5 poèmes inédits

 

Au village

 

Il parle à ses pieds
qui dansent dans la rue vide
parfois il lève la tête
pour sourire au ciel
parcouru de lignes invisibles
et de messages allusifs
c’est qu’il est heureux
à force d’éviter nos regards
l’idiot du village.

 

 


Dans le port de Rotterdam

 

Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Il y a des avenues des routes des rues
Des impasses entre containers et grues
Arcs d’aciers à l’infini des usines
Dont les cheminées poinçonnent le ciel
De nuées verticales appâts pour nuages hantés
Qui regrettent la mer solide et poisseuse
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Aux armes de nos croyances commerciales
Des supertankers agrippent les quais
Ponts de légo tétriques au jeu mécaniste
Amas surpassant la hauteur building
De la passerelle satellisée
Pendant que des sangsues
Commandées à distance
Se ventousent à la coque
De navires appontés aussitôt débarqués
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Quelque fois la silhouette lisse
D’un marin philippin ou d’un docker
Franchit le décor qui diminue l’humain
Survivant errant comme une amibe
Dans un univers au microscope
Sous les ténèbres blessées d’assemblages ésotériques
Myriades de lumières nourries par les éoliennes
Qui lentement hachent le vent
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Des cargos caressent les terminaux
Régurgitant en vrac les gisements à purger
Sur les îles de la forteresse Europe
Avant-garde des terres arrachées
Où s’architecture la nuit géométrique
Quand les oriflammes solubles des torchères
Surplombent le grouillement intestinal
Enchevêtrement très calculé
Plomberie d’une œuvre conceptuelle
Etalée sur trente kilomètres et davantage
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Entassement du siècle affairé des abîmes
Petits et grands trafics de fric souterrain
Là les fleuves dont on dispute parfois l’issue
Se dissolvent dans la mer et ses séances
Balafrées par des rails de navires qui l’ignorent
Découpant en fractions la surface stérile
Captive par accident de soleils rares
Pendant que des pilotes aux envies de hublot
Montent à bord gagner leur croûte
Et que les radars clignotent
Leur serment d’accostage
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Nulle lèvre de putain
Parce qu’il faut un badge personnel
Pour exister peut-être comme individu
Membre interchangeable de la secte
Soumise au rythme lancinant-régulier
Des flots de méthaniers de pétroliers
Dont on évide la panse par des tuyaux
Qui sucent l’argent liquide incontinent
Vers des raffineries où l’on stocke
Dans les réservoirs sphériques
Et l’on transforme les précieux cokes
Alimentation de nos tentacules veineux
Il n’y aurait donc plus que des métiers
Et finalement aucun homme
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Prétexte aux entraves des marées
Aucune chanson supertragique
N’effleure le courant continu
Utile aux araignées métalliques
Qui enveniment le ciel tellement court
Et le souvenir évanoui dans les coulisses
D’un vieux marchand hanséatique
Perdu sous le crachin dans la multitude
De la nouvelle ville aux allures de cube
Il titube à la recherche d’un fantôme
Longeant les dents régulières des darses
Morsures dans les terres gagnées
Contre la Mer du Nord
Et ses appels baltiques
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam
Dans le port de Rotterdam.

 

 


# quarante-six

 

Et la statue me pointait du doigt
le regard accusateur planté sur moi
qui goûtais l’herbe assis sous un arbre
jeune à nouveau dans les saisons

La silhouette se détachait d’un ciel
presque froid et bleu comme les enfers
quelques copeaux de nuages noirs glissaient
sur l’horizon lisière des toits
mais quel est le nom de cet homme
qui me toisait hautain
vêtu de son drapé florentin ou vénitien
peut-être génois je ne sais pas
cet homme qui me jugeait coupable
de n’avoir rien commis sinon souffrir
alors qu’une chauve-souris
tournoyait démente depuis le pont
jusqu’à l’inconnu pétrifié.

Si par quelque circonstance inexplicable
tu souhaites te donner la peine
un jour d’enquêter sur cette scène sache ceci
le socle était gravé du nombre quarante-six
énumération de quantités autrefois humaines
statufiées sur cette place immense
parmi les plus vastes d’Europe merdique
j’avais téléphoné elle me quittait encore
un carillon retentissait à l’instant précis
où les lampadaires à quatre têtes
et mauves avaient violé la nuit
je ne distinguais plus l’expression épaisse 
de l’homme affermi dans la durée
ni son doigt accusateur à hauteur de hanche
qui désormais me suivrait partout
y compris jusqu’aux murs blancs
des chambres blanches.

 

 

Déjà vu

 

Nos putains de semaines astrales
avalées en une seule bouchée
fameuses tout autour du globe
comme en témoignent les traces invisibles
dont seuls de longs paysages gardent mémoire
chaque jour était un pari à gagner ou à perdre
tout dépendait de la décision sage des dés
me revient aux narines l’odeur presque
presque seulement mais je sais
d’un souvenir alluvial qui chevauchait les nuits
quand nous jeunes libres et sauvages
avalions la terre et parfois des étoiles
nous n’avions rien à gagner rien à perdre
sinon la seconde suivante
de nos improvisations dissonantes
que le hasard accordait sur un autre sommet
avant de les dissoudre dans le vent géant
accommodés au goût âpre de nos sangs mêlés
et que la route figurait le véhicule
d’autant plus que de toute évidence
ces semaines sont à jamais englouties
sans le moindre espoir de retour
pas même par effraction au cœur d’un rêve
survenu paradoxal en éponge des angoisses
un rêve clandestin égaré parmi les secondes vulgaires
quand nous hurlons contre les briques de nos prisons
et frappons le tambour jusqu’à la saillie des veines
ces putains de semaines astrales se sont envolées
sur le dos de navrantes comètes
constat forgé jour après jour à l’heure du débriefing
au moment de monter au lit pour assommer la nuit
qui nous traînera jusqu’à demain
presque demain presque parce que
ce jour-là et symétrique nous l’avons déjà vu.

 

 


Kaliningrad

 

La nuit délave peu à peu le bleu
sans atteindre le noir ni les étoiles
pas même la nuit à Kaliningrad
en ce mois de juin dans l’oblast
extérieur à l’empire
aujourd’hui peuplé de Russes
de poupées slaves modèle unique
jambes sans fin poitrine haute
visages mélancoliques et fardés
regards d’amande toutes les variantes
du bleu nuit au vert des forêts
palette de la Baltique vers l’âme
opaque de ces corps minces et slaves
aux pas pressés les hauts talons claquent
aiguilles enfoncées dans les trottoirs cambrés
alors que deux touristes traînaillent
Denis et moi cheveux courts des hommes
lui les yeux verts moi les bleus
et l’apparence identique qui nous amalgame
aux carrefours des grandes avenues
- Prospect Sovetskiy Leninskiy perspectives
euphémiques pour des trouées sur l’horizon
une muraille ébréchée une mâchoire édentée
achevant sur des immeubles en décomposition –
aux carrefours des grandes avenues
où l’on poireaute au feu dans l’attente du passage 
des piétons au vert pas de bleu et les grincements
d’un tramway Tatra en tout deux wagons
brinquebalant par les rues parfois défoncées
toujours la foule paresseuse obéit et traverse
sous l’œil digital qui rembourse les secondes
comme un usurier chiche et protocommuniste
en fin de compte peu de temps dans cet endroit
parallèle au temps de l’histoire
dont chaque habitant sait au fond de lui
- évitant d’y penser puisque les drapeaux flottent -
qu’il ne durera pas en l’état
excroissance née des conflits
cette terre de Hanse et d’ordre teutonique
rapportera un jour sa nuit verte
et ses forêts bleues à un autre pays encore
de nouvelles déportations des sangs recousus
sur le sol ou dans les veines à voir
tout ce dont se fiche la steppe
couverte de vesces mauves
surveillée par le vol suspendu de hérons de cigognes
et le fantôme du sieur Kant balayé depuis longtemps
tandis que le port hérisse des engins cohérents
et que des marins maigres traînent dans les coursives
de chalutiers en relâche devant les pyramides
de charbon de pierraille de minerais gras
que devancent nos idées bleues mélangées
quand après quatre verres d’autant de vodkas
s’achève mon quarante-neuvième anniversaire
dans un état sous-marin légitime
et nécessaire pour gravir cette pente trop raide
de l’âge qui en moi s’accumule à contrecœur
ou à contre-courant dès lors nous parcourons
la langue de terre coincée entre le lagon
et la Baltique quarante-neuf kilomètres étroits
avant de buter sur la frontière lituanienne
trait humain dérisoire que marquent des barbelés
quand sol et sable luttent sans illusion
sous le grand ciel vert maritime
et les arbres bleus de la forêt aux pins ivres
depuis le haut de la dune d’une autre planète
dominant cet ultime crachat de terre
la Kourschkaïa Koussa isthme de Courlande
soluble dans les mers aux cristaux de sel 
tant il est évident que nous marchons sur l’eau
sans le concours de l’homme
mais bien celui des racines
et chacun ici mesure au fond de lui
cette fragilité provisoire
car aucun homme ne marcha sur la mer
bien qu’à Rybachiy se niche un havre
à l’apogée de notre séjour
modèle rock and roll luxe
où l’on dîne sous un défilé
de cumulus aveuglants par-dessus
l’eau bleue et verte de la lagune
opalescences turquoises irisations variables
le temps a lâché ses quarante-neuf prises
sur le matériel soviétique
selon les témoignages muets
de l’hovercraft ou du camion Kamaz
stationnés dans les herbes folles
parés à fonctionner pour l’éternité
des hommes soit quelques années
au cœur de ces ténèbres bleus
éclats d’enfers verts quelques jours à peine
c’est le temps du retour un Sergueï au volant
Denis le front contre la fenêtre assoupie
moi les yeux clignés sur le matin
que la nuit a enchâssé sans paraître
une orange sanguine dans le jour qui se lave
jusque Gdansk un orage la forteresse frontière
avec tous ces simulacres oubliés
d’un réel onirique vers une banalité éprouvée
à travers le sas de la contrebande
et le jeu des apparences
attente
avion
(imparfait incorrect conjugué
dans la phrase de deux parfaits amis
en goguette deux plages sans doute
veinées bleues et vertes
à la lisière des mers et des forêts
déjà loin derrière dans le rétroviseur
de la vie accidentelle qui nous balade
en soubresauts puis nous ensevelit)
à Kaliningrad c’est bien connu
les années muent puis se fixent en ambre
et je ne toucherai aucun hiver là-bas
saison minérale et brute
je préfère garder en moi un printemps
cet étrange écart d’un degré
parallèle à l’évidence univoque
sur une île continentale en sursis
que le temps des instants
et ses quarante-neuf illusions
de spirales avortées
écartent des schémas classiques
me renvoyant à mes blessures
sang vert coagulé
bleu âprement maritime
sans cesse ramené par le ciel
vers de beaux cils rimmellés
et d’anciennes faucilles.