6 poèmes inédits

 

POEME DES ELEPHANTES ET DES VIEILLES DAMES

 

on lit dans le journal que des éléphantes sont devenues des vieilles dames

on lit aussi que de vieilles dames sont devenues des éléphantes

on regarde les cheveux blancs des unes et la peau ridée des autres

il y a une photographie c’est bien la preuve dit le journal

que les vieilles dames ont raison de défendre les éléphantes

que tout ça est un peu ridicule mais assez gentil

la vieille peau grise est douce à caresser

les poils blancs du menton aussi

et on ne sait pas qui est le plus malade

qui a la tuberculose qui contamine et tue les humains

qui a la vieillesse qui s’épidémie et  nous effraie

qui est ridicule et qui ne l’est pas

on ne sait pas quoi faire avec ça s’indigner rire et aller ailleurs

loin du zoo loin de ces regards de vieilles animales humaines

je sais que je suis à mi-chemin

pas très loin de l’éléphante

pas très loin de la vieille dame

pas très loin d’en rire

pas très loin de me dire

courons en Mongolie cacher notre ennui au sens classique du mot chères amies

 

***

 

LA FIN DU MONDE N’ARRIVE PAS

 

après la peur la radio dit la vie c’est un flux continu ça n’arrête jamais

alors on lit dans le journal

qu’avant la fin du monde les gens font des provisions de robinsons

les vieilles dames et les jeunes

et aussi ceux qui ont des sourires éclatants

et sont intelligents

mon fils me dit  qu’il a des angoisses de plus en plus fréquentes

nous les partageons un moment comme on boit ensemble

tous vivants

tous à dire la vie

tous à parler de tout de ce que nous ne savons pas

si difficile de parler de ce que nous savons de nous-mêmes

si peu pour résister quand la mort tombe du ciel ou des radios

ou des médecins

au loin corbeaux et voix radiophoniques

dehors et dedans

on se demande le monde

oublierait-il sa propre fin du monde

 

***

POUR LE SANS PATRIE

 

il faudrait un chat sur le papier

un pas d'oiseau sous le palmier

quelques frissons fous sur l'eau

l'odeur de la terre pourrissante

la haie coupée en feu un peu

de ciel bleu sur la colline

il faudrait les mains liées

par un serment d'amour

et non pas ce saccage du temps

il faudrait la rumeur ailée des insectes en été

le volcan noir sous les pieds la mer

ce que nous n'avons pas ce que nous avons

il faudrait ce qui fait danser le désir

sur le mur à aiser tandis que je dors

et que tout va son cours

dans le dehors

des jours

 

***

 

LE GOÛT DU POEME DE PAPIER

 

la vie dans le ciel file en deux traits brillants

la feuille s'éclaire /enfin le matin très blanc

l'avion là-haut emporte plusieurs histoires

cousues de fil blanc et de papier d’argent

rien n'a changé depuis hier c'est demain

le chat se moque de toute fièvre il est bien

la vie là-haut a déjà fini sa course éclair

 

on ne voit presque plus rien de son passage

sa trace ressemble à un petit nuage fin et doux

 

dans ma bouche toujours ce goût de papier

quand on lèche une enveloppe pour coller

tous les voeux qu'on envoie au nouvel an

mon fils a dit les parents c'est important

en nous remettant ses cadeaux et a souri

c'est juste une histoire de noël un conte

où tout s'ajoute et rien ne s'enlève a-t-il

précisé et l'écureuil brillant de son frère

sur la table a son tour a dit oui oui oui

plus rien dans le ciel à présent que vide

bleu hiver d'une journée de décembre

entassement de papiers cadeaux en feu

prêts à s’emballer de rouge et de bleu

papier d’Arménie bateau sur Ararat

revenir à Marseille et flotter sur l’O

 

***

 

DEUX ETOILES S’EMBRASSENT CE MATIN

 

comme si le ciel au-dessus de la colline

était le ciel au-dessus de la Mongolie

tout est joyeux à la bonne place ici

même celui le sans patrie qui le dit

aucune violence du monde et là-haut

deux étoiles collées l'une à l'autre

je vais chercher mes lunettes

je n'y vois plus très bien je le sais

alors cette réunion de deux étoiles

une illusion une explosion une folie

deux étoiles s'embrassent ce matin

c'est tout les chasseurs continuent de tirer

sur le pigeon blanc tant aimé

sur la chatte noire

et l'écureuil

le vacarme du monde est en attente

seuls quelques coups de fusil

mais surtout ces deux-là deux amies

qui se serrent au ciel l'une à l'autre

une dirait font bêchevette

et brillent encore tandis que le soleil

au-dessus de la colline

jusqu'à la fin du poème

 

 

***

 

NOUVELLES DU MONDE

 

Six éléphants meurent dans un accident

un accident avec un train en Inde

pas ici ni à Rennes ni même en Mongolie

on ne sait pas si tous étaient masculins

si parmi eux des éléphants au féminin

en tout cas six cadavres au bord du remblai

à la peau grise de vieilles dames fatiguées

et plus loin c'étaient des gens

certains peau douce d'enfants d'autres on ne dit rien

dans le journal ils sont portés disparus

pour regarder l'année nouvelle dans les yeux

sous un déluge de feux d'artifice et de cris

certains sont morts écrasés piétinés

mais pas par des éléphants

sur les images on voit des chaussures perdues

comme les chaussettes célibataires

après la lessive

mais là définitivement égarées

ça se passait à Abidjan pas à Marseille

ni à Rennes on ne sait pas très bien quoi faire

avec ça mais ça reste c'est là dans un coin

de la mémoire en miettes oui ça reste

et on dit dans le journal

que tout s'oublie aussi

comme le reste