retournée sur les chemins de sable.

 

 

Ailleurs, la couleur déborde – comme l'inverse allitération d'ex-ister", du pissenlit du titre aux épices dans "Jaune Pissenlit":

 

Exister rouler non sans épices

du sens de l'être

la racine vers le haut.

 

Certains poèmes, comme "Rose balais", s'annoncent comme un macabre fait-divers  dont l'humour noir et la brutale briéveté rappellent les chroniques de Félix Fénéon :

 

Elle sort les gâteaux du four,

coupe un morceau de jambon, 

tue les enfants aussi sec,

nettoie les vitres.

 

tout comme "Gris rosé" joue à être l'amorce d'un récit – mélodrame, ou thriller psychologique non dénué d'une touche de comédie : 

 

Le col de son chemisier largement défait, 

la voisine aux chaussons,

descend l'escalier. 

 

 

Le poème "Bleu gitane" qui semble procéder par "contamination" de l'image publicitaire jadis ornant les paquets de cigarettes fournit peut-être un indice de la naissance de ces textes  : 

 

De la cheminée comme la fumée,

la fumée d'un feuillage, 

je m'envole. 

 

de même que  "Gris poussière"  révéle peut-être le cheminement ménager de l'imagination aspirant le réel pour le transposer dans les vers : 

 

Distraitement concentrée, je suis les traces

et sans cesse me revient l'aspirateur 

des journées.

 

"Rose pamplemousse", qui clôt ce recueil, a la beauté des poèmes de méditation zen : sa couleur se reflète dans tout ce qui précéde, dont on sait que l'on aura plaisir à y goûter de nouveau, dans le calme décor crépusculaire évoqué, où il luit d'une lueur d'aurore : 

 

Il me plaît d'être assise.

Le monde frémit

tamise la lumière

menace la nuit.

 

Ce numéro 20 propose également deux poèmes de Léon-Gabriel Gros, extraits des Elégies augurales (1949-1952), et suivis d'un hommage à trois poètes disparus. Bruno Doucey et Marie-Christine Masset évoquent la mémoire de Jean Joubert, à travers une lettre du premier et un hommage de la seconde, qu'accompagne le poème inaugural du recueil Les Lignes de la main (Seghers, 1955) : "Il disait". Daniel Fabre évoque François Bordes, tandis que Barbara Wahl et Emmanuel Cattin nous parlent de Jean Wahl. 

 

La rubrique "Archipel" propose des textes de Jean-Blot et de Thierry Laget, ainsi que "Cinécure", de Pierre Stéphane Murat et Jean-Romain Pinguet, opposant avec brio – et à deux plumes -  les deux pôles du cinéma : "la contemplation, née de la peinture, et la frénésie, due à l'art du montage". La contemplation est du côté du "lent métrage" Un jour pousse l'autre de Bernard Boyer, salué par Pierre-Stéphane Murat comme un "Ozu de l'Oisans" filmant à la façon documentaire de Depardieu le quotidien de deux frères, témoins d'un monde qui bientôt ne sera plus que sur ces images : "Faits et gestes immmuables auxquels on assiste, rythme serein et mélancolique d'un monde qui se sait révolu". De l'autre côté se tient le dernier Mad Max, tout de bruit et fureur, brassant avec succès (aussi et avant tout du point de vue commercial) les rêves et aspirations de son époque : "catalogue commercial des valeurs uniformes d'une époque globalisée, amnésique et autoréférentielle, avide de sensibilité et de sensations."

Le numéro se clôt comme à son habitude sur une série de lectures  de recueils récents de poésie et de publications de récits, théâtre, essais, par Marie-Claude Masset, Marc-Paul Poncet, André Ughetto Fabien Abrassart, Nicolas Jaen, Philippe Leucks, François Kasbi, Daniel Aranjo, Nicolas Rouzet, Charles Jacquier et Corinne Jutard. La 4ème de couverture met  - en vers, et sans mensonge, un point d'orgue autant qu'un point final à la lecture, avec le troublant "vert menthe" de Valérie Huet :

 

Dans la blancheur des signes,

les signes de la neige glacée de la nuit tombent

avant l'aube.