Deux poètes Grecs : Cavàfis et Ritsos

Murièle Camac : Constantin Cavàfis
Xavier Bordes : Yannis Ritsos

 

Constantin CAVÀFIS, Tous les poèmes

par Murièle Camac

 

 

 

 

Cavafis, poète grec d’Alexandrie ayant vécu au tournant des XIXe et XXe siècles, a peu publié de son vivant – a d’ailleurs peu écrit. Il a pourtant marqué durablement la poésie de langue grecque, qu’il a fait entrer dans la modernité.

En France, de nombreuses traductions de ses poèmes ont paru, dont celle de Marguerite Yourcenar chez Gallimard en 1958. Récemment, Michel Volkovitch avait déjà traduit certains poèmes de l’auteur alexandrin[1]. Dans ce nouveau recueil, c’est l’ensemble des poèmes qu’il propose en traduction aux éditions Le Miel des anges, maison spécialisée dans la littérature grecque. La table des matières en début de volume donne les titres des poèmes dans l’ordre chronologique, et un index à la fin du volume les donne dans l’ordre alphabétique.

Le projet éditorial est expliqué très clairement en quatrième de couverture : « Les éditions françaises de Cavàfis, conformément à l’usage grec dominant, placent les Poèmes publiés en tête, éventuellement suivis d’une partie de l’œuvre non officielle. Nous avons choisi une présentation différente, chronologique – en précisant bien à chaque catégorie appartient chaque poème ». Ces différentes catégories sont les suivantes : les poèmes jamais publiés, « cachés » ; les poèmes publiés dans la jeunesse puis reniés ; les poèmes inclus dans l’édition de l’ensemble de l’œuvre, préparée par Cavafis lui-même mais sortie après sa mort. Une postface du traducteur (intitulée « Où Cavàfis devient lui-même ») développe et explique les choix de présentation et de traduction.

C’est donc plus qu’une nouvelle version de l’œuvre intégrale (officielle) que nous avons ici : une véritable rétrospective, comme on peut en avoir pour les peintres ou les photographes. Cela convient idéalement à l’artiste que fut en effet Cavafis. Une telle approche permet de suivre le cheminement poétique de toute une vie, depuis les essais de jeunesse pas toujours bien maîtrisés jusqu’aux remarquables poèmes de la maturité et de la vieillesse. On peut simplement regretter que les textes originaux ne soient pas donnés aussi afin que la vision d’ensemble soit réellement complète. On aurait aimé pouvoir se référer à la version originale. D’une manière générale, il me semble qu’il faudrait toujours donner, pour toute édition de poésie traduite, la version originale. Pour qui connaît un tant soit peu la langue d’origine, c’est indispensable ; et même si l’on ne connaît pas la langue, on reçoit au moins une image, une impression du texte tel qu’il a été écrit.

Il est très intéressant de lire les poèmes de Cavafis tels qu’ils sont présentés, dans l’ordre, chronologiquement. D’une part parce que cela permet de saisir la progression du poète dans l’écriture des textes et d’assister à l’émergence d’une émotion forte au fil de l’œuvre : si, parmi les premiers textes, certains peuvent sans doute être qualifiés de franchement mauvais, cela ne rend que plus remarquable, dans les deux tiers restants, l’enchaînement presque sans faute des réussites poétiques. Il est d’ailleurs toujours intéressant de lire des poèmes ratés : on apprécie mieux par comparaison ceux qui ne le sont pas.

Mais d’autre part, cette lecture des poèmes page après page permet d’entrer progressivement dans un univers poétique d’une étonnante cohérence. Le charme n’en opère que plus intensément. J’aurais sans doute du mal à isoler tel ou tel poème se distinguant particulièrement, à désigner des « perles » qui m’auraient marquée plus que d’autres. Ce qui marque, c’est l’indéniable puissance et le charme persistant de l’ensemble : le retour des thèmes et des motifs, finalement peu nombreux et inlassablement repris, réinterprétés, réenchantés. Les poèmes de Cavafis sont des variations musicales sur quelques thèmes choisis. Si la musicalité de sa langue, soulignée par le traducteur Michel Volkovitch, nous reste malheureusement étrangère, la musicalité de son univers, la qualité musicale de sa pensée poétique, cela en revanche est clairement saisissable par une lecture en continu de son œuvre.

C’est entre autre l’alternance très régulière, du début jusqu’à la fin du recueil, entre poèmes à sujets historiques et poèmes amoureux qui crée cet effet singulier. Enlever à l’œuvre cette alternance, comme le font certaines éditions qui choisissent de ne publier que les poèmes de l’intimité, ou que les poèmes historiques, est lui enlever ce qui fait sa force et son originalité. Il s’agit fondamentalement d’une poésie de fantasmes : fantasmes de la Grèce et fantasmes sexuels. Toujours associés à un passé irrévocablement révolu, les uns et les autres semblent ne pas pouvoir fonctionner séparément. C’est qu’ils n’appartiennent pas à la réalité ordinaire, à la pensée consensuelle, à l’attendu : la Grèce n’est pas celle que l’on imagine, le désir est homosexuel, interdit.

Les poèmes historiques, comme le note Michel Volkovitch, font « revivre des époques mal connues de nous, période hellénistique ou Byzance médiévale ». Heureusement, le traducteur propose en fin de volume des notes très utiles et éclairantes pour combler nos lacunes. Encore plus heureux, au fil de la lecture la plupart de ces notes deviennent inutiles : ce sont en effet les mêmes personnages ou références historiques qui reviennent d’un poème à l’autre (Julien l’Apostat, Antiochos Epiphane, Démétrios Sôter, Jean Cantacuzène, Apollonios de Tyane...), et l’on finit par se familiariser avec ces univers lointains, si profondément constitutifs de l’univers cavafien.

Pour qui aime la Grèce, c’est un enchantement : la recréation d’une Grèce ancienne à la fois proche de l’imaginaire occidental et totalement originale. Grec d’Alexandrie, Cavafis cherche la Grèce hors de Grèce — en parcourant ses diasporas et l’histoire d’après l’âge d’or classique. En parallèle, ou plutôt en une parfaite contemporanéité, les poèmes amoureux retranscrivent une Grèce moderne qui n’a rien non plus du pittoresque que les Occidentaux lui prêtent souvent. Alexandrie, la ville natale de Cavafis, est présente non comme un décor, non comme une ville, mais plutôt parce qu’elle connote la périphérie, la marginalité, le mélange. C’est une Grèce du plaisir et de la sensualité, mais homosexuelle donc illégitime. De même qu’il cherche la Grèce hors de Grèce, Cavafis cherche l’amour hors de l’amour (permis), en parcourant les corps défendus, la beauté masculine qui lui est interdite.

Incontestablement, ce sont les poèmes autobiographiques, ceux des amours masculines illicites, qui orientent l’ensemble de la lecture. Vivre des amours homosexuelles cachées, c’est à la fois, pour Cavafis, être honteux et jubilant, c’est être grec. C’est vivre exclu de la société et appartenir à sa plus grande noblesse, celle de l’art et de la poésie :

 

Je suis allé dans les chambres cachées qu’on juge honteux de seulement nommer. Mais il n’y a pas de honte pour moi – sinon quel poète, quel artiste serais-je[2] ?

 

Désir homosexuel, plaisir charnel, poésie et grécité participent d’un même principe – la recherche de la beauté :

 

Dans cette vie dissolue de ma jeunesse,
se formaient les principes de ma poésie, s’ébauchaient les contours de mon art[3].

 

Cette beauté apparaît comme l’héritière directe des fleurs du mal baudelairiennes[4], dont l’emblème originel consistait dans les figures des « Femmes damnées » et des amours saphiques. Un même lien unissait déjà, chez Baudelaire, l’amour interdit, la damnation et la poésie — et même la Grèce, avec la référence fondatrice à Sappho. Mais là où Baudelaire centrait son univers poétique sur des figures féminines, celles-ci sont presque absentes de l’univers de Cavafis, qui procède essentiellement par des variations autour de figures masculines (avec une préférence peu surprenante pour les éphèbes). Le Baudelaire poète est en quelque sorte une femme lesbienne, bien plus qu’un homme hétérosexuel : c’est par ce déplacement, subversif s’il en est, qu’il retranscrit son expérience de la damnation créatrice. Cavafis, poète de la marge sexuelle mais aussi bien géographique et historique, est d’emblée déplacé, d’emblée damné : en donnant corps et vie textuelle à ses désirs amoureux, on peut dire qu’il réinvente à sa manière, toute grecque, l’expérience baudelairienne de la damnation créatrice. D’infinies déclinaisons de cette expérience sont vécues par les nombreux doubles possibles du poète, antiques ou contemporains ; par exemple « Démétrios Sôter (162-150 av. JC) », roi séleucide tué au combat :

 

Et maintenant ?
 Maintenant, désespoir et chagrin.
Ils avaient raison, les amis à Rome.
Elles ne peuvent pas se maintenir, les dynasties qu’instaura la Conquête des Macédoniens.
Peu importe : il s’est donné du mal, il s’est battu tant qu’il a pu.
Et dans sa noire désillusion,
il ne pense qu’à une chose,
qui le rend fier : dans son échec, il montre au monde sa bravoure indomptable, inchangée[5].

 

Poète non publié de son vivant, individu périphérique, Cavafis crée un univers décalé, insaisissable, secret, et pourtant étrangement proche. Sa langue, très simple en apparence, donne une impression de transparence. Ses textes constituent autant de petites histoires facilement abordables a priori. Mais paradoxalement, aucun message clair ne nous parvient ; une opacité demeure. Quelque chose se cache.

Dans sa recherche du temps perdu[6] que sont, fondamentalement, la recherche de la Grèce passée et celle des amours enfuies, il ne faut pas lire en effet une nostalgie simpliste, encore moins une volonté de retour à une origine réductrice. Aucun goût pour l’explicatif et l’univoque chez Cavafis. Au contraire, il ne cesse de saisir des moments de transition, des visions d’entre-deux.

Ainsi, les deux derniers tiers du recueil déploient pleinement un univers du mélange, des frontières poreuses, du va-et-vient entre des identités multiples et qui, cependant, sont toutes grecques : mélange des religions avec le va-et-vient entre paganisme et christianisme ; transformation des empires ou des dominations politiques avec le passage des Grecs aux Romains, d’Antoine à Octave, des Byzantins aux Turcs ; franchissements incessants des frontières géographiques et temporelles (d’un port méditerranéen à l’autre, de la ville à la campagne) ; passage d’un nom à un autre (« On n’a pas besoin d’écrire un nouveau texte. / On n’a qu’à changer le nom[7] »). Tout cela, bien sûr, sur fond de cette sexualité mélangée, périphérique, « impure » qu’est l’homosexualité. Caractérisée chez Cavafis par une fusion et un échange constant des corps, des chairs, des désirs, des jouissances, l’homosexualité est en effet l’autre nom du mélange, du franchissement des frontières, d’une fécondité non pas physique mais intellectuelle, artistique et spirituelle : L’accomplissement du plaisir interdit 
a eu lieu. S’étant relevés,
ils se rhabillent en hâte sans dire un mot. Ils sortent furtivement, séparément (...).

 

Mais comme elle y a gagné, la vie de l’artiste ! Demain, ou des années plus tard, seront écrits les vers puissants dont c’est là l’origine[8].

 

« C’est là l’origine » : non pas dans une genèse biblique ou dans une épopée cosmogonique, non pas dans un récit unique de la séparation des éléments et des corps, mais au contraire dans le récit très bref et trivial d’une fusion furtive entre des corps non nommés. Ou, plus exactement, dans la répétition, poème après poème, de ces rencontres illicites des corps et des êtres, de ces mélanges « contre nature » d’où naît la plus haute forme de culture, l’art.

« L’origine » de notre civilisation, semble dire Cavafis, notre passé, il faut le chercher dans la répétition toujours recommencée des mélanges et des échanges. — En ce sens, la lecture de ces poèmes paraît particulièrement pertinente en ces temps de crise identitaire de l’Occident : on y trouve des échos politiques inattendus. Au fantasme nationaliste, qui se répand de plus en plus aujourd’hui en Occident, d’une identité unique et excluante que justifierait un passé mythifié, Cavafis permet d’opposer d’autres fantasmes, nourris par une lecture historique du passé plutôt que par le recours au mythe : fantasmes d’unions multiples, récits d’identités en circulation, poèmes des transitions fécondes et créatrices. S’il est un pays, pour Cavafis, c’est la langue. La langue grecque est ce qui perdure et unifie au-delà des époques et des territoires, ce qui donne la noblesse et la fierté, ce qui permet la création : la « langue grecque, porteuse de mémoire[9] ». Mais même la langue, pourtant, doit s’hybrider pour devenir créatrice. La langue grecque elle-même doit se faire lieu d’échanges et de mélanges si elle veut rester lieu de vie :

 

Ton grec est toujours beau et musical.
Mais nous avons besoin ici de tout ton art.
Notre amour, notre peine passent dans l’autre langue. Dans la langue étrangère, mets ton cœur égyptien.
Rafaïl, ces vers-là doivent, tu l’as compris, être un reflet de notre vie à nous,
et chaque phrase laisser voir qu’ils sont écrits sur un Alexandrin par un Alexandrin[10].

 

Cavafis l’Alexandrin « devient lui-même », pour reprendre le titre de la postface de Michel Volkovitch, en écrivant des vers grecs avec un « cœur égyptien ». Il devient le premier poète de la modernité grecque, et l’un des plus grands, en ouvrant son cœur, son corps et sa langue à tout ce qui, n’étant pas grec, permet à la Grèce d’exister.



[1] Constantin Cavafis, Choix de poèmes, traduits par Michel Volkovitch, Athènes, Aiora press, 2015.

[2] « M’allonger sur leurs lits », p. 193.

[3] « Jugement », p. 223.


[4] L’influence de Baudelaire sur Cavafis est inscrite dans le recueil même : l’un de ses poèmes de jeunesse, « Correspondances d’après Baudelaire », contient la traduction intégrale en grec, par Cavafis, du « Correspondances » de Baudelaire.


[5] « Démétrios Sôter (162-150 av. JC) », p. 239.


[6] Cavafis est le contemporain de Proust...

[7] « Dans une ville d’Asie Mineure », p. 286.


[8] « L’origine », p. 258.


[9] « Dans une ville d’Asie Mineure », p. 286.


[10] « Pour Ammon, mort en 610 à 29 ans », p. 211.

 

 

*

 

Yannis RITSOS, Balcon
par Xavier Bordes

 

 

 

Ce n’est pas s’avancer beaucoup, que de dire, d’emblée, qu’après les livres majeurs traduits brillamment par le poète Dominique Grandmont, il reste une quantité de recueils de Ritsos à éditer, et par suite éventuellement à traduire. En effet, ce poète grec aura été particulièrement prolifique, vivant et respirant par la poésie quotidiennement. Il s’ensuit naturellement une foule de suites de poèmes, avouons-le, certes de force inégale, qu’on aurait tort cependant de classer parmi les fonds de tiroirs posthumes. Si Ritsos est un poète renommé, fort apprécié de bien des Grecs, c’est pour des raisons où la politique, l’idéologie, la qualité littéraire, la spontanéité et la simplicité sont enchevêtrées de manière indissoluble. Il en résulte que rien de ce qu’il a pu consigner n’est indifférent. Balcon, le présent livre, illustre tout à fait cette situation : c’est comme si l’on accompagnait une période de la conscience poétique grecque, pour ainsi dire au jour le jour, avec le recensement matériel de son univers selon les instants que le poète a élus comme significatifs de telle ou telle heure de sa vie. Parfois, certains jours, trois ou quatre écrits sont apparus, d’autres fois un seul, tous compris dans le mois de mars 1985… et tous chargés intensément d’une vie partagée avec ceux qui sont là, amis proches, personnes de rencontre, dont la présence est toujours sourdement implicite dans chaque poème. En ce sens, Ritsos est un poète globalement « métonymique ». Chaque élément minuscule qu’il choisit d’évoquer, d’élire, dans son environnement et son époque, semble branché sur le cosmos entier, nous parler (avec des « riens ») du vaste monde en lequel l’homme-poète évolue, questionne et se questionne. Il en découle une mosaïque d’instants qui façonne la physionomie d’une période, à la fois de la Grèce, et du siècle, laquelle à quelques égards n’est pas tellement éloignée de celle de la Grèce de 2017. Cette édition a de plus la vertu d’être bilingue, ce qui est une qualité primordiale, et d’être élégamment traduite en français, avec simplicité et netteté, ce qui ne gâte rien. Un livre de poèmes brefs et justes, que les amis de Yannis Ritsos, mais aussi ceux qui ne le connaissaient pas, pourront lire et relire avec intérêt autant qu’avec plaisir…

 

 

 

 




De la lumière, de la poussière (extraits)

traduits par Slobodan Ivanovic, avec l'aide de  Marilyne Bertoncini

 

 

LE CAILLOU, LA POUSSIÈRE

 

LA PHRASE

 

Soudain. Cependant. Cette heureuse
phrase m’est arrivée. Comme un pré.

Et je marchais à travers. En cueillant
les épis de lavande fleurie.
D’après leur ramification
fourchue j’ai su que bientôt
ils produiraient davantage.

L’entier hémisphère des pensées dangereuses
s’est penché sur l’autre
qui semble un nuage avant la pluie.

Sous mes doigts les dictionnaires du paysage
se sont amassés. Tout à fait invisibles.

Grêleux. Le temps
annonciateur du mauvais temps.

En moi une femme inconnue
souriait. Elle parlait de douces. Mes paroles.
Que je n’ai jamais entendues.

Elle a dit qu’elle resterait.

Jusqu’à ce que je lui raconte au moins
une histoire. Une destinée.
Jusqu’à ce que je lui donne un nom.

 

 

LA MATURITÉ

 

Longtemps j'ai joué
juste une note
de la grande nuit du nord.

Alors que cela sonne comme le cœur
plein. Les cloches du cosmos.

Et un nuage de la chaleur dans la poussière
traverse en courant à pas d’araignée.

Laisser le temps.
Un papillon non capturé.
Ou le fracas des pois
répandus de la corbeille. Une cerise.
Dans la glace fondue.

Des pulsations et des baisers.
La mue des bronzages rapides.

Maintenant la maturité est tout.

Une faisane arrivant
des champs d’autrefois.
En ramassant
le peignoir aux couleurs vives
des ailes inutiles.

Un vieil homme sortant
du Grand magasin chinois
avec un lampion de papier
du manque des nuits faciles.

Un rouleau de l’insomnie.
Croissant. Comme une colonne
de la petite place déserte.
Où la moiteur colle
des affiches de chants lugubres.

Et le matin. Qui est enfin là.
Condensé. En pain et en couteau.

 

 

LE CAILLOU, LA POUSSIÈRE

 

Qu’est-ce que je pourrais te donner, l’astre.
À toi qui même sans mes mains
et savoir guides ma route.

Quoi d’autre. Que l’inévitable.
Ce que je suis. Le corps et la voix.

Car je suis le chemin.
Et la poussière sur le chemin.
Dans un certain sens ton œuvre.
Dans une certaine mesure, toi-même.

Tu m’as liée. Avec la liberté
de te chercher. Dans le jeu de cordes
enfantins. Avec des années.
Avec des longues ombres de la route courte.

Quand de nouveau
tu séduis - emmènes quelqu’un
par conséquent moi aussi je serai là.
Remplie de tes lueur et pain.

Le pauvre type de tous les jours.
Un caillou dans la chaussure.
Les pierres concassées sur la route.

Alors que tu luis.
Fixement. En couleurs
des fêtes. Avec du strass
sur l’épaule gauche et droite.
Avec la mousse du champagne
du reste cosmique
sur l’apex de chaque rayon.

Et par la faute d’impression
de ma lettre affolée
dans ton texte infini.

Je serai singidunumique*.
Déjà entièrement archaïque.
Une parcelle de ton œil. Tienne.
En toi. Un peu moi.

Bien que vu depuis ce
rez-de-chaussée et ce bruit
des célébrations éteintes
de l’air et du feu
de ces roulantes
roses du désert du signal
je sois à peine ce que je suis.

Toute seule ma voix.
L’astre de ma poussière.

Le futur certain
de l’indescriptibilité de ton chemin.

 

*Singidunum – du celtique Sindi-dūn – le nom d’une forteresse construite par les Scordisques sur la confluence de Sava et Danube. Le nom d’une ville ancienne, qui va devenir la capitale de la Serbie, Belgrade.*

 

 

ALORS QUE TU DORS

 

Alors que tu dors
je feuilletterai le livre des soupirs.
Je répondrai aux cartes postales
du beau temps.

Je referai le testament.
Je te laisserais de nouveau tout
ce que tu as choisi que je serai.
Je me léguerai à peine ce que
je n’ai pas pu être.

Je ferai des courgettes farcies.
Marcher sur la pointe des pieds.
En craignant que je réveille
cette nuit qui même n’existait pas.

Elle glissait le long de nos corps.
Comme la soie. Nous l’embrassions.
En adorant ce futur
réveillé qui infatigablement
vient comme la divinité de l’amour
de tous les jours.

Alors que tu dors
j’écouterai la pluie ruisseler.
Le crépitement de la vitre
qui grandit de l’eau.
En résumant l’espace de la chambre
par une fine couche de glace.

Sur la fenêtre entrouverte
je saisirai la première neige sur mes lèvres.
En la mélangeant avec le vin.
Dans le tonique que j’ai moi-même préparé
pour les inflammations
des circulations.

Je célèbrerai cette béatitude
dépourvue de somnolence.
Quand je peux entendre clairement
ta respiration.

Une expiration. Ressemblant à la paix
qui m’engloutit.
Lorsque tu claques la porte à la kochava*.

Et une inspiration. Ressemblant à la pente
vers le sommet de notre chemin.

Là où si j’arrive
sans toi
je serais la championne du rien.

 

*la kochava – très fort vent glaçant serbe, qui souffle du nord-est au sud-ouest

 

 

DIVIN

 

En effet c’est trop étouffé.
Par les ondes sonorisées
des applaudissements. Le bruissement
des billets. Des autographes
illisibles. Des stars
de la fabrication en Photoshop
sur le tapis rouge
diurne.

Par des transmissions en direct
du désespoir et de la tristesse.

Ni un écartement de la main.
Pour descendre.
Ni une ombre. Pour le chien.
Ce qui est l’ombre de l’ombre.
De la tristesse de chacun.

Et ce qui revient de nouveau.
Pour les mémoires.
Et l’âme ce qui reste.

 

 

L’INNOCENCE

 

Je vais tous vous cafter à Dieu.*
 

Un enfant de trois ans a bégayé
fauché par les feux
croisés de ceux-ci et ceux-là.

Étranglé à mort
par l’hémorragie interne.
 

Dans sa ville natale qui
en aucun cas ne pouvait
demeurer une seule ville.

Frappé par la plaie de la connaissance.
Trempé de départ. Là.
Où Dieu réside. La trompe d’Eustache.
La grande oreille. De nuages et de soie.

Là. Où comme il faut
le Créateur enlèvera chaque gouttelette
de sang et de pleur. Et il n’y aura plus
de mort. Ni de sanglots. Ni de tristesse.

Chaque larme essuyée
Il la changera en océan. En vaste
eau de la vie. D’où l’un
après l’autre les chœurs de petits garçons
arrivent.

Ils passent à côté des petits garçons
crasseux et affamés
qui surgissent
de la rougeur des explosions
et de l’obscurité. De la poudre à canon et du feu.

Devant taudis et gratte-ciels.
Sur les rivages. Sous les statues
de la victoire. Sur les collines de l’est.
Déposent leurs ailes perlées.

Car où la terre partirait.
Comment le ciel.
Sans ces comètes endormies
du cimetière des luminaires
célestes retournés au visage de la journée
par le vent solaire.

Sans cette éternité irréfragable.
Cette première et dernière translucidité
intermittemment satisfaite.
Derrière le grand écran diffusant
le spectacle de l’horreur en directe.

Sans ces petits encensoirs.
Les yeux du lac. Sans cette
indemne irréfutable
présomption d’innocence.

 

*Derniers mots d’un garçon Syrien mortellement blessé, janvier 2014. Un grand nombre de ceux qui ont péri dans la guerre en Syrie sont des enfants.

 

 

LE CHAMP D’OIGNON

 

Pas trop malin.
En fait complètement sincère.
Il s’ouvre après la première larme
de l’utilisateur. Qui ne doit pas
savoir le mot de passe spécial
pour atteindre le point
clé de ces chapitres
oignonieux de l’âcreté.
Dans une enveloppe de nacre
et de soie.

Calme et sage.
Dans la plénitude
rayonnante mandarine.
Pour laquelle uniquement
les ignares diront :
c’est du billard.

Si tu ne le tâtes pas
il ne te touchera pas.
Et normalement pacifique.
Sans intentions cachées.
Coexistant.
Coopératif.

Accommodant. Avec le sel
de la vie. Et d’autre part évidemment
et irréfutablement cohérent.
Têtu. Et son propre maître.

Si différent
des copies androïdeuses
de la nécessité.

Et oui il a été planté
dans le jardin de la station estivale
de luxe. Sur le rivage
de la Mer de luxe.

Finalement quelque chose
en couches. Et compréhensible
jusqu’au bout.

Si différent
des intransparences
de tous mobiles et raisons.
La stratégie et la conspiration.
Des motifs et des mobiles.

Ceux qui correspondent
par des obus d’une ville
à l’autre.

Qui mettent la scie sous la gorge
d’un chêne centenaire.

Ou caressent trois têtes
filiales pendant le dîner.

S’en vont au kiosque du coin
pour un pari sportif.

Et ne reviennent jamais.

 

Ordu, Turquie, octobre 2013.

 

 

LA CHARPIE*

 

Sixième jour du Déluge.
Serbie, mai 2014.

 

Les cygnes. Somnolents.

Échappant à l’imagerie
satellitaire. Avec les becs
enfoncés en arrière.
Dans les ailes et le plumage. Dans les fanes.

L’hier heureux.
Dans le déluge croissant.

Mon pays vert.

La charpie. Habité
par des destins.

Une toile. Trempée
de corps de la plaie.

 

* Amas de fils tirés de vieille toile (remplacée par le coton, la gaze), autrefois servant à faire des pansements

 

 

LE REPORTAGE

 

Un reporter de la télévision*
intensément regarde
à travers l’œil de la caméra.

Il n’arrive pas
à inspirer l’air.

Seul. Devant le visage
du monde. Devant le champ
où les enfants fauchés
ne poussent plus.

Un homme de parole.
Bouche bée.
Attend la parole qui n’existe pas.

Et longtemps. Longtemps. Gémit.

 

*Au cours d'un rapportage dans une banlieue de Gaza, où pendant une seule journée (le 20. juillet 2013.) une soixantaine de personnes ont péri ; en essayant de parler de victimes, pour la plupart les enfants, le reporter d’une télévision ne pouvait que pleurer, et sortait du cadre sans rien dire. « Le reportage muet » de ce reporter a été aussi mentionné par la presse le 21. juillet 2013.

 

 

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Les vers de cette sélection font partie d’un de dernières livres de Tanja Kragujevic – De la lumière, de la poussière (2014).

 

Notice sur le traducteur

 

Slobodan Ivanovic (1988), originaire de Niksic, Monténégro. Il traduit la poésie (Charles Reznikoff, Vladimir Djurisic), la littérature non romanesque (Bernie Sanders, Mark Vernon, Thomas Hauser) et les romans (Jocelyne Saucier, Claudine Dumont) du français et anglais en serbe et vice versa. Il a traduit des articles, des essais, des entretiens pour les magazines littéraires Agon, Glif, Polja, Koraci, Gradac. Il a publié deux recueils des poésies. Il organise des soirées récitals de poésie ARGH, en Belgrade. Il compose la musique de scène faisant partie de la compagnie théâtrale Ex-teater. Pour le moment il habite Belgrade, Serbie.

 




L’AGE DU SILENCE

 

 

 

Après l’âge d’or de l’enfance

                                                Après celle pleine de fruits (au moins en enseignements bons pour les autres si ce n’est aussi pour nous-mêmes),
Après celle remplie de rouille et de camphre de la vieillesse
Nous attend tous
Jusqu’au dernier
L’âge du silence.

 

Ça se passe dans le ventre même
Engendrant tous les temps et les saisons
Dans le berceau de tout ce qui naît
Dans le ventre de la terre
Lorsque nous fusionnons avec lui,
Et lorsque nous fabriquons silencieux comme lui, comme des plantes
Les futurs âges de l’humanité
Que nous allons ensuite regarder depuis les profondeurs

 

En nous immergeant doucement d’encore un cran
Vers le crématorium central
Toujours plus loin du mouvement et du bruissement
Du tumulte et du mouvement
Jusqu’où le mouvement n’est plus
Qu’un point
Un seul point incandescent
En se consommant et en s’élaborant toujours lui-même
Sous le toit familier et vaste du silence absolu.

 

Ce poème fait partie du recueil intitulé Le Vers Libre
(Editura Tineretului, Poèmes 1931-1964)




Miron Radu Paraschivescu

 

(2 Octobre 1911 - 17 février 1971) poète,  essayiste,  journaliste et  traducteur roumain.

Né à Zimnicea, dans le comté de Teleorman, il est allé à l'école secondaire de Ploieşti, après quoi il a étudié les beaux-arts, d'abord à Cluj et plus tard à Bucarest. Il s'est inscrit au Département des Lettres et Philosophie de l'Université de Bucarest.

En 1965, Paraschivescu a pris en charge la colonne des lecteurs au magazine littéraire Ramuri à Craiova, l'ayant transformé en mai 1966 en un supplément littéraire de quatre pages appelé Povesta Vorbei («L’Histoire de la Parole»). Il n'a duré que six numéros. Il l'a transformé en un lieu de rendez-vous pour un certain nombre de jeunes écrivains d'avant-garde qui ont eu de la difficulté à être publiés par la presse littéraire établie. Parmi eux se trouvaient: Leonid Dimov, Virgil Mazilescu, Iulian Neacşu, Sanziana Pop.

Il a découvert, soutenu et publié des nombreux talents littéraires parmi lesquels quelques-uns des plus grands prosateurs roumains comme Marin Preda ou Norman Manea.

Miron Radu Paraschivescu a été marié cinq fois.

 

Ecrits

Les gens et les colonies de peuplement de la terre et de pierre Basarab, Craiova, 1938

Chants Tziganes, Bucarest, 1941; Par Marcel Chirnoagă Illustré, Bucarest, 1972

le pain, la terre et les paysans, Craiova, 1943

Balances Roumanie, Bucarest, 1951

Laude, Bucarest, 1953

Félicitez et autres poèmes, Bucarest, 1959

Déclaration pathétique, Bucarest, 1960

Poèmes, Bucarest, 1961

Déclaration pathétique. Chants Tziganes. Louange et d'autres poèmes, Bucarest, 1963

Balci la Raureni, Bucarest, 1964

Le vers libre, Bucarest, 1965

Les routes et les carrefours, Bucarest, 1967

Douloureux, Bucarest, 1968

Ecrits, vol. III, Bucarest, 1969, vol. III-IV, Bucarest, 1974-1975

Poèmes, Bucarest, 1971

Enfin, Bucarest, 1971

Poèmes, édité par Ioan Adam, Bucarest, 1973

Souvenirs, Bucarest, 1975

Journal d'un hérétique, traduit par Claude Jaillet Traduit, Préface Virgil Ierunca Paris, Editions Olivier Orban, 1976

Journal d'un cobaye (1940-1954), Préface Vasile Igna, Cluj Napoca, 1994

Dire aux enfants, Bucarest, 1990

Journal d'un cobaye, 1994

Poèmes, Iasi, 2000

 

Traductions

Marie-Anne Desmarest, Torrent, Bucarest, 1943

Konstantin Simonov, la défense de Moscou, Bucarest, 1944

Nikolai Tikhonov Histoires Leningrad, Bucarest, 1944

Mikhaïl Cholokhov, la haine de l'école, Bucarest, 1944

Jean Richard Bloch, Toulon, Bucarest, 1945

Alexandre Pouchkine, contes ... par Th illustré. Kiriacoff-Suruceanu, Bucarest, 1945, Ruslan et Ludmila, Bucarest, 1951

des Traductions Poètes européens huit, Mircea Alita semblent illustrés, Bucarest, 1946

Claude Roy, Paris rebellé, Bucarest, 1946

Maxim Gorky Mon Univesiy, Bucarest, 1948

N. A. Nekrasov, poèmes choisis, Bucarest, 1953 Frost, Père Noël avec le nez rouge, Bucarest, 1955, Œuvres choisies, I-III, Bucarest, 1955-1959, les femmes russes. Decembristele, Bucarest, 1956

Adam Mickiewicz, Pan Tadeusz ou la dernière violation des terres en Lituanie, Préface Olga Zaicik, Bucarest, 1956 Poèmes, Bucarest, 1957 (avec Vlaicu Barna et Virgil Teodorescu), Poèmes, Bucarest 1959

Juliusz Slowacki, regarder la méditation, Illustrator semble Mihu Vulcanescu, Bucarest, 1962

Giuseppe Ungaretti, Poèmes, Bucarest, 1963 (avec Alexandru Balaci)

André Malraux, La voie royale, Bucarest, 1971

 




Soleils jumeaux : Albert Camus & René Char, Correspondance 1946–1959

 

 

Tout commence au lendemain de la guerre. Camus a toujours beaucoup de liens avec ses amis résistants, et publie Caligula au moment où Char lui confie ses Feuillets d’Hypnos pour publication dans sa collection « Espoir » chez Gallimard. Char, qui aime autant qu’il admire Camus, lui affirme le 22 juin 1947 à propos de La Peste : « vous avez écrit un très grand livre ». Camus répond bientôt en confiant à Char la réciprocité de son admiration :

 

 « de tous les jours. » (30 juin 1947)

 

Et puis Camus cherche une maison secondaire dans le Sud, pense à Char naturellement, songeant peut-être à l’homme et à l’œuvre autant qu’au paysage, au climat, qui suscitent un écho dont on devine les accents nostalgiques. Char enthousiaste voit dans le Sud de la France un prolongement du sentiment géographique que le souvenir de l’Algérie doit avoir imprimé chez son nouvel ami. Dans sa postface à La Postérité du Soleil, citée par Planeille, René Char écrit :

 

 « »    

 

 «  août 1947).

Le soleil, forcément, guide le lecteur vers le creux des aventures immobilières, des soucis familiaux et de la genèse des projets de publication, dans cette zone où se joue le plus grand que soi où l’on sent alors monter les voix des deux poètes.

Il est beaucoup question de lieux, comme dans cet autre vers libre du manque : « Cher Albert, cette maison est borgne sans vous » (Char à Camus, 19 septembre 1958)… Dans l’entre-deux-mers de ces artistes d’apparences si divergentes, il y a les pays du pied du Ventoux et la mise en place d’un langage commun. Le séjour plus lointain de l’un permet parfois l’image, par exemple quand Camus voyage au Brésil, « Pays trop chaud, d’ailleurs, où la nature mangera un jour les fragiles décors surélevés dont l’homme essaie de s’entourer. Les termites vont dévorer les gratte-ciel, tôt ou tard, les lianes vierges bloqueront les autres et la vérité du Brésil éclatera enfin » (8 août 1949), quand ce n’est pas leur rejet des milieux littéraires parisiens exprimé par Char qui les unit loin des autres : "A Paris, la paix des larves se poursuivait jusqu'à mon départ, qu’il n’aura vraisemblablement pas rompue » (17 août 1949)…

C’est à Char qu’échoit le plus souvent la tâche d’écrire en poète, libre cours d’une voix enthousiaste à laquelle Camus répond en général plus sobrement, partageant sans mystère son quotidien d’écrivain. On devine ce que coûte à l’un et à l’autre la fabrication des livres, quand elle bride ou presse ou dépasse, ou qu’un manuscrit est envoyé au camarade écrivain pour avis « avant que les imprimeurs s’en mêlent ».

C’est Char aussi qui théorise l’amitié littéraire : « l’envie d’écrire des poèmes ne s’accomplit que dans la mesure précise où ils sont pensés et sentis à travers de très rares compagnons. »

. Mais il y a une destinée, c’est là ma seule croyance. Et pour moi, elle est dans cette lutte ou rien n’est facile ».

Avec le temps, l’admiration de Char pour Camus n’en devient que plus grande, et jusqu’à l’appréciation de l’œuvre dans sa globalité le rend comme épris de l’œuvre de l’autre comme du jeu poétique qu’il lui donne respectueusement comme réponse, non sans autodérision :

 

 « Cher Albert. Le bel arc en ciel de vos livres fait ma joie. Ensemble ils miroitent entre le jour et la lampe, comme une truite de la Sorgue, entre gravier et cresson. Merci. » (29 octobre 1953)

 

Le ton de Camus n’est pas moins personnel lorsqu’il répond au poème attaché à la lettre de Char : « Oui renoncer à l’enfance et impossible. Et pourtant il faut s’en séparer un jour, extérieurement au moins. Mais être un homme, subir d’être un homme et parfois, aussi, subir les hommes, quelle peine ! Coïncidence : je pensais aussi ces derniers temps à Alger et à mon enfance. Mais j’ai grandi dans des rues poussiéreuses, sur des plages sales. Nous nagions, et un peu plus loin c’était la mer pure. La vie était dure chez moi, et j’étais prodigieusement heureux, la plupart du temps ». (30 octobre 1953)

 

Fruit de douze ans d’échanges entre Albert et Camus ainsi que du travail de Franck Planeille, qui propose cette édition, la correspondance des deux écrivains se présente aujourd’hui en format de poche comme le carnet de bord d’une amitié, où les nombreuses expressions du respect mutuel et de la bienveillance la plus familiale encadrent quelques passages où la création littéraire s’invite au creux du prosaïque. Souvent d’ordre principalement anecdotique et matériel, le dialogue laisse la part belle à l’échange de dates de passage entre Paris et le sud de la France, à des détails sur les tirages des œuvres respectives ou conjointes des deux auteurs, ainsi qu’à des amabilités éparses. On croit deviner là tout à la fois leur gentillesse et leur détachement, tout en sentant bien que la vraie amitié et la vraie poésie se jouaient d’abord -ce qui semble bien naturel- dans les longues conversations les soirs d’été à l’Isle sur Sorgue, voire dans les lectures des œuvres de l’autre plutôt que dans les brefs billets envoyés pour s’enquérir d’un bon à tirer, d’un rhume ou d’un départ en voyage.

 




Tidj / Temps, et autres poèmes

 

 

Tijd

 

Ik droomde, dat ik langzaam leefde ....

langzamer dan de oudste steen.

Het was verschrikkelijk: om mij heen

schoot alles op, schokte of beefde,

wat stil lijkt. 'k Zag de drang waarmee

de bomen zich uit de aarde wrongen

terwijl ze hees en hortend zongen;

terwijl de jaargetijden vlogen

verkleurende als regenbogen .....

Ik zag de tremor van de zee,

zijn zwellen en weer haastig slinken,

zoals een grote keel kan drinken.

En dag en nacht van korte duur

vlammen en doven: flakkrend vuur.

- De wanhoop en welsprekendheid

in de gebaren van de dingen,

die anders star zijn, en hun dringen,

hun ademloze, wrede strijd ....

Hoe kón ik dat niet eerder weten,

niet beter zien in vroeger tijd ?

Hoe moet ik het weer ooit vergeten ?

 

 

 

Temps

« J’ai rêvé que je vivais lentement…

Plus lentement que la plus vieille des pierres

C’était horrible : tout ce qui autour de moi semblait silencieux

s’élançait, cahotait  et tremblait.

J’ai vu l’impulsion avec laquelle les arbres percent et  se tordent à travers le sol

Tout en chantant de manière rauque et heurtée

Pendant que les saisons de l’année passaient à toute vitesse  colorées comme des arcs en ciel

J’ai vu l’agitation tremblée de la mer , son gonflement et sa résorption

À l’instar de ce qu’une énorme gorge est capable  de boire.

J’ai vu le jour et la nuit

de courte durée, je les ai vu faire  long feu

Ils éteignent la flamme vacillante

Ils étouffent le désespoir  et l’éloquence dans l’expression des choses

Qui autrement sont fixes

Et leur urgence, leur lutte cruelle, à bout de souffle

Que ne la savais-je pas plus tôt,

que ne le voyais je pas mieux auparavant…

Comment  de nouveau l’oublier jamais … »

 

 

Ce poème « Temps »( Tijd)  à été écrit par M. Vasalis en 1940

alors que l'Allemagne nazie masse ses troupes à la frontière. 

Il se trouve dans son recueil « Parken en woestijnen . ( Parcs et Déserts)

Un recueil qui commence avec le quatrain suivant :

 

« Le bus roule comme une chambre à travers la nuit

La route est droite, la digue sans fin

À gauche, il y a la mer apprivoisée mais inquiète

Nous guettons, une petite lune luit doucement »

 

 

*

 

Is het vandaag of gistren, vraagt mijn moeder,

 

Is het vandaag of gistren, vraagt mijn moeder,

bladstil, gewichtloos drijvend op haar witte bed.

Altijd vandaag, zeg ik. Ze glimlacht vaag

en zegt: zijn we in Roden of Den Haag ?

Wat later: kindje ik word veel te oud.

Ik troost haar, dierbare sneeuwwitte astronaut

zo ver al van de aarde weggedreven,

zo moedig uitgestapt en in de ruimte zwevend

zonder bestek en her en der.

Zij zoekt - het is een s.o.s. -

haar herkomst en haar zijn als kind

en niemand niemand, die haar vindt

zoals zij was. Haar franse les

herhaalt zij: van haar 8e jaar:

'bijou, chou, croup, trou, clou, pou, òu,

die eerste juffrouw, weet je wel

die valse ouwe mademoiselle

hoe heet ze nou. Ik ben zo moe.'

 

Had ik je maar als kind gekend,

die nu mijn moeder bent .

 

 

Sommes-nous aujourd’hui ou hier, demande ma mère.

 

Sommes-nous aujourd’hui ou hier, demande ma mère.

Calme, flottant légère sur son lit blanc.

Toujours aujourd’hui, dis-je. Elle sourit vaguement

Et dit : Sommes-nous à Roden où à La Haye ?

Plus tard : mon enfant, je deviens bien trop vieille.

Je la console, ma très chère astronaute en blanche-neige

Déjà emportée si loin de la terre,

Si courageusement descendue à l’arrêt et planant dans l’espace

Hors cadre et ici et là.

Elle cherche - c’est un s.o.s.-

Son origine et son être d’enfant

Et personne, personne qui puisse la trouver

Telle qu’elle était. Elle répète sa leçon de français

À l’époque où elle avait 8 ans :

« bijou, chou, croup, trou, clou, pou, òu,

Cette première demoiselle,

Cette fausse vieille mademoiselle

Comme s’appelle-t-elle encore. Je suis si fatiguée. »

 

Si seulement j’avais connu l’enfant

Qui est ma mère maintenant.

 

 

*

 

Vriend

 

Vriend, metgezel, die meer en minder is

dan vader, moeder, minnaar, kind

hetzelfde als ik, maar anders

onafhankelijk en toegewijd

ouder, jonger, van dezelfde tijd.

Trooster, die getroost kan worden

baken en verhanger van borden

broeder, maar van een andere moeder, zonder rivaliteit

met wie ik samenloop en die mij begeleidt.

Hij gunt mij om te leven en als ik dood

zou willen, geeft hij mij gelijk.

Soms is het, dat ik om hem alleen

verdragen blijf, wat zonder hem ondraaglijk scheen.

Zonder een enkele verplichting

loop ik en altijd in zijn richting.

 

uit De oude kustlijn

 

 

Ami

 

Ami, compagnon qui est plus et moins

Que père, mère, amant, enfant

Indépendant et répondant

Plus âgé, plus jeune, contemporain.

Consolateur qui peut être consolé

Balise et déménageur de tableaux

Frère, mais d’une autre mère, sans rivalité

Que j’accompagne et qui me conduit.

Il m’encourage à vivre et me donne raison

Si je veux mourir.

Il arrive parfois d’être le seul grâce à qui je continue à supporter

Ce qui sans lui me semblerait insupportable.

Sans aucune obligation

Je cours et toujours dans sa direction.

 

Extrait du recueil « La vieille ligne de la mer »

 

 

*

 

Sprookje

 

Voor mijn moeder en dochtertje

Zij luisteren beiden naar haar oud verhaal,

wondere dingen komen aangevlogen

zichtbaar in hun verwijde ogen,

als bloemen drijvend in een schaal.

 

Er is een zachte spanning in hun wezen,

zij zijn verloren en verzonken in elkaar,

- het witte en het blonde haar -

geloof het maar, geloof het maar,

alles wat zij vertelt is waar

en nooit zal je iets mooiers lezen.

 

Uit: De vogel Phoenix, ( Uitgeverij van Oorschot 1949)

 

 

Un conte

 

Pour ma mère et ma petite fille

Elles écoutent toutes les deux son récit ancien

Des merveilles arrivent à tire d’aile

Visibles dans leurs yeux écarquillés

Comme des fleurs flottant dans une coupe

 

Sur leur visage se dessine une douce tension

Elles sont perdues et noyées l’une dans l’autre

- cheveux blancs et cheveux blonds -

Crois-le seulement, crois-le

Tout ce qu’elle raconte est vrai

Et jamais tu ne lira rien de plus beau.

 

Extrait de l’oiseau Phénix ( 1949)

 

 




Le grand tango de l’urgence…

traduit par Boris Lazić

 

On a finalement appris à jouer librement
à notre petite ville;
ô, comme cette belle portion de vacarme
quotidien peut réjouir, cette addition des âmes
jointes dans la joie en face de la force,
cette rue d'où nous ne partirons plus
est aujourd'hui le plus beau des théâtres du monde,
(il est un tunnel dans le sifflet
au sein duquel nous nous cherchons)
on se tient par la main en marchant à petits pas
d'à peu près soixante treize centimètres,
ma femme, ma fille et cette véracité
qui, pareille à l'eau, profondément sous terre
façonne avec patience le cristal,
comme nous sommes beaux,
comme nous plaisons à l'univers
en ce crépuscule de janvier,
on ne siffle pas dans un contexte précis,
on danse un tango de l'urgence
suçant sous une étoile quelque chose d'historique.

 

 

J’ai revêtu le monde de noir et d’or

 

Je viens des blancheurs cruelles des cimes montagneuses.
Des loups aveuglés par le soleil, sur les falaises,
lors d'un crépuscule ordinaire,
telles étaient mes jours.
J'ai revêtu le monde de noir et d'or.
Enfant, je lisais dans l'eau claire d'une fontaine
l'ancien testament en hébreu.
Cette vénération profonde que je ressentis
lorsque Dieu dit à Moïse "viens" et que Moïse répondit
"Me voici", je ne saurais te la retransmettre par l'écrit.
Arthur Rimbaud m'a porté un certain temps sur ses épaules,
puis m'a laissé ici
oublié d'un souvenir inconnu.
En fin de compte, je dominais cette eau.
Le temps d'une ivresse, j'écrasais des lucioles
au ventre d'opale
mais ne pus pénétrer le problème de la lumière.
Oh moi. Jeune poussière d'une chambre froide,
intériorité du néant.
Nouveau-né saluant de son cri la lumière.
Je retirais la barque des roseaux et la repoussais dans l'onde.
J'ai écouté toute la nuit dans l'obscurité les trains
qui arrivaient du lointain pareils aux trompettes de Jéricho.
Un parfum que je ne connais pas m'a dispersé dans le vent.
Seul Mokranjac faisait que les voix de ma tribu
fussent aussi bleues que les blanches cimes exaltées.
Fils de la poussière, puis-je trouver le mot le plus limpide?
Du reste, la grande traversée commence.
C'est l'aube. Aube précédant la naissance, alors que les
sillons se croient aux cieux. Et ma solitude immense
- syllabe dernière.
Parole qui dans sa synagogue a tout additionné.

 

 

Nocturne

 

Et lorsque éclate ma frêle coquille?
Des journées faciles, plus rapides que l'averse.
Des matins nus sous les jupes.
De noires branches en hiver,
le thé avec des amies, des heures sombres.
Ce silencieux courrier d'ombres, prélude de corail,
perles qui flattent la chair.
Et goutte après goutte, j'attrapais des perles
dans mon sein.
Des journées faciles, plus rapides que l'averse.
Les yeux des blancs lapins
sont tristes au clair de lune.
Il est si peu de choses certaines.
Je ne puis t'offrir que ce que j'ai.
Tu ne peux m'offrir que ce que tu as.
Rien au-dessus de cela.
Est-ce que tu écoutes? Tu es belle. Dors.

 

 

 




Gardien des jardins secrets…

traduit par Boris Lazić

 

J'ai choisi de vivre dans le labyrinthe intelligible
de ma bibliothèque
- l’impitoyable mémoire.
Je bâti ce foyer par un paisible
renoncement au monde.
(Les passants que je regarde à travers la fenêtre
ne sont que coïncidences
sur des places désertes).

Néanmoins, je suis de ceux qui regrettent
les inconnus. Je prends la pluie avec les corbeaux,
ces vieux sceptiques lunatiques
fatigués de toute expérience.
Et mes mains, pareilles aux vagues, jamais
ne reposent. Elles font un très long voyage
pour accéder à l’impondérable.

Néanmoins, il est un voyage.
De silencieuses chevauchées. L'écarlate. Le galop
d'un cheval, voilà ce qu'est pour moi l'écarlate.
Ou cette tranquillité. L'attente d'un messager
qui - avant d'expirer à la première lueur matinale -
fera savoir que les barbares sont déjà sur le pas de la porte.

 

 

Doucement, avec la main

 

Il est agréable d'écouter ces tonalités,
à l'aurore: elle s'éveille, m'embrasse tendrement
croyant me voir endormi, se faufile
doucement hors du lit pareille à un poisson
tout en tachant de ne pas m'effleurer,
se chausse avec douceur, ouvre la porte
et entre dans la salle de bain,
j'écoute ce magnifique bruissement
lorsqu'elle urine abondamment dans la cuve,
puis le murmure de la chasse d'eau,
je l'entends qui s'éclabousse le visage,
j'écoute encore somnolent
le slalom de la brosse sur le clavier des dents,
le craquement des petits cristaux argentés
£lorsqu'elle se brosse les cheveux
(rien que pour la musique ce brossage est important)
la manière soyeuse qu'elle a de se dévêtir,
le froufrou de ses collants,
le cliquetis des jarretières sur ses cuisses,
le parfum d'ozone de sa combinaison,
la senteur suave du déodorant sous ses aisselles,
le claquement de ses lèvres lorsqu'elle met son rouge,
le tintement de ses bracelets, puis -
avant qu'elle ne parte travailler - elle m'offre une caresse,
comme ça, doucement, avec la main, et m'imprègne
un baiser aussi tendre et mystérieux
qu'un cachet sumérien, ouvre discrètement la porte
et s'en va - oh! l'écho étouffé de ses talons
dans un couloir aussi long qu'une année, ces tintements
suite auxquels rien ne reste sinon un océan de silence tonitruant -
non, non, je ne rêve pas - ce que je voudrais dire, simplement -
c'est que, voilà, ce serait Elle,
sans qu'elle n'eut à dire un seul mot.

 

 

Cimes enneigées

 

            Cimes enneigées, églises illuminées par la religion du cristal et de la glace, vous arrivez inattendues dans l'effrayante obscurité de cette chaude nuit méditerranéenne, pour ainsi dire, sur le bout des doigts.
            Cimes enneigées, cimes enneigées, nudité sculptée des femmes bénies qui portent sous leur cœur des bébés aussi blancs que le muguet, qui rêve de vous autant que moi?
            Vous franchissez muettes à travers mon être des mers nocturnes, vous égouttant de la pénombre vers l'aurore, enseignant au monde le langage de la blancheur.
            Glaciers bleutés qui éveillez en l'homme un sentiment d'humilité en face de toute chose, phares des aigles, des siècles, de tous ceux qui ne sont pas nés encore, vous êtes sains, car la froideur a tué en votre sein tous microbes.
            Pics montagneux  de glace, trônes sur les parois desquels s'épanouit l'edelweiss dans sa pureté moniale, parents silencieux de mes solitudes, de ma langueur figée - vous êtes mes proches, vous, merveilleux et sveltes garçons aux regards divins, par l'éclat de vos regards
            trop blancs pour mes jours.
           J'aime vos parois abruptes ciselées par le diamant du givre et j'imagine mes jours futurs immaculés par votre pur visage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Attente s’écoule…

Texte n°1 :

 

Attente s’écoule au bout du corps
Flétrie et meurtrie de tant d’oublis
Blessure du temps, j’y glisse
À en sortir pour y pénétrer à nouveau
Éboulement des chairs et fuite en avant de l’envie
Les mots t’ouvrent au geste
T’emporte alors le rythme des voyelles solitaires

 

 

Texte n°2 :

 

Trace de toi, toi sur la trace du temps
Toi, tout toi sur cet espace mobile
Gestes, paroles, émotions, des arrêts à répétition
Tu marches, tu parles, tu souris aussi
Et la langue de nos yeux inscrit ton parcours
Trajet qui imprime sa marque aux lieux traversés
Trajets à emmener voir la mémoire
Trace de toi, trace de nous
Trajectoire au cours des jours toujours
Trajectoire qui expérimente tout être au mond

 

 

Texte n°3 :

 

Main tendue sur la plaine
Appel par-delà la verdure
Attraper tes doigts
Déesse des eaux et du feu
Main nue et lisse à la vie
Les caresses qu’elle ne peut maîtriser
Boulimisent l’oubli
Le crépitement qui nourrit l’embrasement
Jusqu’aux flux automnaux
Évident la solitude du moment

 

 

Texte n°4 :

 

Vitre ouverte à l’envie
Les voiles de l’averse la ravissent
Elles invitent au dévers
Bruit de la nuit sur l’élégie
Où s’allongent les ombres des cris
Transparence de chaque côté des désirs
Je suis la dérive du vertige
Et tu inverses le sens du vent vers le revers

 

 

Texte n°5 :

 

Sous les rayons du soleil s’écoulent tes pas
Marche séculaire des journées héréditaires
Le paysage s’écrit aux couleurs de son époque
Monts, vaux, maisons, rivières et mers
Tes trajets qui foulent tous ces éléments
Pendant que des mots trop érodés perdent leurs voyelles
Et que, fragilisé, se casse le fil de ta pensée
Vite, brièvement, sauter les étapes
Jusqu’au débordement des idées ondulées
Lettres, mots écourtés pour réfléchir ces sens effrités
Sous les rayons du soleil s’écroule ta vie
Restant assis devant la crue de trous blancs

 

 

 

 




Fil de lecture autour d’Henri MESCHONNIC, de Rocio DURAN-BARBA, de Marianne WALTER et de Joyce LUSSU

 

Henri MESCHONNIC : Infiniment à venir.

 

 

 

 Le rêve fou de la société totalitaire et technocratique dans laquelle nous vivons est de réduire l'homme à un numéro : "il n'y a plus que des noms / qui sont des chiffres" affirme Henri Meschonnic dans "Infiniment à venir" (p 15). C'est à cette lumière que je lis ces poèmes… L'éditeur, dans sa présentation du livre, note que "les poèmes d'Infiniment à venir sont nés de la découverte de l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, dans la Somme". J'ai visité ce musée, mais j'en ai tiré une autre leçon. Peu importe laquelle. Ce qui m'intéresse ici, c'est celle que tire Meschonnic de cette visite.

C'est le destin, le devenir de l'homme, animal social, qui est ausculté par le poète. Dès le  deuxième poème, il note que "les pierres / ne se réveillent pas / et tant et tant / sont fondus / dans les pierres". La Grande Guerre fut une des plus meurtrières de l'Histoire. Je me souviens d'avoir trouvé le volume d'Otto Dix 1 qui donne la reproduction des 50 eaux-fortes qu'il tira de son expérience au front dans l'armée allemande : c'est toute l'horreur de la guerre, de la folie meurtrière voulue par les gouvernements, qui est ainsi exprimée. Et je comprends mieux ces vers de Meschonnic, "On a aussi enterré / le bruit / et les éclats de la lumière", à la vue des gravures de Dix. Poésie descriptive ou narrative qui s'alimente dans la visite de l'Historial mais aussi poésie qui réfléchit sur le monde et ses horreurs : une Europe qui se déchire, une Europe qui, pour reprendre les mots de Pierre Drachline, est dominée par le quatrième Reich d'Angela Merkel 2…  Le spectacle de cette guerre débouche sur le mutisme du poète, mutisme qu'il reconnaît comme devenant prétexte à écrire des vers : "je cherche des mots / mais il n'y a plus de sens" (p 21). La visite de l'Historial de la Grande Guerre est au-delà des mots, ou plus précisément "du temps qu'il y avait / des noms" (p 26). C'est l'horreur indicible que disent ces poèmes. Il ne reste alors plus au poète qu'à se retirer pour ne pas ajouter de silence au silence qui se dégage de ce qui est présenté à Péronne…

L'éditeur a eu l'excellente idée de compléter ces poèmes par le discours que prononça Henri Meschonnic en 2006 (il disparaîtra en avril 2009) lors de la remise du Prix Jean Arp de Littérature francophone. Plus qu'un simple discours, Pour le poème et par le poème est un véritable essai dans lequel il tente de définir la poésie et l'écriture poétique : c'est qu'il a une longue expérience de traduction des textes bibliques "où il n'y a ni vers ni prose mais un primat généralisé du rythme" (p 39). Henri Meschonnic a aussi une œuvre importante d'essayiste. C'est que "le corps-langage est comme poésie de la pensée" (p 41). Penser Héraclite et non plus Platon, affirme Henri Meschonnic, suivent alors des définitions où le poète essaie de capter ce que représentent la théorie du langage et la poésie qui sont intimement liées. De son activité de traducteur, Henri Meschonnic arrive à la conclusion que "la réalité est que  traduire n'a pas pour produit la traduction d'un texte" mais bien "une représentation du langage" (pp 47-48). Ce qui touche à la poésie, pour dire mal ce que Meschonnic dit si bien. Des approches savantes de diverses connaissances sont convoquées pour aboutir à une définition de la poésie comme "invention du corps-langage" (p 56). Dès lors, vie et langage sont inextricables (p 58). En courts chapitres (qui ne font pas deux pages), Henri Meschonnic essaie de s'approcher au plus près du poème. Revenant à la traduction de la Bible, il met en évidence que "le verset est une unité rythmique, intérieurement organisée" et donc qu'il n'y a "aucune opposition entre des vers et de la prose" (p 64). Le rythme est alors vu comme "un continu de la sémantique sérielle qui neutralise autant la notion de vers et la notion de prose, que leur opposition" (p 67). Henri Meschonnic sait se montrer convaincant mais reste alors des approches poétiques multiples qui font que le lecteur peut trouver son dû n'importe où, peut trouver du plaisir dans des formes rejetées ( ? ) par Meschonnic. Mais c'est là un autre problème : "Laisser passer le poème" affirme-t-il in fine !

 

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1. Otto Dix, "La Guerre". Cinq Continents éditions, 2003.

2. Pierre Drachline, "Éloge de l'imposture". Le Cherche-Midi éditeur, 2016.

 

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Rocio DURAN-BARBA : Une voix me le dit.

 

 

 

Bardée de diplômes, Rocio Duran-Barba est née en Équateur et elle vit à Paris. Ce qui explique qu'elle écrive directement en français son "Une voix me le dit" que publie aujourd'hui La Feuille de Thé. Ce recueil réunit 82 courtes proses terminées par deux mots en escalier (comme les vers du grand Maïakovski) où le terme étrange figure à chaque fois sauf dans le dernier "poème".

Le Cotopaxi (un volcan équatorien d'environ 5900 mètres d'altitude) est entré en éruption (du moins dans ce livre). Mais Rocio Duran-Barba ne se livre pas à une étude scientifique… Populations (avec lamas et alpagas), chamanes, divinités anciennes, dieux (dont Viracocha), viennent assister à l'éruption. Mais ce n'est qu'un prétexte car Rocio Dura-Bara avoue : " Viracocha avait décidé de réorganiser la planète" (p 15) sans qu'on sache si Rocio Duran-Barba se sert de ce prétexte pour revisiter son enfance, les mythes fondateurs (tous symbolisés par des divinités comme  Inti, Mama Quilla, Pacha Mama, Pachacamac, Catequil , L'Homme-Oiseau, Mama Cocha, Illapa, Coco Mama …). C'est écrit dans une langue haletante où se mêlent de brèves phrases et des groupes nominaux. Ainsi renaît une cosmogonie  originale, inouïe… Parmi les milliers de légendes de la création du monde, Rocio Duran-Barba choisit celle-ci sans doute inconnue des lecteurs occidentaux. Les attributs de ces divinités sont divers : gardienne de la fertilité des champs, dieu du soleil, souverain du monde, dieu de l'oracle, déesse de l'eau, dieu du climat, déesse de la santé  : tout trouve une explication… Rocio Duran-Barba accède à l'ivresse, elle est "immergée dans l'alcool de [son] pays aimé" (p 31). La vision se fait cosmique : "Je respirai l'éternel printemps. Nuits dessinées par la Voie Lactée" (p 37). Le panthéon ne connaît pas de limites ; y règne le jaguar du  feu et de la puissance.  L'expression Une voix me le dit revient dans ces proses comme un leitmotiv, ce qui contribue à l'aspect étrange lancinant du recueil. Le mystère demeure exprimé par les contradictions, l'unité des contraires : "L'éruption n'est pas un hécatombe. Ni un problème. Elle était le mystère à redécouvrir. Explosion-Implosion. Verbe et silence. Feu et glace." (p  88) ; il ne s'agit pas d'expliquer (la science est là pour cela), mais bien d' incarner le mystère de la vie alors que la vie garde toujours son mystère. Rocio Duran-Barba rappelle au lecteur que la poésie doit aussi porter les secrets de la vie et des arcanes du monde. Comme elle le dit vers la fin du livre : "Nos âmes avaient besoin de s'imprégner de mystère pour grandir-marcher-voler.  Pour être un peu plus qu'un brin d'existence éphémère" (p 89). Voilà qui devait être dit, c'est ce qui fait le charme de ce recueil étrange

 

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Marianne WALTER : Les espaliers de neige.

 

 

Marianne Walter offre au lecteur un recueil de poèmes célébrant le monde (et sa beauté), non sans interrogations sur le mystère de la vie et de ce dernier. Mais c'est la célébration (de la montagne et de ses paysages) qui domine : et quand le ciel se fissure, c'est "tel une branche sur le bleu de la gravure" (p 12). Marianne Walter maîtrise parfaitement l'art de dire les choses en demi-teintes. La caractéristique de ces poèmes, c'est la délicatesse : est-ce un effet du souvenir ? de la "fraîcheur de la mémoire" ? (car le temps n'est pas la  simple succession des instants, le présent coïncide avec le passé, du moins y prend-il ses racines…). Je formulerai cependant un petit reproche à propos de cette première suite, "Les espaliers de neige", quant à ponctuation. Page 17, les : entre l'enfance et les pêches sont de trop, me semble-t-il, tout comme la , entre des crabes et des poissons. À moins que ce ne soit de simples coquilles? Ou quoi d'autre ? Et ce n'est qu'un exemple… En tout cas, la cohérence gagnerait à une uniformisation de la ponctuation : suppression pure et simple de cette dernière ou restauration intégrale de celle-ci tant la juxtaposition de poèmes ponctués  et de poèmes sans ponctuation est néfaste quant à la forme du recueil.

Je pourrais faire la même remarque à propos d'Alpages mais je ne la ferai pas : si la virgule est présente au sein du poème, jamais il ne se termine par un point (sauf à la page 81, par un point d'interrogation). Est-ce un signe d'inachèvement ? Comme si le poème demandait à toujours à être repris, parce que le poète a sans cesse oublié une notation ? La poésie se fait volontiers descriptive, tous les sens de Marianne Walter sont en éveil ; mais aussi poésie introspective. Sans doute faut-il lire ce recueil comme la trace d'une déambulation en montagne. Marianne Walter a au moins le mérite de capter l'ineffable des cimes ; on sent l'amour qu'elle porte à ce paysage, un amour qui transparaît dans le poème…

 

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Joyce LUSSU : Inventaire des choses certaines.

 

 

Si Marc Porcu est le traducteur de cette anthologie, Joyce Lussu en est l'auteur des poèmes qui la composent. Elle est née en 1912 et décéda en 1998 ; elle fut l'épouse d'Émilio Lussu et la traductrice en italien de Nazim Hilkmet. Si elle traduisit ce dernier, sa poésie rappelle celle du Turc par sa simplicité et son côté parlé.

Ce n'est pas un hasard si elle fut féministe et les premiers poèmes de cette anthologie(extraits de Esclaves et Sbylles) sont consacrés à l'émancipation des femmes.  Son poème "Elle s'appelle Nunziata Bartolacci…" dresse le portrait d'une femme qui vaut mieux que l'état auquel l'ont réduite le mari et le fils. Joyce Lussu dénonce les maternités répétitives, le travail domestique, mais ne perd jamais espoir. Multinationales, armées et religions en prennent pour leur grade ! Joyce Lussu remarque l'absence de femmes dans ces cénacles qui prétendent diriger le monde mais elle sait le chemin qui reste à parcourir. Certes, aujourd'hui que l'émancipation de la femme s'est développée, les femmes de pouvoir singent les hommes : du chemin reste à faire encore ! Le vrai clivage ne passe pas par la division sexuelle, il s'appelle  lutte des classes.

Ça continue avec le Bestiaire politique, des poèmes assez longs qui ressemblent parfois à des fables (d'où le titre). Joyce Lussu appelle lucidement à la révolution, se révolte contre le sort fait aux humains : si elle est une optimiste invétérée ("… confiance et espoir dans le possible des évènements"), elle n'en signale pas moins "… un  élément / pathétique de participation / lié au bonheur et au malheur des gens / qui deviennent nôtres et nous émeuvent" (p 63). La lutte est là… Et l'empathie, et la solidarité (Joyce Lussu sacrifie parfois au didactisme). Et l'espoir… Elle est résolument moderne, actuelle : même le "désastre écologique" est évoqué (p 91). Sans que rien d'édulcoré ou de douteux ne soit dans le terme désastre

Puis vient le Printemps partisan. Le premier poème de cette section montre le dialogue d'une mère au foyer et de son fils partisan. Les quatre derniers vers sont parmi les plus émouvants que j'ai lus. Je ne sais pourquoi, je pense à cet article retrouvé d'Aragon 1 consacré au roman de Janine Bouissounouse, "Dix pour un"… Peut-être, pour reprendre les mots d'Aragon, parce que c'est le livre d'une femme alors que "Ce premier soleil…" est le poème d'une femme, d'une mère… La lutte des Partisans est celle pour un monde meilleur. Joyce Lussu offre une vision où le meilleur côtoie le pire mais ce n'est nullement désespéré. Même si un peu plus loin, elle avoue que la mort "pue le sang et la merde" (p 23). "Diogène en Italie" (pp 125-133) est une allégorie qui rappelle opportunément que la lutte n'a pas de fin tant l'ignominie des gouvernants est forte et au risque de sombrer dans le souvenir, le consensus dont il est question page 133 au vers 6 me fait penser à cette définition qui avait cours dans ma folle jeunesse et qui proclamait que c'était un "con sans sous"  (On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans ) ! La lutte ne se termine jamais : "afin que ce crépuscule ne se précipite pas dans la nuit / mais soit la grisaille opaque qui précède l'aurore".

L'amour, tel qu'il est traité dans la quatrième partie, "Et puis naturellement il y a l'amour", n'est pas exprimé de manière convenue. Il ne s'agit pas de l'amour désincarné, ni de l'amour entre deux êtres vivant au-dessus du monde. Mais cet amour se nourrit de l'environnement qu'il soit naturel ou humain. Joyce Lussu fait preuve de ses talents d'étymologue puisqu'elle écrit un poème, du premier au dernier vers sur le mariage et ses dérivés lexicaux. Car à l'époque, il était difficile de considérer l'amour hors du mariage. Et pourtant que de passions adultérines, hors du Code civil ! Et pourtant, Joyce Lussu termine son poème par une liste des problèmes auxquelles elle ajoute ceux "de couple et de cohabitation / et demain éducation des enfants" (p 155). Non sans humour ! Plus que l'amour d'ailleurs, c'est la vie quotidienne qui est passée au crible, l'adultère n'est pas tu mais tenu à distance et relativisé. Ce que dit justement Joyce Lussu, c'est que l'homme n'est pas seulement objet de désir, mais mieux qu'il est le compagnon de toute une vie, un compagnon de lutte commune…

Les poèmes de "Mon futur vivant" sont ceux de la sagesse. Joyce Lussu remarque et s'interroge : "mais ces grandes amours pour tous / ne doivent rien ôter / à nos amours pour un" (p 191) ou "… comment fait-on / pour aimer correctement / sans faire un tas d'erreurs" (p 203). Sagesse qui ne va pas sans un certain émerveillement et une tendresse certaine : "je m'emplis moi aussi / de bonheur / comme quand tu m'as souri la première fois / pas seulement avec les pétales de rose de ta bouche édentée / mais aussi avec tes yeux couleur noisette / avec tes joues de pêche et ton  petit nez de patate" (p 205). Tout Joyce Lussu est dans ces vers et l'on me pardonnera cette longue citation ! Tout Joyce Lussus mais surtout l'humour et l'amour. Car pour proclamer qu'on aime le genre humain, il faut d'abord aimer ses proches…

J'ignore la langue italienne. Il me faut donc remercier Marc Porcu d'avoir traduit cette anthologie et de m'avoir ainsi permis de découvrir Joyce Lussu. Je souhaite le même bonheur au plus grand nombre de lecteurs…

 

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1. Voir Lucien Wasselin (avec la collaboration de Marie Léger), "Aragon au Pays des mines" (suivi de 18 articles retrouvés d'Aragon). Le Temps des Cerises éditeurs, 2007, pp 163-167.

 

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