Poèmes

 

Où sont tes mots scribe
Dispersés dans le sable ?

Tu demandes au silence une trace
Familière

Dans ta solitude
tu rêves de l'éponge
qui laverait tes doutes
et les peurs de ce monde ancien

Tu reviens à la ville
porteur de mots nouveaux

Le désert a enrichi ta mémoire

Le souvenir des compagnons évanouis
germe de désirs neufs
te lave des douleurs inutiles

Que l'aile de l'oiseau éveille l'oracle

 

***

 

Je dirai les mondes enfouis
les guerres les soleils éteints
l'assaut des marées
dans la rage du temps

Rien n 'échappera à mon stylet
Il n'est plus l'heure d'inscrire
les troupeaux les récoltes

Le monde va trop vite

L'homme a oublié
la paix des plaines

L'air glacé et
les sommets ont réveillé l'acide de ses dents
Mordre le fruit est trop doux
Il lui faut d'autres nourritures
Le sang des butins a d'autres saveurs

Je n'oublierai pas les corps violés dépecés
les pleurs de la mère et de l'amante
Les livres n'y suffiront pas
J'inscrirai le sang à même le sol des chemins

J'écrirai le passage
les mots du silence
où vient échouer
le fracas des séparations

L'absence rendra le poids de son vide
la phrase se fera dure
Des bribes du passé
ne reste qu'une amande sèche
avare de son suc

Je n'oublierai pas cet hiver
où l'acier du gel
creusa ses sillons

 

***

 

 

Pourquoi cette obstination à reprendre les outils pour réinventer, réécrire, redire ?
Le scribe, sans relâche, recomptait, recensait. A quels comptes était-il tenu?
Et quelle parole le libérera?
A l'origine, il y a le chaos, le bouillonnement de la matière et nous voudrions y inscrire un ordre, maîtriser par quelques inscriptions la force de la coulée de la lave. Espoir aussi vain qu'une nouvelle Babel. Il n'est de combat qu'avec la nuit et celle-ci est éternelle. Recours ultime de toute chose, elle nous retient dans sa résistance opiniâtre.

 

***

 

De Babel nous attendions
paroles et symboles communs

Le résultat fut dispersion
divisions et guerres
A nouveau l'avenir fut crucifié

Et nous nous reconnûmes
seulement humains
abandonnant dans les livres
la poussière de nos espoirs déçus

 

***

 

 

Le temps était venu d’entendre les signes, d’apprendre leur sens caché. Le monde, opaque, livrait quelques lueurs à qui savait écouter et voir. Rien ne pourrait se réduire aux ombres du passé. Devant nous s’ouvraient des feux jalonnant le chemin. Etait-il permis d’espérer ?

Tout à coup chacun excellait dans l’art d’inventer une nouvelle terre. La main renouvelait le geste ; de quelles colères se nourrissait-elle ?

A nouveau la taille dans la matière brute, la somme des éclats au pied du bloc ; de quelles vérités sommes-nous détenteurs pour persévérer ? Le temps des polissages de la forme était révolu, de nouvelles exigences nous sollicitaient; le besoin d’horizons vierges se faisait sentir malgré les brumes incertaines qui entouraient ces nouvelles plaines. Quel vent acide les dispersera?

Nous avons l’envie de mordre des fruits inconnus de nos palais. Loin de la décomposition des traces anciennes, nous traquons les senteurs nouvelles. Ce monde est clos, nous en disperserons les murailles, nouveaux Prométhéess que la crainte des défaites ne fera pas reculer.

 

 

***

 

 

Lisez lisez
Criait le scribe

Toute vérité s'inscrit
Dans la trace de mes clous

Le vent dans l'instant
Effeuilla la vérité

Et le scribe dans son désespoir
Laboura l'argile
D'un chant unique
*
A quoi rêve le scribe
quand plus rien
ne fait vibrer son stylet

Il repose
dans l'ombre qui le recouvre

Le peu de jour qui reste
éteint ses derniers désirs

Ses pages inutiles
se défont dans l'obscur

Il ne reste au matin
qu'un peu de poussière
livrée aux vents

 

***

 

 

Comptable du monde
Tenant le réel dans ses livres

Le scribe
Croyait en sa puissance

D’un regard
Il jugeait de toutes choses

Le temps n’avait pour lui d’attrait
Que dans l’alchimie des chiffres

Que dans ces minutes où les pages
Se noircissaient de l’encre de ses roseaux

L’arbre ne valait que stères
La moisson quintaux

Où l’odeur des tisons
Et du pain sortant du four

Jour après jour
Le scribe repoussait le doute

 

***

 

A quelles promesses s’abandonner
A cela aucun signe ne répondait

Le scribe interrogeait sa mémoire
Elle s’avérait confuse

Confiait son angoisse
A quelques maîtres bien intentionnés

Aucun ne se risquait
A livrer une réponse

Comptable des jours et des nuits
Il arpentait le temps

Tel le vagabond
Sans repères ni certitudes

Le chemin le séparait de son but
Il s’abandonna entre les pages de son destin

 

***

 

 

Le scribe s’inquiétait
Du devenir de la trace
Ainsi laissée

Du sable posé là
par le vent

Cette mouvance fragile du monde
Jamais ne s’arrêterait

Dans ses yeux
Un souffle passa

Et le regard humide
Il rangea son calame