Eve Lerner, Un tant soit peu de lumière

Eve Lerner récidive. Convaincue que « Le chaos reste confiant », titre d’un précédent livre (Diabase 2020), elle nous dit tout le mal qu’elle pense de ce monde qui part en vrilles. Son verdict est implacable avec, cette fois, une petite couche de noirceur supplémentaire. Mais tout n’est pas perdu : il y a toujours la vie qui palpite, il y a la poésie, il y a l’amour…

« C’est le temps de l’obscur », écrit la poétesse lorientaise. Il faut dire que, depuis 2020, la pandémie et la guerre à l’est de l’Europe sont passées par là, sans parler du réchauffement  climatique dont on connaît les effets les plus délétères. Eve Lerner commence par lancer une charge contre « les hommes de pouvoir » et « les décideurs » qu’elle qualifie de « briseurs de rêves, fossoyeurs de la pensée ». Elle n’attend plus grand-chose d’eux. « Tu voudrais écrouer ceux qui déroulent sans fin la fausse parole et les fausses images ». Cette « fausse parole », elle l’avait déjà dénoncée dans son précédent livre, comme l’avait fait en son temps le poète Armand Robin (La fausse parole, 1953) Poussant l’acte d’accusation, elle va aussi jusqu’à dire : « On cherche à nous faire peur ».

Que faire dans ce maelstrom ? « Il faut tenir », nous dit Eve Lerner. « Aller jusqu’au bout du chaos triomphant, l’épuiser, le retourner comme une crêpe, l’embobiner, le réduire à moins que rien, et l’envoyer aux travaux forcés ». Mais comment s’atteler à un si gigantesque chantier ? La poétesse, qui s’exprime ici sous forme de fragments,  ne nous conduit pas sur les chemins de la rébellion, même si son souhait est bien que l’on puisse arriver un jour à « déboulonner les statues des oppresseurs, cisailler les grillages de chasseurs, ceux des camps et ceux des burkas intégrales ».  Mais son livre n’est pas un manifeste politique. Plutôt un manifeste poétique quand elle écrit : « Tout acte infime peut changer la donne qu’on nous impose. Sauver un orque, une femme, un jardin, une source, un oiseau, un marais peut ouvrir une veine de vie ». Plus loin, elle ajoute : « Soigner les blessés, les arbres, les oiseaux, les chevaux,  soigner la terre, la mer, soigner son style ».

Eve Lerner, Un tant soit peu de lumière, Diabase, 100 pages, 14 euros.

Il y a, dans ces propos, quelque chose qui relève de l’acte de foi. Ou du moins d’une espérance. Elle la place dans notre capacité d’émerveillement (« que ton cœur s’envole, que ton sang vire à la sève… ») Mais Eve Lerner apporte d’emblée un bémol. Pour pouvoir s’émerveiller (injonction qu’elle juge un peu trop dans l’air du temps), « il faudrait assagir la part sauvage de l’homme et retrouver la part sauvage du monde ». Alors il reste à célébrer inlassablement l’amour et le désir, « un refuge, un havre de bien-être » dans « la noirceur du monde ». Ou, comme elle le dit aussi : « Pouvoir encore dire à un être, à une idée : je tiens à toi. Réussir tout cela, qui nous tient à cœur, tient du miracle. Il ne tient qu’à nous de le faire. Il faut tenir la distance ».

Pour elle, « tenir la distance » devient un redoutable défi. Elle fait, sans fard, le constat d’une forme d’éloignement progressif du monde. « Je ne sais plus recevoir et ne sais plus si j’ai encore quelque chose à partager, à transmettre ». Qu’elle se rassure. Ses lecteurs ont encore la conviction qu’elle n’a pas dit son dernier mot. Ses propos sont dans le droit fil de ce que disait le poète italien Giuseppe Ungaretti : « La poésie consiste à convertir la mémoire en songes et à apporter d’heureuses clartés sur les chemins de l’obscur ». Ou de ce qu’affirmait le Marocain Abdellatif Laâbi : « De l’homme à son humanité/la poésie est le chemin le plus court/le plus sûr ».

 

Présentation de l’auteur




Marie-Hélène Prouteau, La Petite Plage

Autobiographie d’un lieu

Mona Ozouf a préfacé cette deuxième édition de la Petite Plage, elle évoque ce lieu comme un paysage originel qui ouvre un chemin mémoriel : « Marie-Hélène Prouteau établit sa filiation avec ce lieu-dit au fil de 26 fragments où elle convoque ses souvenirs, ses admirations littéraires (…) Elle a ouvert le chemin de la mémoire. »

Ces fragments sont « autobiographie du lieu » selon l’expression de Erri De Luca  que Marie-Hélène cite en exergue de son ouvrage. Autobiographie d’un lieu mais aussi  autobiographie de l’auteure comme elle le révèle en page 18 : « La Petite Plage, n’en finit pas de dilater la vie, la sienne, la mienne aussi. »

« Ce paysage premier » laisse des traces indélébiles, comme un tatouage sur la peau, il marque aussi le cœur et l’esprit de sa présence ineffaçable : «  Cette petite plage me fait dans le cœur un tatouage d’écume » (p.17). Depuis l’enfance, en ce lieu de mer et de vent, tous les sens sont éveillés.

Si Philippe Claudel vit une passion pour les lieux d’altitude, Marie-Hélène Prouteau de cette terre armoricaine a la passion de l’Océan ; elle invite les lecteurs à la rejoindre en son jardin secret.  

L’écriture est en relation étroite avec le lieu et pour Marie-Hélène Prouteau la petite plage est la matrice de l’écriture à venir, elle est aussi le réceptacle de futures rencontres artistiques et littéraires.

Comment ayant vécu en ce lieu, ne pas être touchée par Les pêcheuses de goémons de Paul Gauguin ou La vague de Hokusai. Devant la mer ou devant ces œuvres, ne pas être submergée par «l’incroyable énergie des vagues… où le cœur se noie. » Comment ne pas être déchirée par le silence de l’Océan quand il est assassiné par l’Amoco Cadiz, un silence  qui alors se fait «  stupéfait, dévasté »

 Marie-Hélène Prouteau, La Petite Plage, suivi de Brest, rivage de l’ailleurs, éditions La Part Commune, 2024, 112 pages, 13€90.

En cette nature de terre, de ciel et d’eau domine le bleu mais aussi beaucoup de couleurs qui éveillent à la beauté, à l’humanité et à « l’éternité possible », cette éternité est présente dans le lavis du peintre He Yifu « qui a donné la parole à l’éternité. », comme elle l’est dans la poésie de François Cheng, «  ma petite plage de sable blanc est une estampe orientale » (p.37), qui aurait été dessinée par un peintre calligraphe et vue par un poète calligraphe en quête du vide et du beau.

Marie-Hélène Prouteau sait voir, vraiment voir, elle s’est approchée de l’invisible car  comme le dit un auteur qui lui est cher, Paul Celan « celui qui apprend vraiment à voir, s’approche de l’invisible » ( Microliti )

S’approcher de l’invisible comme ont pu le faire les tailleurs de pierre, quand le lieu se fait ancrage, qu’il devient le réceptacle d’un état d’âme, et qu’ il se fait immuable ; stabilité dans un monde fluctuant, fragile. Un passage du livre prend une tonalité nouvelle à l’heure de la reconstruction de Notre-Dame de Paris: «  J’admire ces hommes. Ils tracent des lignes invisibles depuis le clocher de la chapelle jusqu’aux dunes de Keremma à la somptueuse nudité. Entre ce lieu créé de la main humaine et l’autre, atelier du ciel et de la mer, l’esprit parle. L’on aperçoit un peu de la lumière. Le labeur de ces ouvriers relie ces points par la grâce d’un antique savoir. » (p.60)

Il y a des lieux comme des êtres  qui irradient l’écriture, car ils sont sources de lumière « il y a des êtres, il y a des lieux qui sont des sources de lumière. »(p.94)

 De très belles pages évoquent ces êtres lumineux que furent sa  grand-mère ou l’oncle Paul qui a fait don de son absence…

Cette Petite Plage a donné à la vie de l’auteure sa beauté, elle est ce que Milan Kundera appelle la mémoire poétique : «Il semble qu’il existe dans le cerveau une zone tout à fait spécifique qu’on pourrait appeler la mémoire poétique et qui enregistre ce qui, nous a charmés, ce qui nous a émus, ce qui donne à notre vie sa beauté. »  

En partant d’un lieu, la dimension affective s’élargit, l’esprit s’ouvre au monde et nous mène de la singularité à l’universel, de la représentation d’un espace à la représentation commune de d’autres lieux. Il y a pour Marie-Hélène Prouteau comme pour Kenneth White ou Eugène Guillevic une double géographie, la géographie spatiale et la géographie intellectuelle ; l’écriture capte et l’espace géographique et l’espace intellectuelle pour créer « un espace littéraire » selon Maurice Blanchot.

Ecrire  ce lieu de l’enfance, permet de découvrir d’autres lieux ou de les inventer, d’aller à la rencontre de lieux imaginés ou transformés par des artistes selon un triple procédé définit par Georges Perec d’esthétique, d’intériorité et de poétique.

La Petite Plage est un lieu de lumière, de mémoire, de quiétude, un lieu d’intériorité qui ouvre au monde ; Bien réelle mais par le jeu de la distance, elle devient lieu de l’imaginaire car elle est source inépuisable de création. A la lumière de ce lieu l’auteure aborde l’art et la littérature. La Petite Plage est le lieu d’une identité. Immuable, elle est un pont entre l’hier de l’enfance et l’aujourd’hui, elle a ouvert à l’émerveillement, à la beauté, à la vie intérieure et à l’éternité possible…

Présentation de l’auteur




Yves Caro, Singe, Agnès Valentin, Trouer la nuit

Possibilité des signes, réalité du singe : Yves Caro

C’est pratiquement un descendant (voire ascendant) du poète anglophone Synge, que le Singe de Caro fait signe en une écriture plus enjouée que désespérée. Nous accompagnons ici son cheminement de  croix plus ou moins famélique que gaélique en 49 station où le héros finit en histrion avant de quitter la scène.

Ce parcours révèle la vie aux champs, foires marché, cirque et une existence de clown dont celui-ci est fait plus par le nez rouge que par son métier. Mais existe une chasse gardée dans les vicissitudes du sens et des non-sens au cœur d’une rythmique endiablée. Caro impressionne par sa verve. Sous les signes de Singe il affiche  ses incertitudes dont il reste possible de détecter les croyances païennes. En conséquence, son héros fut et reste bien plus ancien et neuf que nos ancêtres.
L'expérience de Singe sert de base à recomposer sa sagesse dont une Sophie fut l’aimée et lui le cavalier dont les aventures et accessoires sont ramenées en un spectacle des plus convaincants.  Jailli e pages en pages une forme de dialecte comique où la langue survit même si elle n’est pas crue. Singe nous rapporte ce qui est permis  d'entendre tout ce qui se disait même si des critiques pourraient le fustiger.
Caro refuse d'idéaliser un tel personnage sans scrupules. Il le représenter sans s’en indigner. Surgit alors la possibilité d'une poésie tournant le dos au classicisme et à l’ idéal pour un état  convivial, primesautier, révélé en dehors des réalités fondamentales de la vie - lesquelles ne sont jamais fantastiques.
Au lyrisme et à la boue, Caro le démystificateur préfère ce qui arrive - jusque dans le langage - de manière enjouée. Aprèsl’expérience d’un Armand Robin, en ce qu’elle avait de fragile, de novateur, l’auteur devient la source de ce Singe avatar du poète maudit, se sacrifiant lui-même bien que son métier devienne un temps la vie dans ce chef-œuvre. S’y découvre celui qui s’efface lorsque le rideau tombe.

Yves Caro, Singe , Louise Bottu éditions, 2025, 60 p. , 10 €.

Une telle expérience, vise à faire éclater les limites du genre poétique qui échapper au commerce littéraire habituel. Le tout en un petit milieu reclus, se reproduisant et secouant sans fin à la perdition de celui qui s’y laisse prendre. Mais il est totalement libre, et c’est cette liberté qui compte. 
S’y découvrent des affirmations qi se contredisent mais en début de vérité par étapes. Elles ouvrent une réflexion subversive. Le tout en une complainte jouissive  où tout cela n’a aucune cohérence apparemment mais elle parait miraculeuse en répondant si précisément à ce que chacun cherche dans la poésie du temps. L’auteur propose donc là un chaînon manquant.

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Agnès Valentin : la vie où tout est permis

Dans ce superbe livre la vie est là.  Avec lucidité et humour. Car certes il y a des avanies (type Covid) mais pas questio de se couper la langue. La poésie d’Agnès Valentin incite à ne pas caricaturer des distinctions négatives mais elle les nuance. Le tout dans une profondeur signifiante et connotative dues mots « confettis » solidaire de l’existence. Et à chacun de se dépasser mutuellement pour laisser vibrer, dans toutes les acceptions possibles, ce que nous appelons  la corde sensible  de la vie (et de la créatrice.)

Il y a eu les vagues successives de Covid et des canicules qui isolent, épuisent. En dépit de telles affres, l’auteure ne cesse de poursuivre, l’esprit toujours vif même parfois l’épuisement a gagné son corps. Mais comme une mèche, elle rebique. Avec, en prime, l’envie de découdre avec le sexe, et toute forme d’hédonisme. C’est ainsi découvrir ce que nous ne connaissons pas dans ce que nous connaissions déjà. Après tout, les Champs-Élysées, la place de la Concorde et la place Montparnasse le soir se découvrent comme on n’a pas encore jamais vu Paris comme cela. Même si les autres le voient tous les jours.
 Dans le désir d’écrire et d’aimer un homme (ou "l’intrus") de façon délibérément subjective , Agnès Valentin nous éloigne des fictions rocambolesques ou à thèse. Nous sommes embarqués dans un immense travelling de l’infime au géant transfiguré,  D’où cette poésie de l’affection, sans affectation. 

Agnès Valentin, Trouer la nuit, Editions Au Salvart, 2024, 82 p., 13 €.

L’auteure prend la vie, le redonne, la partage, lectrice et lecteurs compris. Sa poésie s'emparant non seulement des images mais des littératures pour ouvrir le monde qui nous reste. Mais pas n’importe lequel : celui où  tout est permis.

Présentation de l’auteur




La Caryatide du Pausilippe : Paloma Hermina Hidalgo, les soupirs de la sainte et les cris de la fée

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Cristina, le Réalgar (2020, réédité en juin 2023)1
Rien, le ciel peut-être, les Éditions Sans Escale (mai 2023)2
Matériau Maman, Éditions de Corlevour (décembre 2023)3
de Paloma Hermina Hidalgo

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Gît sur le sol d’Agrigente une gigantesque caryatide déboulonnée ; la nôtre est, à son corps défendant, encore debout. Situons-la au-dessus du Pausilippe, au-delà de la mer nervalienne. Elle porte son monde en un entablement d’un ornement inouï dont la symbolique troue tout palimpseste référentiel jusqu’à laisser paraître la nuit.

Comme dans un temple, entre en littérature celui ou celle capable de créer un monde et sa fable en ce qu’ils donnent à lire aussi la naissance d’une langue.

Au commencement fut une déchirure de l’être. Pire : un charnier. L’art commence lorsque tout se décompose. La pourriture lui est nécessaire, comme elle l’est à la vie. La scène fondatrice : le massacre de l’innocence, cœur écartelé, ventre déchiré d’une enfant à la délicatesse de porcelaine, livrée à l’abattoir : « Ils mitraillent chevaux, lapins, lièvres, volailles, ils fendent le crâne des chiens. Le métal laboure, cisèle les esquilles, la pulpe des gencives, les restes de l’émail. Hectares sans voix ; seul le cri du corbeau sur la glèbe moelleuse, à peine moissonnée. […] guerrière troyenne, elle se cache dans une jument, au creux du magma tiède. » (p. 19. C). Au cœur du chaos, il y a toujours à la fois un cheval de Troie et un cheval crevé, signe de vocation.

Qui règne sur ce fracas de Premier Monde ? « Maman, tapisserie ou vitrail, enluminée de rouge, dans l’ombre des pommiers » (ibid.). Retourner dans le giron sacré des amours monstrueuses, retourner dans le jardin du péché originel, épuiser le corps de Maman dans tous les genres, l’entourer de bandelettes, endiguer son suintement délétère : « Je te magnifierai, putain, si tu me donnes la main » (p. 13. RC). 

Paloma Hermina Hidalgo, Cristina, le Réalgar, 12 €.

C’est la lèpre qui ensemence le récit, doublement cause et origine de la parole, et son plus secret objet. Pour naître à l’écriture, il a fallu à l’auteur une résurrection à la Lazare, l’enfant Jésus ayant été crucifié une seconde fois dans la crèche : « Nativité. Voile-moi de festons, langes, cédrats confits, pistaches, pour ton désir à pâle dentelure. L’alcôve : notre crèche. Dans le ciel, derrière l’astre à queue, trompettent les anges – musettes, hautbois, tambours de Basques s’étoilent en messe païenne. Tu danserais presque, madone, comme au sein danserait ton enfant » (p. 26. RC).

La lèpre, comme une démangeaison de la mémoire, est le berceau de la parole et l’atelier de la création. La lèpre n’est pas l’objet du récit, elle en est la poétique : la putréfiée, « glaise à pleine gueule » (p. 28. C), remonte à la surface des textes comme ces excédents de peau, ces étranges convulsions de la chair que forme le tissu cicatriciel d’une plaie recousue et que la langue rouvre à vif d’un livre à l’autre. Paloma Hermina Hidalgo tourne jusqu’au vertige autour de cet autre enchanteur pourrissant : le corps magnifié de la mère, tombeau idolâtre où fermente la légende dans laquelle la parole a pris.

Paloma Hermina Hidalgo, Rien, le ciel peut-être, les Éditions Sans Escale, 2023, 100 pages, 15 €.

Dans les morsures du baiser maternel s’est instillé le venin d’une altérité fondamentale : « Tes lèvres, au-devant des miennes, me croquent. Et ma bouche renaît, te renouvelle ses soins. » (p. 18. RC). L’infans est l’enfant qui ne parle pas encore. La naissance à la parole a eu lieu dans un gauchissement de la jouissance. De la fellation à la phonation, la bouche de l’enfant profanée s’est disjointe dans la confusion de la chair et du mot. La langue de Paloma Hermina Hidalgo suce, tète, lèche, soigne les mots ; c’est une langue qui fouaille le langage pour retourner son objet – la mère - comme une peau, et le dépecer : « Tu tètes, lascive, un couteau. Tes lèvres s’empoissent de gris – l’eau glauque, ta bouche l’assombrirait encore » (p. 17. RC). La bouche de l’enfant-poète a bu au sein marbré, aux lèvres vénéneuses d’une sphinge. Dans un violent écart de la conscience, la parole dès l’origine a œuvré pour intégrer l’indicible et le monstrueux de l’énigme : «  quel crime t’enseigne à m’offrir ces lèvres, à darder en alliance ta bouche de tribade ? » (p. 71. RC).

Corps à deux têtes – mère et enfant – les deux bouches se sont entre-dévorées dans un archaïsme de titans et de châtiment biblique : « … j’inciserai la voûte de ton pied – tu iras sur le sel » (p. 14. RC). Paloma a hérité d’une bouche de goulue pétrissant nos langues et d’une « âme de langage », comme le disait Jean Grosjean à propos de Claudel dans la préface aux Cinq grandes odes (Poésie Gallimard, 1966). Il faut la mort de l’autre, en particulier de la mère, pour que l’écriture devienne possible. Quand l’objet du désir a disparu, l’écriture peut s’identifier au vécu en devenant matériau. Il n’y a qu’aux morts que nous ne cachons rien. Le mal est intégré dans le vivant et la parole peut alors tout embrasser dans l’acte salutaire de la sublimation : « Je dirai, redirai, pour que ton dieu l’entende, le nom de nos étreintes ; te flattant de la lèvre, encore ! » (p. 35. RC). Une seconde parturition peut advenir, celle, triomphale, de l’auteur qui met à distance la fillette embaumée dans une idéale falsification du souvenir : « Grande poupée » et « petite poupée » y peuvent rejouer les scènes hallucinées de leur amour « baratté », « nourri de pêches vertes et de coliques » (p. 33. RC), en des dérives textuelles dont les signifiants se dédoublent jusqu’au vertige, dont le pouvoir spéculaire et la reproduction multiple les exhaussent jusqu’au merveilleux de la fable. Les livres se lisent – et même Matériau Mamanétiqueté roman – comme les bris de tesselles d’une mosaïque de Pompéi ou la subversion de la Première Station du Christ au Jardin des oliviers, quand « Dieu s’appelle Maman » (p. 143. MM) et qu’il reste sourd à l’agonie de son enfant : « "Reste, Maman, reste encore." Personne ne répondra à ma prière. » (p. 130. MM).

Paloma Hermina Hidalgo, Matériau Maman, Éditions de Corlevour, 2023, 160 pages, 18 €.

 

Don de marraine à la naissance, Paloma Hermina Hidalgo – Neige, Nieve - a reçu celui du démon de l’écriture : elle parvient à « penser la discordance de cette mère de tendresse et de sexe » (p. 122. MM) ; elle accueille la division en elle de la vertu et du vice, de la natte et de la ronce, de la sainte et de la fée, du réel et du conte, de l’adorée et de l’ogresse en une logique de miroitements intimes et d’images neuves, proches de l’illumination : « Noces. Ta couronne est de tiges – qu’elle traîne sur ta nuque en mauvais équilibre, touffe de véronique mâle, sueur, mousses, où s’abreuve ta peau. Sous l’auréole, hallier d’épines ; lichens, russules, mésanges, tout ça qui buissonne à ton front ; carillons, oiseaux de feu, fleurs de nuits sur le mont chauve. » (p. 31. RC). L’écriture qui ne guérit pas est la plus admirable. Paloma Hermina Hidalgo orchestre la dérive des identités en des épiphanies de la supercherie et de la disjonction. La stylisation du réel n’est pas chez elle une simple opération intellectuelle et langagière. C’est la vie qui devient style dans ses livres : éloigner la vie du récit, voilà sa plus belle prouesse. La vie ou l’écriture comme la poule ou l’œuf. L’écriture est une conquête et une construction, une manière de dédoublement pour se réinscrire au monde, y retrouver sa place : « "Il faut, Nieve, que ton enfance soit tendresse. Il faut brûler en toi les autres contes. " Vite : jeter, pêle-mêle, les images sur le papier ; trouver grâce dans leur épuisement ; vivre de cette mémoire, comme on vit d’un amour. » (p. 108. MM). Paloma Hermina Hidalgo porte son texte-monde au lieu de le détruire. Les motifs récurrents de ce texte-monde sont les fleurs du jardin maternel, la chair des fruits, les étals de poissons entre Marennes et Rochefort, et les robes de princesses, cousues à même le corps-sage de la fillette par une marâtre. Entablement richement ornementé, la voilà, notre caryatide, au-dessus du tombeau de Virgile !

Dans la cosmogonie intime de Paloma Hermina Hidalgo, la jeune enfant qui en savait déjà trop se révèle savante en toutes choses. Contrainte de proférer des réalités qu’un enfant est censé ignorer, elle modèle l’obscène et le tabou sur la sensualité des choses, parce qu’une enfant ne peut s’abstraire de la beauté, aussi abîmée soit-elle : « Cursives pâles sur deux lignes. Mots en boutons : "Ma-man". La parole me vient sous la voûte des fleurs. » (p. 23. C). Elle est un petit Dieu qui sait tout nommer de la Création des animaux et des plantes. Elle a la séduction de l’élève modèle dans son grand inventaire du vivant et de la grâce. Dans une féerie de la parole, elle prend en charge le pervers, le nauséeux et le trouble en des transpositions romanesques et poétiques qui sont comme autant de petites mandragores poussées au pied du tombeau de la mère. « J’ai tué Maman », pourrait-elle dire, « et la pare de fleurs de laurier rose, de myrte et de thym ».

Première anamorphose littéraire : la phanérogamie des fleurs à l’œuvre dans les textes de l’auteur qui fut une toute jeune fille en fleurs : « Un peu, beaucoup : candeur de t’effeuiller à la manière des hommes. » (p. 48. RC). Paloma Hermina Hidalgo se révèle redoutable botaniste dans ses textes d’une extrême technicité qui intègre à bout portant les perversions adultes. Relisons Proust au passage : dans le règne végétal, la sexualité se fait à ciel ouvert, s’exhibe. Les boutons de fleurs sont les organes féminins et la virginité. Paloma sait la fondamentale impudeur des fleurs quand, côté jardin, elle tremble de rencontrer un insecte – ces « il(s) » anonymes qui gravitent autour de la mère, joyau du jardin. Elle sait  que la langue même inverse la sexualité des fleurs : les étamines aux consonances douces et vocaliques sont l’organe mâle, tandis que le pistil à fortes consonances, désigne l’organe femelle. Enfant-fleur, enfant-fruit défendu, elle absout la perversité de la mère dans l’extravagance du comportement floral : « Les petites filles, d’où gicle l’androcée, comme d’une rose les carpelles, dansent à la barre. Cache-cœur, tarlatane renversée, jambes en pistil que dévoilent les pointes, le grand jeté. » (p. 20. C). Ses textes font très XIXème, siècle porté, on le sait, à une intense sexualisation des fleurs. Relisons Proust, dans À propos de Baudelaire : Lettre à Jacques Rivière : « Lesbos m’a appris le mystère des vierges en fleurs. » Mais la fleur n’est pas seulement la beauté, elle est aussi le malaise, le maladif, le pathologique, l’horrible. Pour grandir envers et contre le malheur, l’enjeu pour l’auteur semble de devoir naturaliser l’inceste et le viol en l’accueillant au sein du règne végétal. La fleur serait ainsi une version angélique de ce qui est sous terre, le gluant des racines et le mou des tubercules : « La porte s’ouvre sur un potager […]. Odeur de terre retournée, de dattes pourries. Au milieu du jardinet, les branches épanouies d’un prunier ; la lune cisèle l’ombre des fruits sur les murettes […]. Un ogre de conte de fées pousse la porte de métal. […] À sa taille, un ceinturon clouté, des taches de sang frais comme une gerbe de tulipes. Ses prunelles s’allument […]. J’implore, joins les mains. Un filet d’urine court le long de ma cuisse. » (p. 75. C). Floraliser la jeune enfant, c’est déjà la mortifier, annoncer son dépérissement. La mère par ailleurs expose son enfant comme un bouquet dans un salon, son ornement. La mère elle-même devient motif floral esthétisé, enluminé, comme sur une portion de vitrail ou de lampe de Lalique ou Gallé : « Rosier cent-feuilles : fleuraison d’un sein. » (p. 48. RC). Il s’agit bien, d’un livre à l’autre, de « fui[r] toute brutalité par un luxe de raffinement » (p. 99. MM). Le langage des fleurs permet la transsubstantiation du matériau opaque de la réalité en une substance idéale qui atteint la transparence des idées. Le style de Paloma Hermina Hidalgo a la transparence cristalline de l’air solidifié, du verre, dans une miniaturisation orfèvre que l’œil, coupé du corps, opère en refoulement de la douleur. Il en va des fruits comme des fleurs, fruits dont on sait qu’ils désignent souvent le sexe féminin : « pêches d’une peau neigeuse, cerises d’une robe brune. Vénus, les suçant : "Je quitterais mon corps, flétrirais mes pétales, pour licher en salope ces fruits doubles et veinés". Faut-il que je jalouse ! Voile-lui, ma garce, ton verger, d’où sourd le suc dès que ma lèvre le presse ! » (p. 40. RC). Quant au violeur d’un jour, il a « les paumes molles comme des pêches au sirop » (p. 26. C).

 Seconde anamorphose remarquable de la transgression : les étals de poissons, les grèves marines et ces autres fruits, qui sont de mer, aux formes et aux odeurs de sexes moites. Ils sont cette fois accordés à la brutalité vulgaire des marins de passage, amants de la mère aux queues d’écrevisses : « Et que s’y gave ma langue en tortil de luxure. » (p. 45. RC). L’enfant ravie sur le bord de mer, dans son effroi de statue de sel, écrit sa blessure à l’encre de seiche, à la corne de narval. Les détails sont grossis, l’action échappe, la symbolique est brouillée, un soupçon de crevé en tout, pas seulement dans les manches de velours des robes de princesse-Peau d’âne. Tout sent l’algue pourrie, le coquillage altéré sur l’Île de Cythère : « Il dépiaute praires, palourdes, clams entre les miroirs d’eau. […] Il rue de colère. J’étincelle, humiliée, foule la menthe perlée de clovisses. Les cris de la mer nous transpercent, mes pieds pourrissent dans l’algue. J’essuie mon genou écorché, lèche sur mes doigts sang, sperme, eau marine. » (p. 24. C). La côte océane française prend vite des allures de grottes marines antiques, de « criques de pampre noir » (p. 34. RC), pour le festin de murènes, tel que le rapporte le personnage de Domenico dans le « Naples » du Bourlinguer de Blaise Cendrars. Il s’agit d’un mythe d’origine relatif à la ville de Taormina : « Chez nous sous chaque maison s’étend une grotte sous-marine pleine du va-et-vient et du frissoulis ou du mugissement des vagues. Ces grottes sont profondes. Depuis toujours on y jette les petits enfants qui viennent au monde. Ceux qui ne savent pas nager sont mangés par les murènes. Les autres se sauvent au large et reviennent adultes sur les côtes ; […] Les filles qui sont malignes se laissent couler à pic et remontent à la surface quand elles sont nubiles […]. On les appelle les sirènes, et elles passent pour être princesses. » Ce que dit le mythe est multiple : d’abord que pêcheurs et poissons sont de même race, que par ailleurs la perte des limites est à la fois la pire et la meilleure des choses, perte par dévoration ou par métamorphose. Face à la menace de l’informe réalité et de la perte de raison, l’écriture et le style préservent encore l’espoir de ressaisir une identité ferme dans l’acte même de métamorphose. Paloma Hermina Hidalgo œuvre contre la dissolution et parvient en définitive à trouver dans la conque d’un eros mortifère un fonds de pureté baptismale.

Les trois livres de Paloma Hermina Hidalgo n’en sont qu’un, répété, replié sur sa propre densité, comme un symbole médiéval d’une vitalité vertigineuse : noir de la terre, noir des bois, brume plombagine, motifs floraux jusqu’au hors-cadre, Nieve (Matériau maman) se vêt d’une robe pourpre pour des noces recommencées avec la grande baigneuse phocomèle de Taormina. On ne pourra nier l’évidente autorité de l’auteur sur son texte – presque théocratique. Le dernier en date – Matériau maman – se lit comme la chambre de récupérage clinique des saintes écritures poétiques des deux livres précédents. Tous trois se nourrissent au triple régime de l’enfance : « Gadoue, purin, rosée » (p. 27. C) et à un syncrétisme où sacré et païen exhaussent, dans un manteau d’hermine, « Maman, fée ou vierge des trèfles […], mains jointes. » (p. 27. C). Écrire toujours le meilleur et le pire, quand on a su inventer sa langue.

L'écrivaine et poète Paloma Hermina Hidalgo à la Maison de la poésie, Paris, février 2024. Lecture d'un extrait de "Souillon", texte inédit de Paloma Hermina Hidalgo, paru dans l'édition 2024 de l'anthologie du Printemps des poètes, Éd. Le Castor astral. Musiciens : Lola Malique et Pierre Demange.

Notes

  1. C pour Cristina

     2.  RC pour Rien, le ciel peut-être

     3. MM pour Matériau Maman

 

Présentation de l’auteur




Samira Negrouche, cinq poèmes

Il fait sombre dehors || toujours autrement || toujours plus || sombre à
Alger et || ailleurs j’ai vu la neige || il y a dix ans la neige || les branches
ont cassé || je m’en souviens et les poteaux brisés || le vent brise et le
poids || la neige sur ma terre-mère || on dit que ce n’est pas si rare || il
neige sur les dunes du Sahara || pas si rare || on a beau revoir la scène ||
neige sur sable || c’est toujours la première fois || qu’il fait trente-trois
degrés un vingt-trois octobre || il fait sombre dehors || c’est midi plein.

***

Il y a des choses Anna || ça n’a rien à voir avec le sein et le téton || ni
avec l’éveil du désir || le réveil des sens || il y a des choses comme le
dérèglement des sens || qui me préoccupent || quand je pense à toi || c’est
aux incendies || à la Californie en feu que je pense || à la Kabylie au
Portugal || à la Grèce à la dune du Pilat || au parc d’El Kala ses oiseaux
migrateurs || à l’ouest du Canada || je ne savais pas que le pays froid
peut brûler || ainsi on brûle le pays froid et l’Amazonie || et l’Australie
encore || rien de Flat à ce sujet || pas lisse || ça grimpe || ça saute || partout
de proche en proche || ça flambe.

***

Il y a une faille en Californie || comme il y a une faille à Alger || moi
aussi je suis nulle en géographie || le plus souvent || j’oublie où se
trouvent les failles majeures || en Méditerranée en Anatolie || sur la mer
morte je ne sais pas || s’il y a autre chose || que la guerre || j’y ai pourtant
nagé || toi et moi vivons || sur la faille || et d’autres que nous || failles et
fissures habitent || nos profondeurs || je suis née le jour || du grand
séisme || une deuxième fois || dans mon berceau || les mères oublient
parfois les nourrissons || elles se sauvent || les mères pleurent d’avoir
oublié || qui pour sauver les mères || je traduis les secousses malgré moi
|| l’échelle n’est pas référencée || je traduis du bout || de la langue.

***

Je n’oublie pas les trente-trois degrés || le chaud quand ça vient à cette
saison on dit || ça rappelle le grand séisme || celui d’Orléansville il y a
quarante-deux ans || moi aussi j’ai peur || quelque chose me secoue ||
j’aimerais avoir une queue à balancer || nous autres humains traduisons
la peur par || des flambées cutanées || des démangeaisons || la maladie
mentale est toujours || une traduction || tu ne sauras jamais || la langue
de départ || زعزعني secouée ébranlée déracinée || accepter la part de
secousses || inventer entre les lignes de quoi || traduire tordu || passer
juste || la frontière.

***

Anna la chaise est renversée c’est à partir de la fin—n’importe quelle
fin—qu’il faudrait réajuster l’oubli—le paradis Anna a parfois un goût
de soleil moisi—quand je pense au soleil je veux penser à Sénac à
Amrouche à Amrani—mais quand je pense soleil je veux penser au
soleil de la Californie—celui que je n’ai jamais vu—cette terre mère
qui t’irrigue—le désir prend place dans ce qui adviendra peut-être—
peu importe si ça advient—à la fin le paradis rétablit la chaise—je ne
dis pas que la chaise redevient droite—je ne dis pas qu’elle se dresse—
mais quelque chose n’est-ce pas doit être rétabli et je crois que c’est
l’idée même du paradis qui m’inquiète—dans le Coran il ruisselle sous
les pieds des mamans—dans le Coran certains retiennent les vierges
offertes aux sacrifiés—il faut renverser le sacrifice Anna—sans doute
rétablir les vierges et les mères—pour le Marabout de Dakar il ne sert
à rien d’aller à la Mecque car dit-il la Mecque c’est le flanc de ta mère—
honore le flanc de ta mère dit-il—il ne dit pas étrangle-toi avec ton
cordon ombilical—mais ta mère comme une Mecque est une terre
promise—il ne faut y voyager qu’une fois—la terre de ma mère est un
cordon joyeux—c’est une chanson dans le bain—thawardets—la
rose—ma mère se rappelle le bain—tous les enfants sont beaux—et le
paradis Anna est une mère dans laquelle on ne voyage qu’une fois—un
refrain qui reste comme un battement lointain—nous ne sommes pas
parfaits Anna—nous ne sommes pas imparfaits non plus—

Extraits de Stations, éditions chèvre-feuille étoilée, 2023.

Samira Negrouche, deux extraits de Stations, Stations, éditions chèvre-feuille étoilée, 2023.

Présentation de l’auteur




Francis Gonnet, ABSENCE

Recule l’heure, recule le silence. L’air habite
encore tes lèvres.

De tes pas, tu attaches la lumière au seuil de nos
pas.

Laisse le vent porter l’haleine chaude au
chemin, avant de disparaitre sous les paupières
du jour.

*

On voudrait que la neige retienne la couleur
d’un sourire, qu’une étincelle ne soit simple
reflet.

Mais derrière une poussière d’étoile, paraît ce
visage brouillé d’absence − cendres d’ombre
brûlée de silence, comme pétales tombés du
cœur.

On attend comme un signe, le souffle bleuté
d’un oiseau, le murmure de l’arbre où niche un
parfum de vent.

*

 

Sciure de pluie − presque nuit. La lumière est
blanche de toi. L’absence est notre hiver.

Vais-je garder le froid au creux des bras, ne
serrer de ta peau que le froissé du drap ?

*

Malgré l’embu des jours, vois ce que tu laisses
de blé en mémoire – une paille tissée de
caresses et de joies, la mie chaude des mots
dans la conque des nuits.

Ton souffle en nos souffles a déployé nos ailes.
À l’horizon, chatoient nos couleurs.

Vois aussi, ce qui comble nos mains, les plumes
de ton regard, un éclat de ton ciel sur les larmes
du silence.

 

Mémoire, donne ta voix au silence.

Pour que vive l’absence, je noue au présent, les mailles de notre histoire, j’attache nos paroles aux lumières d’un poème.

*

A force de soleil, les mots fondent leurs dernières neiges. Le gel ne figera plus l’herbe des regards. On respirera l’haleine des fleurs naissantes.

Car le temps offre ses jardins, où les mauves flétries s’épanouissent et les rayons, glissants à l’embrasure des ombres, sertissent les feuilles encore fragiles.

Présentation de l’auteur




Stéphane Casenobe, Peut-être me faudra-t-il une autre planète, extraits

Piéton sans voyageur

(Peut-être me faudra-t-il une planète à moi tout seul pour le mégalo que je suis ! »  

Et j’écris en faisant du hors-piste d’étoiles !

                        Stéphane C.

L’Art de l’épure et de l’évidement

Ici je réprime mes craintes mes angoisses d’auteur de poésie
Je me fais solitaire des mots
Je suis tout juste égal aux asticots
Mon œuvre est le bilan de ma chienne de vie
Je suis le poète de service   Pas vrai 
Je suis un peu vainqueur néanmoins
Car j’écris sans le moindre talent
Sans la moindre finesse non plus
Tout le monde sait que la poésie ne se vend pas
Alors pourquoi continuer
Le vingt et unième siècle n’a pas donné un seul poète considérable
J’incarne ce poète éminent
Et quand est-ce qu’il vient le poète sauveur
Le prince des banlieues
Qu’il se montre le Rimbaud des réseaux sociaux

 

Et inverser l’ordinaire !

La poésie pauvre m’accable
C’est toujours les mêmes conneries que j’écris
Il existe un monde à mesure d’accomplir des miracles
C’est l’univers poème
Un espace à écrire là où prier n’est plus nécessaire
Il me faut sans cesse réécrire au présent
L’écriture est sans retour
Suis-je foutu
Il ne me reste rien à restituer
Tout sera dit sans mots
Et je laisse pisser
Oui je suis un poète du peuple
Et la traduction de mes poèmes est mauvaise dans l’ensemble
J’écris pour qui ne fait rien dans la vie
J’écris du mauvais art en me satisfaisant du second choix
J’écris avant de refroidir
Et je ne fais rien d’autre

 

Rien ne change et en effet rien ne change

J’écris plus que cela n’est suffisant
J’écris dans l’instabilité de tout
Comment pourrai-je avec des mots rivaliser avec l’auteur lui-même
L’artisan en chef        L’instinct
L’Albert Einstein    de la poésie
Mes poèmes sont d’une exacte exactitude
Ecrire avec des mots de ce monde devient urgent
Casser le silence en heurtant le mur des mots par cœur
En bon explorateur je me déplace en marge du texte
Je sonde profondément les mots de secours
Ces crachats d’étoiles
Le recul du lecteur est total
Car j’invisibilise le poème lui-même
Instant final
Je veux que rien ne change et en effet rien ne change

Je redeviens sans doute infréquentable

Ecrire me manque quand j’écris
Je fais don de poésie
Je n’ai rien dit je n’ai rien fait qui mérite d’être publié à ce jour
Je ne le permets pas
Être soi d’être en vie voilà ce qui compte
Je porte en moi le deuil des anciens poètes
Ne m’en veuillez pas d’être cet homme là
De la pire génération qui soit
Rien de bon dans ces mots-là
Non rien de bon
Suis-je ce que je viens d’écrire
Assurément
Ceci fera l’objet d’un autre poème
Poème de trop
Les mots entre eux ne me sont plus d’aucun secours
Ma poésie s’étudiera au carbone quatorze ou pas
Je redeviens infréquentable mais heureux

 

De ces choses du jour

Je redeviens inaudible et intelligent à la fois
Je résiste à la nuit du réel et de l’utopique
J’écris à ciel ouvert
Il est vain de lire dans les yeux du poète je crois
Je redeviens visible
Tout silence est aussi intérieur
D’un huis-clos dans mes mots
Le code des ombres à craquer
J’ai craqué le code des ombres
D’un geste à l’autre tout change sous le bombardement des mots
Ecrire nécessite au moins une dimension de plus au poète
Je ne suis pas le temps qui passe mais le temps qui change
Je suis allé jusqu’au bout de la poésie
Je crois que la plus haute poésie arrive
De ces choses du jour

Je ne choisis pas d’écrire on me choisit

Car rien n’engendre rien en poésie moderne
Rien n’attend rien
La poésie est un accident de la vie
Une erreur d’actes
D’associations complexes
Poète imprévisible
Inutile
Infréquentable
J’entends ne rien m’interdire dans ce métier de prédation
Non
Je n’explique pas mon inclinaison et ma descente dans les bas-fonds des mots
Et tout ce qui n’est pas miroir n’existe pas vraiment
Ce que l’on quitte finit toujours par nous appartenir vraiment
La poésie n’est pas ici
La poésie n’est pas ailleurs non plus
Être entièrement soi et pleinement rien me suffit largement
En attendant que la technologie s’adapte

Et rajouter une dimension humaine

J’ai conscience d’une plus grande solitude  peu à peu
Seulement solitaire
Un espace blanc de mots blancs m’habite en continu
Je suis prêt à vivre le contraire de ma version d’humain
Je reviendrai vieux ou ne reviendrai pas
J’écris peut-être par pure peur de perdre
L’échec est fondateur
Tant à la déduction qu’à l’induction
Dans des futurs pressés de naître je pleure mon délaissement technologique
Mais de quoi ai-je mal
Ai-je écrit le poème de trop
Je ne suis qu’un détail de l’histoire
L’issue de l’illusion arrive
Est venue
La matière vierge peuple les mots
Les mots sont inutiles

 

L’accélération cède à mon art

Je ne suis ni mesurable ni quantifiable en poésie moderne
A mon geste d’écrire on me reconnaît
Non
J’écris sans dimension ni syntaxe
Je suis le grand absent des mots
J’incarne une évidence
Une option aussi
J’évolue dans des directions contradictoires
Jusqu’où aller pour voir
Et jusqu’où vont les signes
Ma guerre est mentale
Mon combat est total
Je libère un espace en écrivant
Je fais le guide aux nouvelles générations instables
Car il le faut sans doute
Avancer
Il me manque ce quelque chose à travailler
Ce mouvement rapide et droit
Porter le poids de pas grand-chose m’accable
L’accélération cède à mon art

J’écris parce que je me sens sale

Mon texte est blanc comme un silence blanc
Je suis l’instrument de mes mots
C’est moi l’ange défait
Oui l’ange malmené
Je ne suis rien de bon
Rien ne se passe dans mes écrits
Le bide
Ecrire est-ce être là
Plus question de lâcher prise si près du but
Les murs ne veulent pas céder entre eux
Les murs porteurs fléchissent
Plient
Et finissent par rompre enfin
L’équivalent du poids des mots pour le poète
Désormais je soigne mon langage et je cesse d’écrire par intérim
Mes mots ne sont plus quantifiables ni vérifiables
On ne transgresse pas la poésie on la dépasse
On la réprime aussi
J’écris pour aérer de l’intérieur

 

Le grand Ennuiement*

Pour écrire il me faut ce quelque chose à perdre
J’écris comme d’autres écrivent
Je plagie les petites frappes de poètes en herbe
Les cadors aussi
Oui
Je me la pète grave
Mais qui peut le faire à ma place
J’écris seul et ne m’en porte pas plus mal
Au fond j’écris pour me cacher le sexe avec des alphabets usés
Mécaniques
Je bande avec les mots des autres
Mes couilles sont sèches
Je m’en vais vers les mêmes départs tous les jours
Car je suis en retard de phase
Vers quel prochain suicide renaître
Un soir de sud
J’écris pour retenir le peu qui change
Et en effet le peu me change
Les civilisations de l’espace s’annoncent

*Néologisme d’ennuyant

 

Je m’égare magnétiquement

La gravité plombe mon âme
Les écrits de jeunesse bavent sur la page
On s’en fout
On s’en fout de l’auteur
On réclame ses mots
Ses poèmes
On peut blesser les mots d’enfant sans le vouloir
Puis-je être ailleurs et sans racine
J’ai un destin d’enfant
Comme un rien d’ordinaire
Un poème
Une vie
Les jeunes auteurs écoutent juste au-dessus de moi
Je les entends parler entre eux
J’écris mais pauvrement
J’écris par accident
D’ici ce soir mes mots ne compteront pour rien
Passage à l’acte de ne plus écrire
Revenir au strict nécessaire
Œuvrer dans les bas-fonds des plafonds bas
Jusqu’’à percer tous les secrets

 

D’une haute technologie d’écrire

La beauté de mes mots se dégrade avec l’âge
J’écris pour en tirer des présages heureux
Je m’égare magnétiquement
Je me perds des yeux et du regard
Mon langage intérieur n’est qu’un pauvre réflexe
Un réflexe de trop
Un code m’interdit d’écrire
Je m’exerce au rien
Rien de correct ne sortira d’ici
De ce poème
Et quoi d’autre
Je suis de ceux préposés au langage
Au style rétrograde aussi
Je doute d’être vrai
Pourtant j’écris à la source des mots
Car la fin du voyage est encore le voyage
Me faudrait-il séparer l’écume de la bave ?
Sans force d’expansion
Quel seuil faut-il franchir

Présentation de l’auteur




Leandro Calle, Le noyé, et autres poèmes

Traducción al francés por Bernardo Schiavetta

Le serpent de bronze

Moïse éleva le Serpent d'airain dans le désert
et tous ceux qui avaient été piqués
ont été guéris rien qu’en le regardant.
Et moi, transpercé par l'amour, que puis-je faire ?
Ciblé adroitement par le poison de tes yeux,
où dois-je regarder pour trouver mon salut ?

La serpiente de bronce

Moisés alzó la serpiente de bronce en el desierto
y todo aquel que había sido picado,
la miraba y quedaba curado.
Y qué puedo hacer yo, atravesado por el amor
inoculado por el preciso veneno de tus ojos
¿A dónde debo mirar para salvarme?

∗∗

 

Attaché au fond de la maison

Ma parole est liée
comme un chien
à l'arrière-cour de la maison.
Au fil du temps
elle est devenue enragée
et a commencé à ne plus me reconnaître,
Je ne peux plus la laisser en liberté
car elle mordrait les proches et les inconnus.
J’approche avec un bâton
sa nourriture et son eau.
Elle aboie toute la nuit.
mais je ne saurais pas la laisser mourir
et je la nourris ainsi tous les jours.
J'y suis très attaché.
J'aurais préféré une parole
qui m'accueillerait par des bonds et des léchouilles
en remuant la queue
mais, en notre pays
nous attachons les paroles au fond de nos maisons
et avec le temps, elles deviennent hardies
puissantes
et il arrive un moment où l'on ne sait pas
qui des deux aboie le plus fort.

Atado al fondo

Tengo la palabra atada
como un perro
en el fondo de la casa.
Con el tiempo
se ha vuelto agresiva.
Comenzó a desconocerme
y no conviene soltarla
porque muerde a propios y a extraños.
La comida y el agua
se la acerco con un palo.
Ladra toda la noche.
No la puedo dejar morir
así que todos los días la alimento.
Estoy atado a ella.
Hubiera preferido una palabra
que moviera la cola
que me recibiera con saltos y lamidos
pero, en este país
atamos las palabras en el fondo de la casa
y con el tiempo se vuelven bravas
poderosas
y llega un momento en el que uno no sabe
quién de los dos ladra más fuerte.

∗∗

Les chevaux qui viennent boire

à Hugo Francisco Rivella

Il y a des chevaux en liberté
qui viennent boire
de l'eau dans mes yeux.
Je sens les museaux et les narines
le brouillard de leurs souffles
et je ne sais pas d'où ils viennent
ni pourquoi ils s’approchent de moi
pour coller à mon visage
pour m'insuffler une inquiétude
que je n’arrive pas à nommer .
Il y a des chevaux qui arrivent
de loin, très loin,
ils foulent ma mémoire avec leurs sabots
ils agitent l'eau de mon fleuve.
Puis ils s’en vont
en laissant des nuages de poussière
vibrant dans l'air.
Après tout cela se dissipe
et la soif survient,
elle m’enfourche tristement
les flancs de l'âme.
Ces choses m'arrivent
quand les chevaux viennent boire
de l'eau dans mes yeux.

Bajan caballos

a Hugo Francisco Rivella

Hay caballos sueltos
que bajan a beber
del agua de mis ojos.
Siento el morro y los ollares
el vaho de su aliento
y ya no sé de dónde llegan
para qué vienen hasta mí
a pegarse a mi cara
a respirarme una inquietud
que no adivino.
Hay caballos que llegan
de muy lejos
me pisan la memoria con sus cascos
alborotan el agua de mi río.
Luego se van
y dejan nubes de polvo
que parpadean por el aire.
Cuando todo aquello se disipa
viene la sed
y me galopa triste
los ijares del alma.
Estas cosas me pasan
cuando bajan caballos
al agua de mis ojos.

∗∗

 

Le kimono rouge de Miahru

Et maintenant, dans mes nuits d'insomnie, comme la lune se reflète dans le
lac, ton kimono rouge tremble dans les eaux de ma mémoire. Et une voix
lointaine, murmure comme le vent entre les feuilles, me fait dire
doucement : Miahru, Miahru. Notre pauvre français était si pauvre qu'il ne
nous suffisait pas et nous avons donc adopté le silence.
Un matin, tu es arrivée en portant le désespoir sur l’épaule. La carte bleue
perdue, la dame de la pension à l’affût quelque part et ton besoin d'une
oreille, d'un mur solide où tes insécurités pourraient rebondir. Il ne me
restait plus un seul franc. Nous étions pauvres et nous avions tout Paris à
parcourir.
Et peut-être, Miahru, le plus important, c'est que nous étions jeunes. Jeunes
comme le dit la chanson de Charles Aznavour : hier encore, j'avais vingt
ans, je gaspillais le temps en croyant l'arrêter
...et c'est ainsi que me
reviennent ton kimono rouge, ces yeux bridés et ce sourire qui réussit à
traverser le temps.
Nous sommes vieux maintenant, Miahru, et j'aurais aimé te dire que je
t'aimais. Te demander si tu avais regardé le mont Fuji autant de fois
qu'Hokusai. Te dire que je viens des plaines, d’un endroit où le ciel fond
quand arrive le soir. Rêver de marcher main dans la main sous les cerisiers
en fleurs et murmurer en silence le poème de Bâsho : la nuit s’en va, mais à
l'aube, les cerisiers en fleurs renaissent
.
Quand le sommeil se refuse, tu viens, souriante, tes mains portent une fleur
sur le point de s’effeuiller. Je reste muet et les mots chancellent dans ma
bouche aux lèvres verrouillés. J'aurais dû te dire que je t'aimais Miahru,
mais je n'ai rien dit.
J'imagine des cerisiers en fleurs tandis que je cherche des poèmes d'Issa et
d'Onitsura. Je parcours les estampes japonaises avec minutie jusqu'au
moment où le sommeil commence me lécher les genoux. Il arrive avec sa
cargaison de sable et je laisse tomber dans l'oubli ce morceau rouillé de
mémoire que je croque chaque soir.
La fleur que tu tiens dans tes mains commence à se faner. Le sommeil
arrive.
Miahru, pourquoi reviens-tu, pourquoi les étoiles disent et me redisent que
j'aurais pu t'aimer mais que je ne l'ai pas fait ?

El rojo kimono de Miahru

Y ahora, en mis noches de insomnio, así como la luna se refleja en el lago,
tu kimono rojo tiembla en las aguas de mi memoria. Y una voz muy lejana,
un murmullo de viento entre las hojas, me hace decir en voz baja: Miharu,
Miahru.
Nuestro pobre francés era tan pobre que no alcanzaba y entonces usábamos
el silencio.
Una mañana llegaste con la desesperación colgando de tu espalda. La carte
bleu
perdida, la señora de la pensión al acecho y la necesidad de un oído,
una pared segura en donde pudieran rebotar tus inseguridades. Ni un solo
franco me quedaba. Éramos pobres y teníamos todo París para andar.
Y tal vez, Miharu, lo más importante es que éramos jóvenes. Jóvenes como
dice la canción de Charles Aznavour: hier encore, j’avais vingt ans, je
gaspillais le temps en croyant l’arrêter
…y así vuelve a mí, tu kimono rojo,
los ojos rasgados y esa sonrisa que supo atravesar el tiempo.
Ahora somos viejos, Miahru y a mí me hubiese gustado decirte que te
amaba. Preguntarte si habías mirado el monte Fuji tantas veces como lo
miró Hokusai. Decirte que soy de la llanura, un lugar donde el cielo se
deshace por las tardes. Soñar con caminar de la mano bajo los cerezos en
flor y susurrar en silencio el poema de Bâsho: termina la noche, pero
cuando llega la aurora, renacen las flores del cerezo
.
Cuando el sueño no llega, venís vos, sonriente con una flor entre las manos
que está a punto de deshojarse. Permanezco mudo y las palabras se
atolondran en la boca sin ningún resultado ante el cerrojo de mis labios.
Tendría que haberte dicho que te amaba Miahru, pero no dije nada.
Imagino cerezos en flor mientras busco poemas de Issa y de Onitsura.
Reviso al detalle las estampas japonesas hasta que siento al sueño lamiendo
mis rodillas. Llega con su carga de arena y hundo en el olvido el oxidado
trozo de memoria que muerdo cada noche.
La flor entre tus manos comienza a deshojarse. Llega el sueño.
Miharu, ¿por qué volvés, por qué las estrellas me recuerdan que podría
haberte amado y no te amé?

∗∗

Federico à New York

Il est là, le pédé,
il regarde les gratte-ciel et mâche des solitudes :
la solitude des foules
les rues bondées
(des bruits et des bruits et des bruits)
le cœur sous le soleil de la décrépitude.
Tout le monde danse au rythme des billets de banque
le roi de Harlem
–– portant une cuillère en bois ––
n'atteint même plus les crocodiles de ses coups
ni les singes,
il est le chef d’orchestre de la musique du monde
boum, boum, boum,
les bruits de votre cœur
boum, boum, boum,
et le bâton de la cuillère
se parfume des baisers de flics
la rivière se soûle d'huile d'usine
et ton cœur
reprend le rythme effréné
de cette ville qui sans être la tienne
est la tienne.
Il ne reste
qu’à ramener la lune
et l'accrocher sur le plus haut gratte-ciel du monde.
La lune, ta lune gitane
avec sa crinoline de fleurs blanches
l’enfant, la regarde, la regarde
l’enfant ne cesse de la regarder
Tu réalises aussitôt
que rien ne peut briller
sauf les dollars
et que ta lune
la lune de ton cœur
ne tient que dans ta poche
où elle est bien gardée.
Tu te places au milieu de l'avenue et tu cries
de toutes tes forces :
Oh Capitaine, mon capitaine
et alors il arrive
barbu et beau
avec une crinière pleine d'algues et de fleurs
il te serre dans ses bras et te dit :
c'est l'Amérique
et tu sens qu’il te palpe le sexe
et peu après tu découvres
que la lune, la lune de ton cœur
n’est plus dans ta poche
elle a été volée par ton capitaine.
Il court déjà par la Cinquième Avenue
en chantant la Marseillaise en anglais
...pars vite lune, lune, lune
si les gitans te voyaient
ils feraient avec ton cœur
des bagues et des colliers blancs...
Le pédé danse au milieu de la rue
et une larme verte tache la rivière des ombres.
Dans la ruelle
parmi les poubelles et les journaux empilés
une vieille femme montre du doigt le danseur
et le pédé imagine
le goût de la poudre à canon.
Le soir
en regardant la rivière
le Capitaine s'approche
et suspend la lune
au-dessus du Bronx entre des poulies bleu clair.
Sa barbe est transparente.
Capitaine, tu lui dis, quel son font les balles
quand elles pénètrent un corps ?
Le capitaine ferme les yeux
(il imagine)
boum, boum, boum, dit-il,
ça bat gaiment fort, comme bat ton cœur.

Federico en Nueva York

Y ahí está la marica
mirando rascacielos  y masticando soledades
soledad de las multitudes
calles repletas
sonidos y sonidos y sonidos
corazón al sol de la decrepitud.
Todos bailan al compás de los billetes
el rey de Harlem
-con una cuchara de palo-
no golpea ya ni a los cocodrilos
ni a los monos
ahora va directo a marcar la música del mundo
bum, bum, bum
suena tu corazón
bum, bum, bum
y el palo de la cuchara
huele a besos policiales
el río se emborracha con aceite de fábrica
y tu corazón
asume el ritmo frenético
de esta ciudad que sin ser tuya
es tuya.
Te falta solamente
traer la luna
y colgarla en el más alto rascacielos
la luna, tu  luna gitana
con polisón de nardos
el niño, la mira, mira
el niño la está mirando
De inmediato te das cuenta
que nada puede brillar
sino el dinero
y que tu luna
la luna de tu corazón
cabe solamente en el bolsillo
y la guardás ahí
te parás en medio de la avenida y gritás
con toda tu fuerza:
Oh Capitán, mi capitán
y él viene
barbado y hermoso
con la melena llena de algas y de flores
te abraza y te dice:
esto es América
y vos te das cuenta de que su mano te toca los testículos
y cuando querés darte cuenta
la luna, la luna de tu corazón
que estaba en el bolsillo
fue robada por tu capitán
que corre por la quinta avenida
mientras canta en inglés la marsellesa
huye luna, luna, luna
si te vieran los gitanos
harían con tu corazón
collares y anillos blancos
La marica baila en medio de la calle
y una lágrima verde mancha el río de sombras.
En el callejón
entre tachos de basura y diarios apilados
una anciana lo señala con un dedo
y la marica imagina
el sabor de la pólvora.
Por la noche
mientras mirás el río
se acerca el capitán
y cuelga la luna
por arriba del Bronx entre poleas de color celeste.
Su barba es transparente
Capitán, le decís, ¿cómo suenan las balas
cuando entran en un cuerpo?
El capitán cierra los ojos
imagina
bum, bum, bum, le dice,
suenan como tu puto corazón.

∗∗

Leandro Calle, Federico en Nueva York, Ediciones del Callejón.

Germán

Germán
est peintre.
Il m’a dit
qu’il ne s'est jamais ennuyé
qu’il peint toujours
qu’il aime voyager
qu’on lui fait une dialyse
3 fois par semaine.
Il m'a offert un tableau
Je l'ai raccroché directement
à ma langue
pour ne plus jamais me plaindre.

Germán

Germán
es pintor.
Me dijo
que nunca se aburrió
que siempre pinta
que le gusta viajar
que se hace diálisis
3 veces por semana.
Me regaló un cuadro
que colgué directamente
de mi lengua
para no quejarme más.

∗∗

Un noyé

La violence de l'eau est passée sur l'île
elle a tout transporté
jusqu'au dernier souffle
elle a pris aussi
la vie de ce garçon.
Après,
nous avons regardé l'eau brune de l'inondation
sachant que dans son estomac boueux
il y avait un corps.
Mais où ? Où chercher dans cette masse d'eau ?

Une femme a apporté un pain.
Elle a conseillé de le jeter à l'eau
car, là où il s’arrêterait
on trouverait le corps.
Quelqu'un a jeté le pain dans l'eau.
Il a d’abord coulé
sans laisser la moindre trace
et ensuite il est remonté.
Plusieurs nageurs
ont commencé à chercher dans cet endroit
J'ai touché quelque chose, a déclaré l'un d’eux.
Ils ont plongé plusieurs fois.
Il y a beaucoup de courant, a déclaré un autre.
Une corde est apparue
et ils ont plongé de nouveau.

Le garçon était boursouflé
et l'eau sur le rivage
lui léchait les ongles
comme pour dire ne m'oublie pas,
comme pour dire, merci pour le pain.

El ahogado

La violencia del agua llegó a la isla
para llevarlo todo
hasta el último suspiro
y así también
se llevó la vida de aquel chico.
Entonces
miramos el agua marrón de la inundación
y supimos que en su estómago de barro
había un cuerpo.
Pero dónde, dónde buscar en esa masa de agua.

Una mujer trajo un pan
dijo que había que tirarlo al agua
que allí donde flotara
estaría el cuerpo.
Alguien arrojó el pan al agua
primero se hundió
desapareció
y luego salió a flote.
Entonces algunos se lanzaron al agua
y comenzaron a buscar.
Toqué algo, dijo uno de los hombres.
Se sumergieron varias veces.
Hay mucha corriente, dijo otro.
Apareció una soga
y otra vez se sumergieron.

El chico estaba hinchado
y el agua de la orilla
le besaba las uñas
como diciendo no me olvides
como diciendo, gracias por el pan.

∗∗

Le fils

Il y a deux ans
mon fils est entré avec nous
à la librairie
Le miroir
et il a pris un livre de Lénine
que nous avons ensuite
remis à sa place sur l’étagère.
Après
il a saisi l’un des tomes du Capital
et enfin
il est sorti en courant
vers la rue piétonnière
avec un livre de Hegel.
Je crois qu’il ne sait rien
encore
de la méthode dialectique
ni du matérialisme historique,
mais cependant
j’ai presque la conviction
que pour la CIA
mon fils serait déjà
presque un terroriste.

El hijo

Tiene dos años
y apenas entró
a la librería
El Espejo
sacó un libro de Lenin
que luego
devolvimos a su estante.
Después
agarró un tomo de El capital
y por último
salió corriendo
hacia la calle
con un libro de Hegel.
Intuyo que todavía
no sabe nada
del pensamiento dialéctico
ni del materialismo histórico,
pero sospecho,
sin embargo,
que para la CIA
mi hijo
es casi un terrorista.

∗∗

Ils émasculent le mot

Ils émasculent le mot
et que peut-on faire d'un mot mutilé ?
Un mot qui n'a aucun moyen
de s'accrocher à la terre
mot sans sperme
vide comme une coquille vide,
sans le blanc et le jaune de l’œuf.
Rien ne peut être fait
avec le mot châtré
mais un autre mot peut être conçu
une parole féconde et pleine
comme le mot arbre
que nous enracinerons au centre de la vie.

Ellos castran la palabra

Ellos castran la palabra
y qué vamos hacer con una palabra mutilada.
Una palabra que no tiene
manera de agarrarse a la tierra
palabra sin esperma
vacía como un huevo vacío
cáscara.
No se puede hacer nada
con la palabra castrada
pero se puede crear otra palabra
una palabra fecunda y plena
como la palabra árbol
y plantarla en el centro de la vida.

Présentation de l’auteur




Sara Cohen, Derrière la tête et autres poèmes

 

la poésie c’est ce
qui est
derrière la tête

tout ce
qui n’entre pas
dans le format
tête

un geste inachevé
de ton père
mort il y a déjà si longtemps

une conversation anonyme
qui t’arrive par hasard
droit aux oreilles

de ne pas savoir si
tu t’es trompé
ou non

des feuilles qui changent
des saisons qui passent

et une lumière
qui en l’allumant
au crépuscule
te donne envie
de pleurer

c’est un peut-être nous

l’inflexion d’une voix
le mot qui ouvre
la plaie dans la peau

des pas qui retentissent
rapides sur le trottoir
c’est peut-être une fuite
ou une urgence
de celui qui s’en va
à une rencontre
des hésitations
qui anticipent
quelque déception
ou qui mettent en doute
tant d’emportement

regard incomplet
que rien n’embrasse
dans la nuit
des sentiments

il n’y a pas de défense
pour ce qui se loge
derrière la tête
seulement des mots

tu t’assois sur un banc
qui dessine son ombre
sous l’éclairage
au risque de tomber
dans le vertige
des changements

les sens entrent
en contradiction
et alors tu cherches
dans le flash
de la photo
à rétablir
la primauté
de l’image

il n’y a rien pour s’alarmer
ce qui n’entre pas
dans le format
tête

reviendra dans la poésie

(de Detrás de la cabeza, Paradiso Ediciones, Buenos Aires, 2018. Traduction Louise Desjardins )

L’énigme de l’heure

à tant dormir
et rêver, le faible fil
du souvenir s’est frayé
un chemin vers lequel affluent
les visiteurs

des années et des années reviennent
et une certaine heure

l’heure de la peinture
de Giorgio de Chirico

est une énigme

une heure qui ne change pas:
trois heures moins cinq

je vis en parallèle
des souvenirs
petits papiers
pliés au vent
histoires du passé composé

je suis allée à tant d’endroits
petits couloirs sans but
qu’en vivant inaperçue
un appel
-courage de la parole-
frémit la flamme qui réveille
le désir et je cherche à savoir

ce que recèle cette peinture
flot sans limite de pensées
qui évoquent des heures qui ne sont
pas trois heures moins cinq

peut-être que cette heure immuable
héberge toutes les heures?

depuis que Paris s’est mis
à l’heure de Berlin
le cours des heures
a changé
pour ta mère
et le continent a changé
par l’entremise d’un bateau
et d’un voyage

tu t’es demandé sans certitude
aucune qui puisse te protéger
si ta mère avait gardé
l’espoir de revenir à Paris
une fois la ville libérée

si à tel point on peut
changer un destin
il est évident que
chaque heure est unique

le souvenir frappe
à l’intérieur
d’une coquille
au point de la briser

les photos éparses
sur un tapis persan
-celui de tes grands-parents-
dialoguent entre elles

rêves et visiteurs
jouent avec une plénitude
qui deviendra
absence

l’heure de Giorgio de Chirico
te questionne, de son immuable
aiguille
à trois heures moins cinq

(de El azar del recuerdo, Paradiso Ediciones, Buenos Aires, 2021. Traduction Louise Desjardins)

Beauté

Il s’endort au milieu de la conversation
voit une partie du film, n’est pas encore dans l’autre

Le train a changé de voie il dormait
et quand nous sommes entrés dans un tunnel il s’est réveillé
-mais non- a-t-il dit- ce n’est pas notre train
il y a une erreur

Il faut chercher cette correspondance
pour qu’on retourne
dans la bonne voie
si tan est qu’il y en a une

J’aime être perdue:
quand il croyait que nous étions
dans la bonne voie il dormait
maintenant qu’il est réveillé il cherche

Une plage ne ressemble pas à une autre
ni une gare à la suivante
les ponts nous désorientent
Les fils avec lesquels le Diable
tisse la toile sonrt ceux de la beauté

Je vibre dans la beauté qui me perd
je préfère ne pas savoir où je suis
lui pas. Il s’exaspère, il ne peut pas dormir
parce qu’il ne sait pas encore où il va

Le train ne s’arrête pas
moi non plus

(de El murmullo y la incertidumbre, Ediciones en Danza, Buenos Aires, 2009, et Les Éditions de la Grenouillère, Québec, 2019. Traduction Louise Desjardins)

Présentation de l’auteur




Christiane Simoneau, ENIVRÉE DE VENT … et autres poèmes

QUIJESUIS refait surface
submergée dans les abondances
elle étend
ses millions de pensées
sur ses kilomètres de peau
déjà étendus sur les sables chauds
de la détente

Par temps clair QUIJESUIS
vogue dans les eaux calmes
se laisse bercer par l'impulsion
de son intuition
où la transparence des évidences
annonce
une avancée prolifique 
revitalisant
ses neurones en pleine action

Profitant de vents favorables
pour donner de la voile
à ses milliers d'éoliennes
ventilant ses espaces
   QUIJESUIS se repose
honore la tranquillité
grimpe
au mat des échappées
se grise d’intimité
jubile de plaisir
en observant
la nature l’embraser
sous les ailes de la félicité
Quelque part ici
dans les hauteurs fragiles
murmures
de l’immuable

(À tous ceux et celles que la nature inspire …)

C. Simoneau, photo Roland Milette, peinture virtuelle Pablo Poblète, 2023

FRAÎCHEUR DE L’INNOCENCE

Je l’observe
enjouée
dépliant les pensées
comme on déplie
la souplesse
sur la couverture
des émerveillements

Elle s’étire
déroulant les aperçus
comme on déroule
un sentiment
pour en examiner
le galbe
des intensités

Elle conjugue
les similitudes
s’amuse d’étonnement
avec la longueur des imaginaires
parcours sensoriels
au carrefour des impressions    

Elle s’aventure tendrement
      jongle
avec les octaves
sans bagage de référence
multipliant
les ailleurs ici
les ici vertigineux
occupant ses terres fertiles

(En observant ma petite fille Sarah … Poème dédié à toutes les petites filles de ce monde)

 

 

Danse des multiples, Encre, C. Simoneau, 2019

CRÉER L’IMPENSABLE …

L’impression embrasse l’imaginaire
les yeux jonglent avec l’ingéniosité
dévoilant de mystérieuses constructions
soulevant
les interrogations d’abstractions
déroutant le réel ...
les lignes deviennent des corps à corps
les courbes des oasis de plaisir
les points des îles à découvrir

Les vides et les pleins
dessinent des musiques avec l’impulsion
faisant valser les rires
jazzer la théâtralité
ponctuant les interludes
dans les hauts et les bas
des raz-de-marée de la création
où le temps
oublie les lassitudes de la quotidienneté
nourrit les gourmandises d’évasion
suscitées
par la poésie de la matière

Étendue sur les fragilités
l’expression joue avec les audaces
caresse les subtilités
fertilise l’ivresse des possibles
      glorifie
la liberté de créer

(Poème écrit pour mon grand complice, poète-artiste multidisciplinaire, dramaturge, dans le cadre d’une exposition et du Festival international de la poésie)

 

 

 

Construction mystérieuse, photo C. Simoneau, 2023

UN MONDE À DÉCOUVRIR

Dans ce monde à découvrir …
les saisons se dévoilent
brillent dans les yeux
courtisant les réalités
voguent
dans les ondes évasives
d’instants imprégnés
d’ambiances

Dans ce monde à découvrir …
les saisons
mettent en scène
des univers parallèles
suscitent
l’éclosion
la matérialité immatérielle
      créent
des pèlerinages
gantés de mondes

Dans ce monde à découvrir …
les saisons se racontent …
les reflets
s’affichent …
dans une mer multidimensionnelle
à l’intérieur
d’une multitude de fresques
d’humanité en transit …

(Durant une résidence d’écriture en Guadeloupe, en 2024)

 

 

 

 

Un monde à découvrir, photo C. Simoneau, 2022

HABILLÉ D’IMAGINAIRE

Habillé d’imaginaire
mon corps parcourt le monde des pensées
           en explorant
la MAGIE des interrogations cousue d’insondables
avec des airs de liberté
débordant de virtuosité
pour prendre le large des idées fixes

Habillé d’imaginaire
mon corps effleure
l’immensité des territoires à découvrir
voilées d’intempéries
coiffées d’amour avec soif de créer
brave les jours
remplis de mystères
pour défier le temps
vêtu de mirages

Habillé d’imaginaire
mon corps résiste
à l’heure où le jour se lève
s’allonge à l’ombre des réalités
dans le hamac des sublimations
s’envolant
à l’aventure …

(Écrit dans le cadre du projet ‘Habillé d’imaginaire / 50 ans - 50 bannières - 50 artistes et poètes’’ que j’ai organisé dans le cadre du 50e anniversaire de la Galerie d’art du Parc, Trois-Rivières, Québec)

Magie des virtuosités, photo C. Simoneau, 2022

À FLEUR DE PEAU                                                                       

Abandonnant sa terre natale
asséchée
par la maltraitance
les pensées cadavériques
se posent
sur le radeau des espérances
la vie
recherche terre d'accueil
propice
à la floraison des idées

Déraciné
au plus profond de ses convictions
réfugié
dans ses territoires intérieurs
l'espérance entrevoit l'espoir
dans le regard des enfants étoilés
brises de renaissance

Habitée d’agitations
la terre
secoue les horizons
le soleil
attise les ardeurs
le vent
calme les blessures
le printemps se réanime
le cœur bat
aux rythmes des audaces

(En réaction à toutes les guerres qui se déroulent partout dans le monde …)

 

 

 

 

 

Terre natale, photo C. Simoneau, 2021

JEU D'OMBRES

En cherchant
l'ombre
de mon ombre
j'ai trouvé
l'ombre
de l'autre

L'ombre de son ombre
portait
l’apparence discrète
de son refuge
à l’abri des ombres errantes
évitant de perdre son ombre
dans les apparences

À son insu
un intrus d'occasion
s'aventure d'aventure
projetant des ombres étranges
faisant ombrage
à sa timide vraisemblance

Sans l'ombre d'un doute
l’ombre de son ombre
aperçut
l’ombre de mon ombre
en pleine exploration
des ombres de passage

En cherchant l’ombre
de mon ombre
j’ai entrevu
l’ombre des ombres
allongée
sur l’univers des univers

(Entre réalité et virtualité … le jeu de la vie)

L’Ombre de moi-Même, Encre C. Simoneau, 2020

REFUGE

J’ai mal à mon HUMANITÉ …
j’étouffe dans ce brouillard d’être
je crie des soupirs, hurle des larmes
de m’être trahie, abandonnée maintes fois
dans l’immensité de mes univers intérieurs

Prisonnière en cavale envahie de doutes
qui momifient trop souvent les intentions
je marche en QUÊTE d’affranchissement
dans l’étendu infini des magnificences
clignotant à l’horizon de QUIJESUIS

En errance momentanée, portant mon refuge
parfois léger, parfois lourd de sens obscurs
je vagabonde dans les sentiers de ma destinée
explorant les fécondes INSPIRATIONS créatrices
en appétit de vie, de survie existentielle

Je m’aventure sur des territoires sauvages
avec fougue, enthousiasme, amplitude
dans les méandres de la quotidienneté
triturant les curiosités de ce MONDE
où par temps clair, j’aperçois les joyaux
enfouis dans les abîmes du temps

Seule maître à bord, solitaire à l’affût
amarrée dans les ports psychologiques
des rencontres, je sillonne les CHEMINS
en appétit de nourritures essentielles
j’observe, apprivoise, apprend à aimer
à semer la vie par vents et marées

J’écris, je sculpte mon quotidien de pourpre
forge des alliages, des alliances
compose des suites parfois déconcertantes
avec les cohérences, incohérences du moment
IMPROVISE des embrasures déstabilisantes
dans les ancrages qui m’habitent 

Assoiffée de QUIÉTUDE, de latitude, de sublimation
Je chevauche le présent, ensemence les secondes
parcours amoureusement les douceurs lumineuses
Avec des rires cristallins, j’écume les instants
brise les barrières de l’obscurantisme
crée des ouvertures dans la BEAUTÉ des imperfections 

De passage, je MÉDITE, espère en silence
le printemps des libertés …

(Poème composé dans le cadre du projet de Lise Barbeau - Denis Dion D’encre et d’acier, ainsi sois-tu,
présenté au Musée québécois de culture populaire, Prison de Trois-Rivières, Québec)

 

Refuge, photo C. Simoneau, 2022

Présentation de l’auteur