Europe n° 1026, octobre 2014

Consacré en premier lieu à Éric Chevillard, ce riche numéro fait une place importante à Jean-Louis Giovannoni, Esther Tellermann, José Carlos Bercera et Paul Louis Rossi. Une richesse due à la qualité des études et surtout à la profondeur des entretiens avec ces poètes.

Le dossier Giovannoni commence par un long entretien avec Gisèle Berkman, laquelle l'interroge sur le « travail d'évidement » qui fait la force de son écriture :

(…) un motif central chez moi, qui est celui de la pression de la multitude. Il s'agit là d'un motif que je décline constamment, que je ressens avec une intensité toute physique. Cette multitude est l'objet même de L'Élection, avec cette idée que, dès qu'on dit un mot, on tait d'autres mots, que, dès qu'un être vient au monde, c'est au prix d'une multitude d'autres qui ne naîtront jamais. la poésie est liée chez moi à cette hantise du déferlement (…)

Une poésie qui, pour Christine Caillon, « parle de la façon dont nous cherchons à articuler notre présence au monde, entre repli et ouverture, entre solidité et porosité d'un moi en incessante construction (…) en essayage », qui dit « au plus près », qui tente d'aller « vers le déplacement, se faire ballet avant que la figure, la pensée ne s'imposent »...

Après avoir raconté dans quelles conditions il a rencontré Jean-Louis Giovannoni, Arno Bertina, sous l'apparence bonhomme d'une confidence, place le poète dans le champ littéraire actuel : « (…) son humour (…) un des traits marquants de sa poésie – peu de poètes sont capables d'aller sur ce terrain, qui décoiffe trop les têtes apprêtées pour les lauriers ou le sculpteur. Fourcade, Cadiot, Novarina, Venaille... Ils ne sont pas nombreux ».

Porosité et humour : Jean-Louis Giovannoni nous tend un miroir grimaçant, comme dans ce journal d'une punaise de lit :

 

Cachée, attends que la lumière décline

Reviennent toujours au lit (…)

Ai piqué quatre-vingt-dix fois. Alignées par trois ou quatre. Sur bras. torse et poitrine. Moitié à l'un, le reste – combinaison ouverte.

Suis équipée. Rostre. Comme tube allongé. Avec deux entrées. L'une injecte salive. Anesthésie. L'autre coule fluide.

C'est daté d'avril 2013, il me semble qu'à la même période, un magazine scientifique avait fait un dossier sur cet animal parasite. Une écriture au plus près du monde.

*

Le poème, selon Esther Tellermann, interroge, ouvre à une énigme. D'où le peu de place qu'il lui est accordée dans notre modernité. Celle-ci veut les réductions, les étiquettes, son exhibitionnisme veut des réponses, des catégories. Dans la terra incognita qu'est la langue, l'écrivain oublie son identité pour en faire résonner le multiple. Ce qu'Yves Di Manno exprime ainsi dans son article : « en ces temps d'individualisme forcené elle renoue avec l'une des dimensions les plus lointaines du chant, contrariant la notion d'auteur (…) au bénéfice de la parole errante qui lui impose sa dictée ».

Il semble que ce « multiple » touche autant à la richesse de l'univers :

Buissons

architectures

    de la mémoire

j'apurais l'espace

    de notre odeur

en à-plat voulus

figer les coquillages

et les embruns

voulus en vous

    redevenir

    océan.

… qu'à la diversité humaine menacée par la discrimination, la haine, la torture dont la banalisation aujourd'hui par l'image est partie prenante de la barbarie. Poésie où j'entretenais les / à pics     au bord / des villes qu'étouffe / la soif.

« On croit simplement lire alors que nous voici engagés sur le théâtre des opérations », dit de cette œuvre Bernard Noël.

Jean-Baptiste Para définit l'écriture d'Esther Tellermann comme une « impulsion poétique {qui} semble intégrer ici des instances contraires : celles de la fracture, du heurt, de la béance abrupte, et celles de la construction, de la suture, du tissage ». De ce copieux dossier d'études courtes et précises, tout est à garder.

*

« Une célébration dépouillée, où la magnificence de la vie semble minée à l'avance par sa propre destruction » écrit José Manuel Pintado. de la poésie de José Carlos Bercera (1936-1970)

sans feux de navigation,
sans escorte, sans radar,
sans savoir qui sont
ceux qui ont quitté la table(...)

Langue, selon Coral Bracho, qui « coule comme une rivière souterraine, chargée d'une incessante énergie et d'un souffle qui nous enveloppe et nous entraîne dans son épaisseur hypnotique (…) » :

là où eut lieu la bataille
une porte grince,
une voix de femme
parle confusément de proxénétisme,
quelqu'un s'assoit sur un lit
et ordonne le silence, chh,
chh, chh...

*

Dédié aux dessins de Véronique Flahault, L'usure et le temps est un poème réflexif de Paul Louis Rossi qui s'attache « avec des mots simples, choisis et distribués dans l'ordre (…) à provoquer chez le lecteur une sensation équivalente à celle du regard sur le dessin ». Faisant alterner des vers et de la prose, l'auteur construit de sensitives et (pas si) tranquilles miniatures :

(…)

Une femme comme sortie de l'écume

des flots et des vagues les seins nus le

sexe très noir se précipite sur le couple

 

tente de décrocher

         la main

             droite de

                       l'homme.

 

*

Enfin, on ne négligera pas ce long poème, peu connu, de Hölderlin :  Émilie avant le jour de ses noces. Écrit en 1799, il s'agit d'une idylle, poésie de genre, « récit ou roman sur Émilie », personnage purement fictif, commandée au poète par l'éditeur Steinkopf pour un « agenda pour les femmes cultivées ».

Les nommes-tu ombres ceux que j'aime ?
Alors que je n'étais plus une enfant, alors que je m'éveillai
À la vie, alors qu'à neuf mon œil au ciel
S'ouvrait à la lumière, mon cœur
Se mit à battre pour le beau ; et je le trouvai proche ;
Comment le nommer maintenant qu'il n'est plus
Pour moi ? Laissez ! Je peux aimer les morts,
Les lointains ; et le temps n'a pas raison de moi.

Avant que débute sa traduction, Fernand Cambon fait remarquer la chose suivante qui dit tout l'intérêt à retrouver ce texte : « ce qui ne peut manquer de frapper, c'est comment le poète a su se couler, sans aucun effort apparent, dans la sensibilité vibrante d'une jeune femme ».

Cette porosité aux êtres et au monde que les poèmes dits « de la folie » laisseront s'épanouir.