Abondance

 

Tout contre le ciel, solitaire, il trace
Le long sillon, qui du foyer se perd.
Le soc inerte les retient sur place :
On le croirait d’airain, ses bœufs, de pierre.

Blé, maïs, seigle, mil, orge… Aucun grain
Ne séchera, dans ou fors le labour.
Le fer de la charrue qui tourne, au loin,
Un instant brille, embrasé par le jour.

L’acier, agile, en ses profondeurs rompt
La glèbe travaillée d’un cœur méchant
Et plein d’espoir – jusqu’à ce que, tout rond,
La lune pose un tesson sur les champs.

Du haut du peuplier noir, dans les airs,
Comme d’un fuseau, s’évide la nuit
En déroulant quelques fils de lumière,
Lentement sur la plaine, à l’infini.

Il se fait un silence d’un autre âge,
Et tu te gardes de tourner les yeux.
Car le bon Dieu, marchant dans ces parages,
Laisse passer son ombre entre les bœufs.