TROUS

 

Dans le sang froid du sans fond. Au sous-sol des nuances. Plus bas que le repaire de la langue, plus bas que les caves des mots, plus bas que les trous de la réalité urgente. Ce n’est ni facile à comprendre, ni beau, ni impossible, ni de la bible, ni du porno, c’est plutôt bizarre et compliqué (voyelles et consonnes moisies à travers des sentiments et des mots interdits) : ensuite, d’autres complications : la lettre parlée, les sons amplifiés, l’érection du cerveau dans le trou de la langue.

Beaucoup de gens confondent le début d’une pensée  avec la fin d’un  mot. Au plus bas dans le sans fin. Plus bas que la fin, plus bas que le début. Ce n’est pas permis, mais ça permet de vivre le contraire. Seul(e) à l’entrée de la… De la vie et de la mort des mots dans les catacombes du dire.

Le mot se charge de la vie de la mort et de la mort de la vie. La vie des morts tire sur l’élastique du silence et ainsi de suite.

Beaucoup de gens frappent à la porte des mots avec une  image. Et à la porte des images avec un mot. Orateurs et imagistes, la mort les rassemble tous, elle est une balayeuse mécanique. Sauve qui peut !

Il y a un mot grandelet dans ma salive, qui se prend pour un sablier. Nuit et jour, du genre j’aime ce que je n’aime pas, je n’aime pas ce que j’aime, j’aime ce que je n’aime pas. Sable remplissant les trous des envies.

Au plus bas. Plus, plus bas que les gens vivants. Plus bas que les trous de la mémoire. Dans le plus bas. Des trous frou-frou, danger et plaisir, des trous d’interdictions, des trous de la soif de la faim de luxe de la peur de l’âge, trous de la couche d’ozone, trous du temps exagéré, trous des extrous.

Un individu ou une famille d’individus a le droit de se creuser pendant la vie un trou et pendant la mort un autre, selon les règles bien connues de l’addition : 1+1=2, bien que cela ne fasse pas grand-chose. Le deuxième trou est un tombeau dans lequel on laisse tomber un homme ou une femme ou leurs parents ou leurs enfants, et des larmes plus ou moins grosses, plus ou moins salées et des mots conformément « à ».  La mort a du goût.

En tout cas (...).
Je passe d’un extrême à l’autre, telle l’extraction d’une dent sans l’anesthésie.

Des trous d’une maison à l’autre. Les trous simples et gris, des gens simples, gris. Ça dépend de ce qu’on veut faire ici.

Du point de vue de la mairie de ma ville natale, j’ai un trou enregistré, selon le modèle de tous les apparts de mon immeuble. L’addition de tous les trous voisins donne des infos sur les dépôts de vélos, drapeaux nationaux, bérets communistes, papiers politiques, portraits de fascistes, confiture, constitutions, chemises noires, cartes postales , de la part du prince régnant, le bâtard P., de la part du neveu A., du bon roi M., exilés  tous en Suisse, dentelles rouges, rats et cafards raffinés, trous en ciment ou en terre, 2 x 2 = 4 m. Dans ces trous nul ne s’imagine l’espoir d’une lucarne. Ce qui compte c’est la petite porte, la clef à l’extérieur, doucement vers l’enfer. Les autres conséquences ne sont point valables si on n’a aucune clef, aucune poignée. C’est vrai, la faute m’appartient, mais je ne regrette rien, j’y avance. Il y a des histoires à bercer la mémoire et d’autres à la stimuler. Mots qui s’ouvrent et se ferment automatiquement et s’ouvrent une dernière fois, pour.

Mémoire ? Tresse de trois femmes : ma mémé, moi, nous trois (mémé – moi – mémoire), un trou illégal, mémoire, mémère – maman – moi, protégées contre le mal, le malheur, le malfaiteur, au pluriel menaçant.

Je n’ai pas encore écrit mes mémoires, quoique j’en aie à revendre j’ai écrit des pamphlets sur la saleté des gens sans mémoire, mais au pouvoir politique. Sur la crasse des capitalistescommunistessocialistes, sur l’amour sanglant de la politique avec les peuples, sur la pauvreté et les guerres des pays entre lesquels je vis.

Les trous de l’amour politique. Ça métamorphose Cupidon et inversement. La politique est érotique. L’érotisme fait de la politique, au moins entre deux organes au pouvoir de la petite société. Toujours un truc à trouer, à introduire, à occuper.

Enfoncer la mémoire affective, bâtir autour du trou les nominations du monde.

Je ne triche pas. C’est le temps qui troue et vide les mots. Je suis son image illégale, sans droit, loi, peuple, président, etc (…). Je suis une clandestine, et le monde en sera follement amoureux.

Ce poème n’est pas encore clandestin, mais celui qui attend dans mon ventre le sera. Un poème vit et circule sans le poète, sans l’accord des gardes-frontière, sans amour, peur, douleur. La poésie c’est comme la pluie, elle fait ce qu’elle veut et autant qu’il faudra.

Je rêve à haute voix, en exilée. Quelque chose s’effiloche, se dissipe, s’épuise. C’est ma langue. On ne peut gloser sur une langue avec des expressions qui n’ont rien à voir avec, soit-elle la langue d’une mégère.

Ici et là, des amoureux morcèlent des tranches de langue de bœuf. Vont-ils bouffer cette langue dépliée sur eux ? Ils ne la  mangent pas, ils la contemplent seulement. Affamé, le poèmechien leur montre ses crocs.

L’amour goûte à la folie de la mort, au langage des morts, au (…). Mots d’amour, morts à cause des mots d’amour, dans le trou de la poésie le poème joue d’une femme nue et sage. Il lèche mes blessures, laisse sa salive s’égoutter dans mon sang, il s’arrange dans le trou, pousse violemment mes formes à la surface et me lance en l’air. Ça donne des images à la Zola, mais ça va, dans chaque Zola se trouve un romantique sacrifié.

Il y a assez de gens qui n’aiment plus, mais qui veulent être aimés. Tous leurs mots d’amour sont du « parler amer-aigre-doux ». Il pousse et fleurit dans les cérémonies de la langue. Qui avec qui? Qui à cause de qui ? Au plus bas. Plus bas que le « jamais vu ».

P.S. : Toute égalité rend  libre la poésie.
Toute illégalité anoblit le mystère d’un poème !