5 poèmes

 

C’est à flanc de montagne, la découpe d’une presqu’île
Qui porte ronde et trapue une vieille de dix siècles usée,
« Mère église. »
Elle couve sous ses chaumes un cimetière d’herbes et d’ombres.
Tous les soirs, à l’heure dite douce
Quand les derniers feux entre les pics rasent
C’est à petits pas trottés qu’elle avance
La jardinière des noms,
Broc et arrosoirs clinquant la marche.
Dans le champ des tombes qu’elle lessive et astique
Elle arrose les morts l’un après l’autre.
Et pas que les siens
Tous
Tous les êtres qui ci-gîsent.
Elle frotte et désaltère en taulière prodigue
Les assoiffés de l’autre monde qui frémissent d’imploration,
Insatiable demande que ce peuple de terre,
Depuis leur gîte, même étendus, consister ils veulent.

Si le malheur est la perte du séjour
Bien heureux ces morts-là 
Qui, sous la caresse d’une jardinière, reposent.

 

 

 

 

 

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Le long marchandage de ses membres
La vieille l’a tant traîné
Ils ne la portent plus,
Les bras lui en tombent
Et les jambes coupées.
Fichu troc
De contrebande 
Contre bouts d’existence
Et puissance d’un instant,
Frayés.
À présent,
Petite ombre voûtée,
Elle glisse derrière moi.
J’entends,
Pas du tout feutrés,
Ses pas à pas contre pavés,
Rude caresse du rabot
Réveille l’enfance râpeuse.
En saboteur,
Le temps et ses à-coups
L’approche de la terre
Copeau après copeau.
Rabotés les pieds, d’autant de pas avancés,
Couche après couche rapetissée,
Elle se ratatine au son de la lime.
Doux grincement 
Cependant.

 

 

 

 

 

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Berlin,
Je marche sur des trottoirs pavés,
Petits carrés de granit blanc s’enchevêtrent sagement,
Égarés parmi eux devant certains seuils
Petits carrés de bronze, je croise.
Ils font signe dans tout ce blanc carrelé,
Isolés ou par deux, petits carrés ternes ou brillants
Creusés de traits, lettres, chiffres,
Comme scellés de mémoire.
Je me penche.
Ci-gît, le dernier passage de l’hôte du lieu,
Du foyer au camp, seuil ultime de l’humain.
Entre son gîte accueillant et la barbarie qui se tapit,
Les petits carrés de cuivre et de gris
Ourlent la mémoire des deux, sur le seuil de la porte, 
Le déporté inscrit avec en ombre le déportant.
Le seuil, le sas, le double S qui sonne anonyme, 
Le double es soudé au pas de porte,
Ça qui gît,
Le sol qui hurle sous la vaste indifférence du ciel.

 

 

 

 

 

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Sur l’océan, les avancées de lave gagnent.
Rogne le basalte noir en coulées mises en boules.
Au milieu de l’obscure étendue, un reste de bois,
Arbre mort au tronc unique dressé vers le ciel,
Il brandit
La véhémence de la survie squelettique en os blanchi au vent.
Devant lui, les entrailles alanguies de la terre en fusion se jettent.
Elles s’y sont solidifiées encore fumantes d’ardeurs,
Et l’océan les lèche,
En consolateur infini...
De la chaleur perdue, de la niche quittée,
De la course de gueuse arrêtée ,
De la furie de feu et de chair éteinte.
En consolateur infini,
Il berce de son ressac, la soif brûlante à dévaster le monde.

Eclaboussées, les vagues accrochent aux pierres endormies des étincelles de lumière,

La vie revient pareille.

 

 

 

 

 

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La pièce est blanche comme une salle.
Quelque chose de beau sonne sur le clos du carrelage blanc en contours.
Privés de mouvement, l’un comme l’autre,
Privés de sortie et de mots en attente,
Ils reposent,
Protégés l’un de l’autre comme précieux.
Quelque chose de beau et de doux résonne dans la pièce emmurée
Qui répercute estompés les bris du dehors en ouate,
Les pensées du dedans aussi.
Quelque chose de beau et de doux éprouve la mère,
Affolée de la chose spongieuse, l’insupportable apaisement 
Qui, en douce douleur se répand
Quand l’enfant caressé est porté par d’autres bras.
Quelque chose dans ce blanc sur blanc qui réverbère
La tête de l’enfant enrubannée de bandes
Dessous son corps sur le lit bordé
Dans la chambre de tous les blancs.
Libre de relations, l’enfant dort profond,
La vie circuit court pulse dans son être de coma,
Il a la tête reprisée après le choc du vélo dérayant de son cycle.
Retiré du monde, il y manque à présent,
Depuis l’abri qui le berce silencieusement.
La mère le regarde dormir en profondeur,
Depuis ces autres mains qui ont su le suturer,
Elle le laisse reposer enveloppé dans d’autres draps.
Quelque chose de beau comme de la grâce
Après la condamnation de la tête trouée,
Coupable se desserre de l’avoir lâché.
Quelque chose comme la grâce
De le voir reprisé ailleurs,
Cet enfant-né tombé.