LIVREE DES MORTS

 

en vingt-quatre tenues

 

 

En passant

 

 

     La notion de mort est une invention spectaculaire de l’être humain qui, de sa langue, l’a parée pour continuer d’être le seul sur la terre. Elle est un terme au point de vue exclusif de l’être qu’elle définit dans sa cessation même. Sa mise en scène est un bouclier contre la possibilité d’autres natures, une concession, presque une mauvaise conscience devant une intuition matée: la vie est un continuum et ne s’oppose pas à la mort. De même la chair ne s’oppose pas à la viande. N’est cadavre que ce qui n’est plus reconnu par le point de vue unique de l’intéressé. Or la moindre cellule dite morte est aux prises avec un organisme dit vivant, connu, invisible ou inconnu.

 

     De même que le regard de Magritte nous a appris, tout enfant, que d’un bec de théière et d’un bord de chapeau pouvait saillir une tierce nature – brouillant les prétentions utilitaires des découpes exclusives du langage – de même on peut mettre en doute aussi bien les frontières qui assignent à chaque existence une nature que la pertinence d’un partage entre le vivant et le mort. Du grotesque au tragique, du léger au grave, il n’est qu’une seule membrane qui fait vibrer les nerfs d’un corps protéiforme : l’index d’un enfant se prolongerait dans la patte d’une araignée et l’arrêt du tic tac de celle-ci sonnerait l’heure d’un festin pour tout un tas d’animalcules gourmands d’arthropodes. La désignation institutionnelle du nonsense carrollien est l’alibi lâche de la seule et inextinguible ardeur imaginative, la planque consensuelle du sens vierge. Suis-je mort ou vivant, sensé ou insensé ? Vanités. Explorons plutôt, expérimentons, nouons et dénouons des formes. Le fou est celui qui dit qu’il ne l’est pas.

 

     Le désir de mort ou la mise à mort pour d’autres raisons apparentes que celles de la survie – mais, comme le rire au spectacle de la douleur de l’autre, la jouissance sadique ne doit-elle sa gratuité à la très obscure violence qui préside au processus de lutte contre son propre anéantissement ? – serait fondé, crois-je, sur la conviction que la mort termine, qu’elle rend au néant. Cette formidable erreur panique, cette conviction – que nous pensons attachée à la perversion ou au paradoxe constitutifs du langage – est plus profonde que la foi en un dieu et la croyance en un au-delà qui en résulte. Celles-ci mêmes, qui échappent à toute logique, et se vivent dans l’ivresse, la transe, l’exultation d’un sacrifice, l’embaumement, l’incantation magique ou le silence mystique, sont sans doute des tentatives de renouer avec ce dont le langage nous prive, à savoir l’immersion et l’entraînement dans un flux provisoirement ininterrompu de ce qu’on appelle la vie, dans une transe existentielle – fût-elle sur le mode de l’immobilité ou de la suspension. Mais pourquoi ces pratiques passent-elles encore par la mort ? Les cannibales, en dépit de la migration effective de la chair, tiennent à la mise à mort, tout comme les réducteurs de têtes. Comme si la nature humaine, indéfectiblement attachée à sa distinction par le langage, ne pouvait qu’user d’un antidote à la tentation du grand tout vivant, programmant une mort – la fameuse concession -, son seul recours contre la dispersion dans l’indistinct, dans ce qui n’a pas de terme. Si je me tue, c’est pour ne pas mourir éternellement ; si l’on me met au monde, c’est pour ne pas vivre éternellement.

 

     Le géotrupe ou le géoastre hygrométrique progressent dans la bouse et la poussière sans demander leur reste.

 

 Paris, étés 2008-2009

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce qui ne se voit revient à l’abandon, une friche sans défense, mangée de brume. Comme lire de dos un homme obèse, de face une femme bossue, l’avers à l’invisible offert, sans fard que le poids de la route, où les prunes bleues ont confit le goudron. Ils se portent seuls à deux, tarots dépareillés entre les herbes. Nulle gamme qu’ahan de pente, modulé par une buse haute. Ils s’en vont de la vue et viennent, feuilles troubles dans l’eau jusqu’à ce que leur encre ait perdu sens. Leurs moitiés siamoises se dégagent de l’arche mince de mes épaules, faire corps avec leur nu de lumière. Ils ne sont à personne tant qu’ensemble ils dansent une noce de coques inversées.

 

dedans la noix sèche une cervelle de poulet

8/8/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Où la rivière faisait un coude, le héron était donc un fût calciné ! cou brisé, qui voyait le chevaine sans gêne filer entre ses pattes chaussées de vase. Sa forme de passage faisait l’oiseau pourtant, insistante et grise, à l’intérieur du bois foudroyé. Il s’envolerait, soulevant l’air trop lourd de ses ailes. Toute une cendre à la suite, déposée dans l’urne d’un aulne. Jamais on ne sut s’il fut là, pêcheur de songes, crédule ou menteur, à seconder l’onde, en veilleur d’ombre. Il réapparut dans la vallée, bagué d’un autre pêcheur d’âme. Son collier de plumes entre mes seins tombe, fumantes et noires d’un feu d’orage qui jadis calcina la cage où dormait une reine.

 

les seins de la morte battent de l’aile

9/8/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Naguère, boudé par une bête noble, il aima se noyer, mais le pont lui fit un croche-pattes et le chaussa de pierre. Bien que sans relâche il guette, sous l’arc tendu au point de rupture de ses grands os, la rivière charrie puis dissout le trouble de filles rétives au jeune mort. Les poissons maigres entre leurs cheveux filent. Il décoche sa rage incolore dans le cœur du cincle ; il serre en secret le collier des couleuvres. Un nageur vient à glisser sous l’espèce transparente d’un enfant mais ses doigts follets, qui croient à un jeu d’onde, bleuissent. Il ne sait d’où lui pousse soudain une flèche dans le dos et les jambes du pont se marbrent de délice. Un cerf vite emporte l’enfant sur ses bois qui raclent l’arche au passage, ébranlant fémurs et tibias.

 

les morts jouent aux Indiens et aux osselets

27/8/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Entre l’angle mort et le champ de la vision passent, comme sur la tranche indécise de l’être, des objets de l’air mouvant, qui apparaissent afin de disparaître, jouets d’un prestidigitateur au clou dont la passion de l’escamotage aurait continué de hanter le frac. L’œil, d’une griffe de chat capte ces berlues latérales, mais le diable effondre les corps étreints et Faust époussette la cendre en pluie sur la livrée de son désir. Longtemps après il marche et larmoie, la rétine piquée par ce courant d’air froid. Qu’il tende un piège à l’invisible. L’œil en crabe il avance, filature détachée jusqu’au bord de la falaise. Il tombe dans les bras d’une sirène coupée en deux qu’il n’a pas vue.

 

les mouches voient parfaitement la viande

31/8/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

A flanc de butte, les racines du chêne et du lierre qui le tue jusqu’en bas soulèvent la pierre tombale, mues par une force que la curiosité noua plus que le poids. L’entrelacs ligneux, obscène depuis qu’il enfle de durer, s’offre le clos frais d’une ombre où gît, toute florale aux rêves abandonnée, une belle. Il y puise ce qui l’enfonce à la vitesse de l’éternité. La morte éveillée par l’aubaine d’un jour infiltré, glissée preste hors l’écrin, goûte le serein et, contre l’écorce, accoudée fume. Tout à la peine lente de surprendre une corolle, il ne voit qu’elle n’est plus. L’aubier craque, imperceptible à l’ouïe la plus fine. Plus tard autour de l’arbre, elle danse pêle-mêle une ronde effrontée avec un grand duc poivré.

 

les oiseaux de nuit ont du goût

31/8/2007
à Philippe

 

 

 

 

 

 

 

 

Vieille et déjà plus sur les lèvres qu’un double pli de sons – maman. L’empreinte d’un  baiser rare contre le front insolite d’un enfant muché dans ses pierres. Au jardin piqué de têtes de chats, on voyagera, à bord de longues tiges pelues qui tanguent les soirs de rage. On fouira dans sa chair un reste d’aveu tendre pour une souche qui rejette un paria, vif parmi les cernes et presque à hauteur des gouttières. Viens sauter hors de ta robe grise avec les fils de la vierge. Ils ne collent plus qu’aux cornes des vaches oubliées dans la rosée, pleine de leur ventre. Depuis, toutes elles aiment à frotter leurs jambes contre les chicots d’arbre. Il en sort des champignons qui respirent comme les morts.

 

les vaches sont à moitié champignons

2/9/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A peine tirée sa révérence que chassée de la scène, se rhabiller d’ombre ; alors que ses amies de bal l’eussent bien longtemps veillée en talons aiguille, tout en sueur encore assises sur leur soie froissée. Nuls tenture ou rideau qu’elles ne palpent ou hument, nul flacon qu’elles ne renversent, orphelines de mort, pour rattraper celle dont traîne le parfum sur l’échelle qui grimpe aux jasmins. Vous reprendrez bien un biscuit à l’effigie d’Alice, défigurée dans le marc de café ? Mais qui, dans l’ovale de la main, retient les traits de l’en allée ? Ne reste que le ton le plus pâle d’un camée arasé, juste de quoi muser avec un leurre quand la dame qui creva vous enverrait valser dans les orties.

 

la vérité cocotte

3/9/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

Il n’y a plus ce chien hiémal sur la plage. L’été a pompé toute l’eau du Léthé. Ce forçat vigile des sables d’océan avait trois trous au flanc, de becs, de pinces de bêtes. Son collier en laisse autour du grand fût flotté est plus large que le poignet de l’homme vivant qui l’oublia. Conne de vie béate à pourrir debout. Les chardons bleus des dunes ne me piquent plus, ni le taon ; d’en haut je veille aux noyés neufs, qu’à ma meute ils se joignent et pistent le maître jusqu’aux chambres du bordel, de dentelles noires tendues. Sur le tapis de l’une nous laisserons une forme muette, avec de grands yeux creux pour éblouir les glaces et de grandes dents pour la curée.

 

le loup ne fait pas dans la dentelle

3/9/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la marne grise de la pente, fragile gaufre, le vieil œuf désœuvré d’un lézard gante le doigt coupé d’une bélemnite. Les restes de la mer durcie démangent la terre mais tout de même une vache tardive, en une pluie, s’enfonce jusqu’aux cornes - ses tentacules à elle. Elle prend son premier bain de mort. En bas les autres paissent, lourdes et sourdes au mugissement, si fort craquent les criquets et les sauterelles entre leurs dents. La vivante fossile effraie les promeneurs tant qu’elle beugle. La nuit tombée, un fouilleur, guidé par la tiédeur de son silence, lui vient scier les cornes, cambrées comme des ouïes de lyre. Du front coupé, le sang dans la poussière se tord comme du lichen.

 

la lyre d’Orphée coûte vachement cher

4/9/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Son père a craché toute sa sœur dans le portrait du nourrisson double entre les bras du chien sur la photographie du baptême de la mère - sosie. Les faces feuilletées draguent obstinément les fonds du même grand corps flou, dans leurs rets que parfois crève un traître. Sans autre issue que son propre accroc dans la maille, il tente d’avaler tout rond l’air de famille mais ses dents butent contre le cuir de raie qui coiffe toutes les pommettes, écus de picots contre l’intrus. Il s’aplatit lorsque sur lui fonce la mante ample de l’énigme, qui voudrait l’emporter dans le courant glacé de son ombre, pour le coudre à sa doublure. Il ressemble, sous sa rage d’être quand même, à sa mort serrée dans un sac de sutures.

 

la raie au milieu perd ses cheveux

6/9/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La tête du mort le prédispose à l’hilarité, naturellement. Plus une fibre de chair qui boucherait la fente de son rire ou lui composerait un visage de componction. Poilé il est né, jusqu’aux oreilles, dans un élan qu’il ne maîtrise plus mais par lequel, goulûment, il se laisse emporter comme sur un cheval à bascule piqué par un taon. A chaque enterrement, la joue rougie à la cire confuse de vêpres, éclot un clown, venu huiler tous les condyles maxillaires, avant le grand éclat général sous le pinceau grêlé de baies, des cyprès. Emus d’être toujours encore hilares, ses copains de cavale se recouchent autour du nouveau-né, qui ronfle épouvantablement. Un bœuf, un âne, venus exprès de Galilée en ciré, boudent cette crèche.

 

le nez camus est gonflé de ne pas mentir

10/9/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sa viande couchée sur la gomme de la rame semblerait fourrée en un sac suspect si la soif haletante ne secouait sa robe noire, ourlée de fauve, sur la coque d’une botte. La langue dans sa muselière vacille, brûlot violet qui chiffonnerait un chiot comme elle tremperait de salive acide l’entaille d’un croc. Elle se contient vivante, dressée pour vider toute sa mort du fourreau. Monte un assassin, chargé d’un sac plein d’une forme dont le parfum glace la truffe de la chienne. Elle se reconnaît cousue dans le jute après ses premiers pas au Bois. Nous n’irons plus qu’en rêve, tendre une nappe ensanglantée, nous y rouler folles d’innocence jusqu’à ce qu’il ne reste plus une seule miette de la vie.

 

Cerbère, sac à putes

12/9/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le dessin d’un défunt l’avive-t-t-il ? Le dessin d’un vivant le viande-t-il dans l’au-delà ? Quel dessein couvent les traits d’un enfant entre les pinces de sa mère ? Quelle origine s’est figuré qu’elle jetterait dans son miroir l’image d’une vie ? Qui du contour ou du cœur saurait dire où il est ? De la silhouette ou de l’ombre, laquelle danse le plus vite entre les lames des ciseaux ? Les morts savent-ils, en leur patience, retoucher le portrait de qui leur survit d’heure en heure? Je vais, poudrée de pollen blanc, je vais, couverte d’abeilles noires, je vais, mouvante de larves, je vais, charriée par les gnous dans le fleuve, je vais, entre les tuiles du toit, je vais, tout contre l’amour, dessiner si tu dors.

 

le modèle est une taupe

19/9/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par milliers mais un seul là, dans son creux qui l’ensevelit, les palmes bien rangées parmi les algues, une pastille sous le bec comme le reflet d’un bouton d’or. L’épouvante est tombée, après des heures de lutte contre une gelée géante, rongeuse du contour des corps. Minimal, l’œil encore circonscrit l’espace qui s’avance, perlé de bigorneaux à chaque doigt ; une brise coquette soulève une plume, pudeur ailée sur l’effondrement. Une fillette à longues jambes contemple dans son ombre ce leurre impassible, sans voir qu’il, suprême feinte, tente de n’être qu’un flotteur de plastique. Elle saisit le cou merveilleusement froid du très léger oiseau qui sonne creux, pour l’emporter dans son bain. A sa place tiède, le vrai n’en finit pas de mourir.

 

la faux se plante une fois sur deux

22/9/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a tout autour du cou des enfants hors-la-loi des perles reliquaires qui bruissent ingénument durant les songes. Une serre de coq nain froisse la tête d’une cétoine dorée, une dent de brochet menace l’alcôve d’une petite huître, une hirsute gale d’aubépine épate une phalange de silex. A travers elles court un fil d’acier qui mesure l’innocent. C’est pour aller guincher dans l’ombre des caves qu’il les enfile, fier comme têtu, car la nuit, par les pattes pendue, loge sous l’escalier. Accordez-moi ce pas chassé, oiseau de voûte ! Et l’oiseau, brûlé d’insomnie, contre les joues se casse les ailes vieilles. Offrandes à lui, si grand de détresse, les perles à terre tombent, de l’enfant qu’elles recueillent séparément, pour ne pas l’éveiller.

 

la relique se porte vivante

3 /10/ 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Anodin sous son manteau à poils gris, toujours le même voyageur monte dans n’importe quel train - pourvu qu’avec l’aube il parte essuyer sur les rails la rosée primordiale. Assis en face de lui, quelque être mâle ou femelle, en son sac de peau brune ou blanche, dort, atêté contre la fenêtre, l’auréolant d’une buée qui vient et va à chaque respiration. Longuement il l’observe, à travers le paysage couvert de gelée blanche qui défile, mettre en aveugle les dernières touches au portrait invisible d’une vie. La véronique sur la vitre atermoie, entre s’étonner d’être encore en expirant et disparaître en retenant son souffle. Le voyageur, confondu, descend au bout de la ligne, les poils gris de son manteau à chaque fois un peu plus hérissés.

 

Jésus descend du loup

28/10/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sous le mûrier tendu d’ombre, danse, depuis des lustres, l’ailleurs d’une femme immobile sur une planche antique, les yeux clos plus que des praires. Ses doigts en prière, déjà, serrent d’autres nœuds impatients d’arabesques et ses épaules, enfin saisies par une carrure étrangement venue, jusqu’à la taille se renversent. Midi cogne le bronze et tandis que dégringolent par la fissure du clocher mille piaillements, de sa gorge, éclose à peine d’un col de soie, monte, défaite des plis d’un long sommeil, une voix dissonante qui module d’inouïes syllabes. Faisant une traîne de son ancienne peau, soulevée comme un voile par le chant souverain de ce cavalier qui s’élance en elle, elle ouvre le bal .

 

il faut être sonné pour refuser une danse

31/10/2007
à Perceval

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un cœur tombe du ciel, sur le tablier à volants de la fille qui joue avec des restes. Cette vie tiède entre ses genoux verts, tout en floches encore des nuées dévalées, comme un phoque se laisse glisser sur l’herbe rougeoyante. Il hume à plein régime, ivre et défait de carcasse, l’air vicié des mondes, jusqu’au nombril. La fille l’encourage de sa paume potelée, sans savoir de quel corps il est descendu. Il dira qu’il fut des franges et des lisières, des zones et des marches, des marées étales où le noyé retient son souffle. Il dira qu’il fut. D’un court bond il atteint la hutte feuillue d’une bête en allée. La terre de nouveau bat. Il chante du ventre la matière écarlate tandis qu’au ciel la fille pose à l’envers sa main.

 

le ciel ne propose plus que des abats

21/12/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tramée au grillage, les yeux jaunes en boutons fendus - pour retenir le corps de filer - elle bute aux pointes de ses cornes ; au front, sa laine pressée n’enveloppe rien que de l’être musqué, par les trous. Cependant, à l’affût sous son talus gelé, pour mordre la faim dans la main coupée du paysage, lui, vilain de route à cailloux comme des caillots, chante déjà contre son ventre dénoué. La Chèvre et le Chien, par désœuvrement, pendent de haute lice, ombres portées sous le dais lunaire d’un grand chevalier de verre. Il s’en éveille, nu. De l’une il revêt l’armure ajourée, il geint l’oraison vagabonde de l’autre. Par les ruines que fouissent les rhizomes d’iris, ils vont, boire dans les fissures l’eau, à la bouche des tout premiers poissons.

 

on ne fait plus tapisserie parmi les ruines

23/12/2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur le parvis du temple, un chien d’homme, roulé dans un grand papier gras, bave une lumière. Il rend le jour distillé dans l’eau de sa seule peau. Ce fut un prêt de nulle part gagnée. Sur cette flaque d’or vogue l’envers des nuages qui délitent le ciel. Une femme de dieu, au sortir de l’arche obscure, voit au ciel un chien d’homme qui sombre. Elle soulève sa bure immaculée et s’agenouille jusqu’à la taille. Son corps blanc de n’avoir jamais vu le jour s’offre pour tout l’or du monde. Le pauvre hère lape le désir dont elle le lave sans répit. De leurs deux formes nouées devant le grand portail ouvré de figures en grimace, s’élève un double drap qui claque comme le suaire d’un cygne.

 

Noé est dans de beaux draps

1/2/2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur l’île aux écueils, une épave de cheval avec peine se hisse dans les genêts. Au-dessus d’une flaque il se mire et bascule sur le flanc. L’éponge sous terre aspire ce nouveau venu dont une pâle trace, l’été venu, conte encore la surface aux yeux qui voient. Tu soulèves, méticuleuse, du doigt le liseré de sel qui contourne le mort. Tu tires cet élastique blanc jusque sous tes aisselles, emportée pesamment dans des funérailles vides. Le convoi, entre les rochers défigurés par les lichens, te conduit aux falaises d’où tu lâches, ivre d’infini, ce licol blanc. Tu le vois s’enrouler au cou d’un nuage à tête de cheval. De chaque hennissement tombe un crachin de sel qui dessine, dans la terre qu’il crève, des rubans pour les petites filles.

 

les jeux à l’élastique sont interdits

2/3/2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une fine larve opalescente, savamment annelée, puis une deuxième avec entre les lèvres la dentelle d’un mucus vert ; une troisième, enfin, vautrée dans la rigole basse de l’œil, contre les autres, à déglutir l’au-delà avec la moue fade d’une précieuse. Dans la gueule dentée du poisson en dessous, une meule d’algues épaisses ou la réduction séchée de l’océan. Sur neuf centimètres, l’ombre tendue de ce qui hésite entre le vif et l’inerte se repose du visible et de la consistance. Un homme et une femme, s’en revenant du bain, ruissellent. Ils caressent du pied la peau tiède de l’ombre. Ils se penchent et voient à travers l’œil du poisson, comme par une serrure, l’autre côté déjà où ils se chamaillent à courir goulûment après un ballon.

 

le poisson fait maigre dès sa mort

21/6/2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vautré dans la gouttière, en livrée d’enfance grise, sans la parure qui démesurément pousse de la poche à vie, l’oison. Deux pattes, ainsi que des brindilles couvertes d’un duvet de givre, gesticulent dans le vide où tournoie, à portée de moignon, le manège criard de la faim. Contre l’ardoise pentue du toit, violemment peint de fiente, une mère claque du bec au-dessus du bouffon parce qu’en vain tout le jour il secoue son poids de l’ornière de zinc. Tout en bas, dans la cour, la dentelle de la nappe trace autour de la table le fil ténu qui tient, nœud à  nœud, la découpe laborieuse du corps tombé. Un serveur cambré apporte une volaille en volière. Les poitrines s’exclament tandis que revient l’oiseau, déplumé cette fois, laqué jusqu’à la crête.

 

la mort a droit de cuissage

1/7/2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bufo bufo, ta verruqueuse combinaison ne ferme plus. Une mouche bleue de la viande, découpée dans la tôle d’un berceau de guerre, occupe ta blessure dorsale, boutonnière où s’égaillent des fagots de paillettes jaunes, bonnes à larves. Porteur d’œufs qui ont sucé l’or de tes énormes yeux dans ma paume, tu crapahutes depuis l’aube sur le bord de la route, tenté à peine par l’ombelle d’un panais. Tandis que la mouche vissée propulse ton vaisseau noircissant sur la pente, la tâche de l’aveugle missionnaire brûle à l’entrée du tunnel où des sujets, qu’un voile de matière à peine contient, tiennent ta garde. S’ils enflent pour impressionner, c’est que déjà ton numéro tourne dans l’orbe des indéchiffrables.

 

finis ta viande

19/9/2008