SOLEILS DES ARCHIVES (extrait)

 

Où que tu sois homme des archives,
les voix de la terre sont présentes,
elles veillent sur la nécessité des énigmes,
sur la vivacité et la lucidité de ta parole.
Il est vain de se scarifier,
de se flageller pour accéder au pardon,
il est vain d’ôter ses parures
pour vouloir paraître plus nu,
plus vain encore de se réfugier
dans la plainte pour susciter les larmes.
L’océan ne se souvient de ses noyés,
le fleuve de ses suicidés,
et montent au-dessus des villes
les cris des gardiens,
les rires des ouvriers.

Attachons-nous solidement au mât
de ce cirque où toutes les ombres grimées
miment l’éternité,
attachons-nous aux piliers de ces ponts
qui regardent se traîner
ces longues barques, ventrues, pesantes et rouillées.
Le fleuve toujours est en lutte contre ses bords,
des poings cognent aux portes de la nuit,
ils saignent, vaincus par les écluses
d’une impossible humanité.

En cette plaie, en ce cratère du verbe,
gravons les passages de la lumière
pour ne pas en perdre le souvenir,
pour nous soustraire quelques heures
au vacarme incessant des hommes
qui croient aux signes de leur délivrance
quand se multiplient leurs tombeaux.

Où que tu sois homme des archives,
traversé de soleils absurdes,
enchaîné au socle des traditions,
chargé de tous ces poids qui font le prisonnier
puis le cadavre,
Figure martyrisée
prise dans le déferlement des rides,
figure portée à bout de bras,
à bout de crimes,
trahie par les anges
par toute cette mémoire des chutes et des exils,
va ! vogue vers l’île des innocents !
là où se retrouvent les damnés,
les suppliciés, les excommuniés, les proscrits,
et c’est pour eux
que le poème s’écrit,
c’est pour eux qu’il saigne, qu’il hurle,
qu’il se démène sous les planches,
qu’il frappe sur les solives des sourdes demeures
c’est pour eux qu’il vit !

Ô poète ! les eaux montent
mais le temps résiste,
où que tu sois homme des archives
soulève la chair de l’horizon
pour retrouver l’âme qui palpite,
pour remonter du cœur de la carrière
cet éclat de roche qui porte le rêve du monde.