Voix féminines dans la poésie des Rroms : Journal des Poètes 4, 2016 et 1, 2017

 

Le très bel éditorial, de Jean-Marie Corbusier, dans le numéro de janvier, justifierait à lui seul que l'on parle de la revue. Sous le titre "poésie à l'oubli", il pose la question, chère à notre coeur, de la place du mystère et du chant dans la poésie contemporaine : "Elle n'est plus une interrogation, c'est-à-dire une résistance", lui semble-t-il, "le sens n'est plus balancé entre ombre et lumière, mystère et clarté." Qu'on partage ou non ce constat, l'invitation pressante qui le conclut – "méditons" puisque "le poème est le présent sans réplique d'une trace antérieure à son apparition" - est une belle porte ouverte sur cette livraison en deux volumes, dont les dossiers sont consacrés aux voix oubliées d'une poésie peu connue, sinon même tout à fait négligée.

 

Sous le titre "Combien de chants étouffés dans leurs gorges? Voix féminines dans la poésie des Rroms", le JDP propose une anthologie historique fouillée, accompagnée de nombreux exemples, réalisée par Marcel Courthiadei. Dans le premier volet, l'auteur resitue le rromani dans le contexte historique des langues indo-européennes, et dans le contexte actuel des langues parlées en Europe. Il en souligne la fécondité poétique, à partir de la distinction en "mot" et "terme", et note le double fait rare que les premiers exemples en sont des poésies de femmes (la toute première toutefois en russe, au début du 19ème siècle, et non dans sa langue maternelle), de même que les dernières voix créatrices leur appartiennent.

La deuxième partie du dossier (dans le numéro 1, ouvert sur la très belle reproduction du détail – un visage implorant - d'une peinture d'Yvon Vandyckeii) commence par l'évocation du "Samudaripen", le génocide – cet "impensé réalisé" - perpétré par les nazis et les régimes qui les admiraient et dont les conséquences, sont encore vives pour les victimes,. cette catastrophe survit dans la poésie rrom,fémninie, peu portée par ailleurs sur les thèmatiques et problèmes de la vie des femmes :  poésie ni revendicative ni militante, elle est chargée de cette omniprésente question de la mort et d'une réécriture de la cosmogenèse, de passages sur la nature et la "vraie vie".

L'auteur conclut son essai sur la question du statut des "dernières" voix rroms féminines – traces d'un monde à l'agonie, ou regain d'une poésie en langue maternelle rrom, s'interroge-t-il.

. Larticle est suivi d'une bibliographie (hélas non traduite en français) et de trois conseils de lecture complémentaire, d'ouvrages traduits par Marcel Courthiade, chez L'Harmattan.

 

Outre cet excellent dossier, très nourri (deux fois une quarantaine de pages) le lecteur retrouvera les riches rubriques habituelles, parmi lesquelles on notera  les "voix nouvelles" de Marie-Clémence Gaunand et Jennifer Lavallé dans le numéro 4 de 2016, et celle (non créditée au sommaire) d'Aurélie Delcros dans le numéro 1 de 2017.

 

____________________________

notes : 

i - Marcel Courthiade est responsable de la section de langue et civilisation rromani à L'INALCO – Paris-City, Sorbonne, et commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l'Union rromani Internationale.

ii - Yvon Vandycke, peintre, poète, polémiste, infatigable animateur belge (1942-2000) défendant une certaine idée de l'art, qui a marqué l'histoire de la peinture de son pays, à découvrir sur le site qui lui est consacré http://users.belgacom.net/gc053794/index.html