Passage en revues

Diérèse, revue dirigée par Daniel Martinez, avec l'aide d'Isabelle Lévesque, par ailleurs poètes, que nous apprécions ici, en est à son 58e numéro. Une vie. Mais une vie ouverte sur l’ailleurs, ce que traduit l’exergue de la revue, ces mots de Mandiargues : « La poésie, comme l’art, est inséparable de la merveille ». Bien sûr, cela nous parle ici, comme l’on dit, au sein de Recours au Poème : la poésie et la merveille, cet au-delà de l’illusion du réel directement dicible, oui, la merveille. Ce que nous pouvons être amenés, avec de la chance et du travail, à percevoir, peut-être, une fois… ou deux, au cours d’une existence. Cette ouverture vers ce « plus que réel » surréaliste entre autres) auquel, d’une certaine manière, Mandiargues adhérait. La merveille est là, la poésie en est le chemin, ce qui ne signifie pas que l’ascension soit chose aisée. Daumal le disait : avant d’entreprendre le chemin vers le sommet du Mont, il convient de se rendre compte, d’abord, qu’il faut lever un peu le pied et le poser sur la première marche. La deuxième vient après. Gravir, comme vivre, cela se fait par étapes, mais il n’est pas inutile de voir que ces étapes existent. Mandiargues était plus qu’un poète, plutôt : il était poète au sens plein de ce mot.

En ce récent numéro, Diérèse consacre un important dossier, mené par Isabelle Lévesque, à l’œuvre de Gérard Titus-Carmel. L’occasion d’une belle découverte pour les lecteurs qui ne connaissent pas son univers poétique et plus généralement artistique (car l’homme est aussi peintre, graveur…). Les veines, le minéral, le végétal, le sable, la pierre, les dialogues en silence… Tout ce qui fait la poésie de Titus-Carmel se retrouvera dans les pages ici publiées et extraites de livres paraissant en ce début 2013 chez Galilée (Le huitième pli ou le Travail de la beauté) ou chez Fata Morgana (Albâtre). Le poète évoque cette « première lampe qu’on allume / au bout de la nuit » et sa marche intérieure vers le « plus loin que l’air ». Les extraits du huitième pli font entrer le lecteur dans l’intimité de la pensée du poète, lequel ne donne pas de réponse mais des pistes ancrées dans ses propres convictions. On y découvrira les méandres d’un dialogue personnel avec l’art conçu comme quête de la beauté.

Diérèse se découpe ensuite en plusieurs parties. « Poésies du monde », d’abord. Avec des textes bilingues du poète italien Giacomo Cerrai, Du Fu (poète vivant durant la dynastie des Tang) et du poète allemand Durs Grübein. Mon goût personnel va au premier des trois. Puis viennent trois carnets réunissant des textes et des poèmes d’Isabelle Lévesque, Françoise Ascal, Pierre Chappuis, Daniel Martinez, Emanuel Moses (un Nuremberg d’une poignante beauté), Laurent Cennamo, Fabio Scotto, Olivier Massé, Jacques Kober (pour la poésie duquel j’ai une tendresse particulière depuis une quinzaine d’années), Marie de Quatrebarbes, ainsi qu’une passionnante étude de Monique Labidoire consacrée à la poésie de notre ami et collaborateur Max Alhau, étude ponctuée de poèmes inédits. Et comme Diérèse est une revue généreuse, elle se termine par une centaine de pages mêlant, en deux parties, chroniques, textes divers et notes de lecture. Cette revue est une grande revue de poésie.

Diérèse, revue trimestrielle, numéro 58.

Direction : Daniel Martinez

8 avenue Hoche. 77330 Ozoir-la-Ferrière.

 Le numéro 15 euros.

contact@diereseetlesdeuxsiciles.com

 http://www.diereseetlesdeuxsiciles.com     

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Ecrit (s) du Nord est une revue se présentant comme un « collectif annuel » publié par les éditions Henry. Elle est dirigée par le poète / éditeur Jean Le Boël, cette fois aidé par Max Alhau et Patrice Houzeau. On la reconnaît à son beau papier et sa superbe présentation. Outre cela, Ecrit (s) du Nord s’ouvre sur deux hommages. Le premier, signé Max Alhau, est consacré à Bernard Mazo, poète compagnon de la revue depuis ses premiers numéros, comme il fut un des premiers compagnons de Recours au Poème, aventure dont Mazo n’a malheureusement pas vu le développement. Le texte de Alhau commence par des extraits du dernier recueil de Bernard Mazo, Dans l’insomnie de la mémoire (Voix d’encre, 2011), recueil majeur du poète, dont nous parlions ici :

http://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/bernard-mazo-o%C3%B9-l%C3%A9criture-pour-mieux-vivre/antoine-beck

Cet hommage est un texte très émouvant, un texte de poète et d’ami. Cela se termine ainsi :

« Entre ombre et lumière demeure une poésie à laquelle on ne peut que se référer car elle ne se paie pas de mots : elle incarne une parole juste et forte, humaine avant tout ».

Humanisme, oui, un maître mot au sujet de Mazo. Il devait faire paraître une biographie de Jean Sénac, elle était sur le feu, et l’on se demande bien ce que ce livre, qui était terminé, prêt à paraître, est devenu. Que son éditeur le donne à lire serait sans aucun doute le plus bel hommage rendu à Bernard Mazo. Comme à Jean Sénac d’ailleurs. Vient ensuite un hommage à Robert Sabatier par Lionel Ray, ce dernier voyant en l’amoureux de la poésie récemment disparu un « prince » de la poésie. Ecrit (s) du Nord, en cette livraison, se divise ensuite en deux parties, « poèmes » puis « récits ». Mon goût personnel m’entraîne vers la première partie, des pages où je découvre avec plaisir et intérêt de nombreux poètes, dont François- H. Charvet, Carole Dailly (long et fort ensemble), Tristan Félix, par ailleurs animateur de la revue La Passe, Valérie Harckness, Christian Poirier, Jean Poncet, Line Szöllösi, entre autres. Une vingtaine de poètes en tout. De belles découvertes. La revue offre à lire des voix que l’on ne connaît pas forcément ou que l’on connaît peu, que l’on ne rencontre pas forcément par ailleurs. Cela est aujourd’hui d’importance.

Ecrit (s) du Nord, revue en forme de collectif annuel, numéros 21-22, éditions Henry.

Direction : Jean Le Boël

www.editionshenry.com

Le numéro : 12 euros

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La revue trimestrielle Phoenix publie ce mois de mars son numéro 9, ce qui ne manque pas de symbolisme, étant donné les préoccupations intérieures de l’aventure. Il y a un « ton » Phoenix, c’est indéniable. Une cohérence dans le choix des poètes et des préoccupations, ce qui en fait l’une des plus belles revues françaises de poésie de ce début de 21e siècle. Une revue qui s’inscrit dans la droite ligne de ses ancêtres, Sud puis Autre Sud, tout en proposant un objet « modernisé », par son papier et le toucher de sa couverture. Ici, nous apprécions Phoenix. Pour ces raisons, bien sûr, mais surtout pour ce qu’on lit dans ses pages depuis maintenant plus de deux ans. Animée par André Ughetto, Marie-Christine Masset (poètes que l’on peut lire ou que l’on lira bientôt dans nos pages) ou encore François Bordes (dont on peut lire de très beaux textes dans un récent numéro de Nunc), Joëlle Gardes, Jean Blot, Téric Boucebci et Jean Orizet, la revue s’architecture toujours autour de quatre grandes parties : un dossier consacré à un poète contemporain majeur, un « Partage des voix » donnant à lire des écritures de maintenant, une « Voix d’ailleurs », dont le choix est généralement de haute tenue, et des chroniques /lectures sur différents sujets. En ce numéro, le lecteur rencontrera un Philippe Jaccottet moins connu, poète voyageur, avec des extraits de ses carnets inédits, ses pas le conduisant en Espagne et en Grèce. Les textes de Jaccottet sont accompagnés d’études éclairantes signées Jean-Luc Steinmetz (sur Cristal et Fumée), Sébastien Labrusse, questionnant le lien entre poésie/voyage/religion, dans cet espace géographique que l’on appelle « proche orient », ce qui induit une réflexion sur le sacré et la poésie, Judith Chavanne (sur Jaccottet et l’Italie), Alain Freixe (Voir l’Autriche), Jean Blot (A partir du mot Russie) et Marcel Migozzi au sujet de Beauregard. Un dossier qui fera référence.

Le « Partage des voix » donne à lire neuf poètes dans l’atelier desquels André Ughetto voit un socle commun : « les vifs accents de spiritualité perceptibles dans ces poèmes ». Et, en effet, les poèmes publiés ici sont poèmes en profondeur et intériorité, comme reliés. On lira : Pierre Dhainaut, Claudine Helft, Matthieu Baumier, Marie-Claude Bourjon, Gwen Garnier-Duguy, Jacqueline Persini Panorias, Karim de Broucker, Joëlle Gardes et Francis Chenot. Les grands chemins sous la haine, de Chenot, en regard du livre de Georges Bernanos, est un texte que l’on garde longtemps en tête. « Voix d’ailleurs » donne à lire des poèmes de la même eau, signés Elicura Chihuailaf, poète chilien écrivant en mapuzugun et en espagnol. Ici, chaque poème est précédé de sa version en mapuzugun et traduit par Mathieu Murua. Une poésie reliée au chant des ancêtres, et par là au Chant tout court, celui prononcé et étendu jusqu’à nous par la brisure originelle de l’œuf de cet univers (provisoire) sur lequel nous flottons. Le poète conduit son lecteur au cœur du « silence sacré » en un ensemble de poèmes légitimant à eux seuls l’acquisition de ce numéro de Phoenix. La revue se termine par ses traditionnelles chroniques et notes de lectures. Encore un excellent numéro de Phoenix.

Phoenix, numéro 9.

Direction : Yves Broussard et André Ughetto

www.revuephoenix.com

revuephoenix1@yahoo.fr

4, rue Fénelon. 13006 Marseille.

Le numéro : 16 euros