Pablo Poblète, Lettre amie à une amie

 

Attends-moi, que j’arrive, je ne suis pas trop loin
et ta peine est trop près de moi pour que je puisse t'abandonner
ce qui signifierait m’abandonner moi-même.
Attends-moi que j’arrive avec de la couleur et de belles paillettes pour jouer aux clowns
et aux cracheurs de feu
dans le festival de la belle et dérisoire et trompeuse
et humoristique vie !
Celle qui nous met au monde pour parcourir et surmonter le plus grand défi, le monde,
notre monde qui me verra un jour m’endormir en Paix, dans un monde toujours sans
Paix.
Ô grand théâtre au ciel d’étoiles furtives !
Extraordinaire spectacle universel !
Nous allons jouer à nous déguiser de jour ou simplement de nuit,
nuit de masques moqueurs et tendres, mélancoliques, mystérieux
ensorcelant notre conscience ensoleillée entre danses et feux d’artifice dans un rite
d’amour à la terre et au cosmos fusion intérieur de goutte sacrée qui glisse par la force gravitationnelle de la pensée
auto baptisée « Larme constellée »
Attends-moi, cœur fragile, fine feuille naissante, attends-moi, je t’amène quelques fruits
de ma lointaine terre natale,
un morceau de neige éternelle de la cordillère des Andes, un bateau à voiles rempli
d’épices qui s’appelle « La valse du paradis »
et une lune inventée et fleurie de «*copihues» par des autochtones austraux tatoués par
les craintes au territoire "De ne plus être "
terre fertile née d'adorations inconnues d’un peuple de Foi, nourrit d’espoir.
Tu verras quelques rayons d’un crépuscule austral au fond de mes yeux et de mes
cernes de peuple ancestral, un reflet d'aiguilles dans le corps d’un impossible, rendu
visage d’ancien enfant
qui a su se battre pour exister au milieu de l’agression de l’inexistence.
Je sais que mes cadeaux ne répondront pas à tes interrogations issues du grand volcan
qui est l'esprit de vivre chaque instant avec des minutes englouties par tant
d'incompréhension de soi et des autres.
Je voudrais te dire que j’ai appris l’alchimie de transformer ma douleur originelle en
musique d’un beau rêve à moi pour communiquer avec des oiseaux sourds aux ailes cassées.
J’ai appris à transformer ma plaie ouverte en fleur fraternelle.
Ensemble nous irons visiter, toi et moi l’innocence, celle que j'ai perdu dans les
labyrinthes d’un temps capricieux et celle qui a percé mon âme reflet de ton âme.
Nous avons toi et moi, encore du temps a donner avec nos mains si jeunes et si
anciennes, un petit émerveillement de vie,
pour ceux qui ont oublié de chanter la vie.
Toi, tu iras bercer les nouveaux héros blessés et moi, j’irai à la vendange à sucer les jus
divins des vignes bénies ou peut-être, j'irai à la récolte des olives penchées en haut des
nuages.
Tu me raconteras combien de temps tu as mis pour réussir à ouvrir tes yeux, moi, je te
raconterai combien de vie j’ai vécu pour apprendre à ne pas m’étouffer de mon propre
souffle libéré.
Combien de chemins inextricables entre le bien et le mal j’ai dû traverser pour arriver à
écrire ces mots fraternels d'amour universel que je t’écris aujourd'hui en étant bercé
par l'océan de l’île de la Guadeloupe en pensant à toi et tes jeunes ténèbres.
N’oublie jamais, ma jeune amie,
là où existe l’obscurité, existe forcément la lumière.
Continue à marcher ! Ne regarde plus en arrière
Avance ! Avance vers ta lumière!

*** Copihue, fleur nationale du Chili.




Emmanuelle Gondrand, Toi et autres poèmes

Toi qui manques au jour comme la nuit au monde
Guettant son repos sous la lampe
Toi dont les yeux marchent au repaire
Humant le seuil de chaque vent
Toi qui effeuilles demain de tes doigts détachés
Vérifies et cales le sillage
Toi qui n’es pas, que j’invente
Ma compagne rendue
Mon épaule promise

Palmyre

Dans l’atelier presque nu
Le jeune mécanicien inventa la pièce
Et disparut
Poussant un pneu
Comme on distrait un cœur lourd
Par les rues larges à digérer une prison.

Au mur de l’oasis
Il faut être bien espiègle pour passer
Ou l’enfant comme l’eau façonnant son chemin.

Les hommes
Seuls
Talons agiles
Abritent dans leurs manches le savoir bruni.
Ils peuvent le soir lever la tête
Vers les mains des arbres s’offrant le dernier soleil.

Là-bas, les ruines sont de nos rêves faites, debout.
Par leurs pores la terre roule sa fierté de nous porter encore.

La brute ignore

Qu’en explosant

Le sourire des siècles rejoint la lune énorme

Qui tient les comptes.

Amour

Tu es le larmier de toutes mes façades
Viens, abritons-nous si seuls
L’orage atteindra à temps la croupe de nos rires
et le revers de nos joues.
Sur la tienne je pose ma main, ligne de basse
qui soutire à tes questions
leurs torsades
qui sème dans tes yeux
leurs altérations.

Je vois que tu te penches sur ce tableau connu en y cherchant ce qui te fait trembler.
Ecoute derrière la pièce d’eau le passe-pied masqué et la grive qui l’espionne.
Martèle encore un peu l’image et tes yeux riront eux aussi.
Sur la grève pour Cythère on se hâte, mais s’il fallait rester ? Pour suivre d’un doigt
brûlant la courbe où au calendrier tu mêlas les feuilles pleines, les fruits ramassés,
les barques soudaines et nos bras délicieux.

La bourrasque promise fait sourire les fenêtres. Je t’offre nos épaules au vent,
caressant l’espace de gammes en serments. Je t’offre la croisée ouverte sur le mur
chaud où s’impriment, la veille en applique, l’appui de demain, l’impossible toujours.

∗∗∗

Mon garçon

A mes fils

Mon frêle et gracile.
Mon garçon
Mon petit miel qui rit

Ma lecture innée
Mon sommeil de moissons
Mes sillons résumés
Mon parasol en bonds.

Je fais le serment rose de faire se lever le soleil comme tu le veux : et tu tiendras ma
main.
Je fais le serment roux de ne jamais m’incliner en barrière : et tu lâcheras ma main.

Je veux être la mousse des forêts reculées, douce à ton pas curieux et nu de terreurs
résiduelles et puissantes.

Je veux être la brume qui s’étiole à la proue de tes départs, parfumant tes doutes de
la sève du retour entier.

Je veux être la jointure blanche de tes poings au haut des boulevards où d’autres
vont en pente, lorsqu’il faudra trouver la maille par où commencer.

Je veux être, aux soirs des solitudes qui ne manqueront pas, la paroi qui t’investit
d’un miroir prometteur.

Je veux être le filigrane dont tu disposes et que tu emportes partout.

Je veux que tu n’égares pas l’enfant lorsque sonne la fin des récréations ; que, les
pieds empêtrés dans le cartable du devoir, tu ravales les rages aux avenirs inutiles,
que tu tiennes le regard hors des grilles, visant demain et son corps de danseuse.

Je veux que tu arraches à l’aube qui enfante
La promesse de ton dû et ta consécration
Que tu forges ton été sans mesurer ton pas
Que ton envergure paisible résolve l’horizon.

Je veux que de tout cela tu me saches effacée.

∗∗∗

Pour ma fille

L’arpège continu des temps jusqu’ à toi
Lance sa main dans l’air
A l’heure sans hier
Juste l’ombre jeune au volet replié.

Il faut laisser entrer le soleil dans les maisons
Qu’il caresse les oiseaux posés là.

Tu sais, ou tu apprendras, sur ta tige penchée, que les hautbois des attentes
Vernis épuisants, marchent par gradins sur les mélancolies.
Tu en résumeras le seuil en un seul pas qui claque
Et cela sera : une guitare, son chemin
L’herbe aux lèvres et le sourire aux dents.

Epouse des pétales du vent
Tu ouvriras les vannes et les miroirs qui grondent
Tes cheveux orneront la nuit et l’orbe blanc
Sans frein ta courbe rejoindra le ruisseau grisé
Et tes cils en coulisse.

Affolée peut-être de tout ce qui ne viendra pas
Tu vibreras comme la corde au manche

Et tu calmeras le cœur, fléchette et trésor,
Qu’il laisse
La dernière note mourir.

 

∗∗∗

Rebours

La nuit ferme ses lèvres
Sur la coupe laissée par le dernier dormeur.
Par un piédestal dérobé nous fuyons son front
Les ères advenues
Celles qui ne commenceront pas.

Des étoiles jumelles crient à l’horizon
Se déclinent savantes
Bien que percées sur le calque des vœux.

Si la voûte signait
Nous nous rangerions aux couleurs qu’elle verse
Les feuillages enfleraient en un secret de fruits
Et sur les ponts la musique naîtrait
Comme l’honneur de l’aube au matin inédit.

Mais il faut peser l’illusion
Glisse la mécanique
Sans sonner se décale d’un cran
Ô partir mais où
Menteur, l’arrière-pays n’a gardé
Qu’une griffe seule accroupie et buvant
Le mince filet qu’on lui avait confié.

Cette sente mène aux racines maigres
Où l’homme raréfié
Grignote sa chaleur comme un biscuit de pirate.
Ni l’enclume ni la roue ne réclament leur dû.
La main qui se lance ne retombera pas.

Au cœur des antres, sous les vallées, gisent des lettres, en tas.

Présentation de l’auteur




Gérard Leyzieux, S’accélère le rythme des heures et autres poèmes

 

S'accélère le rythme des heures

Vitesse au cœur, fuit l'instant

Et te percutent les soubresauts des secondes

Battements impulsifs de heurts incertains

S'accélère encore la crainte des mains

La chute silencieuse du lendemain

Impression d'échos immémoriaux

En ton corps ce trouble qu'exister admet

∗∗∗

Chaque seconde t’érode

Bombardé de toutes parts

Ton corps se fait et se défait

Ton corps s’use et se construit

Chaque seconde t’accorde au monde

Bousculé, bouleversé, sans cesse meurtri

Ton corps participe à la communication planétaire

Chaque seconde tout au long des jours

Ton corps n’existe que par l’intégralité de l’univers

Et quelques-unes de ses pensées affleurent au bord de tes lèvres

∗∗∗

Souffle lent plein d'aisance

Les bruits au-dehors du corps

T'arrivent par vagues successives

Plane le bleu sur un fond blanc

Vogue l'horizon en ta mémoire

Et la musique des éléments

Et les sourires des amants

Et les parfums enlacés des ans

T'enveloppent d'oublis suaves

Évacuant les débris des tempêtes anciennes

∗∗∗

Jour sombre sourd au soleil

Couleurs sans teint ni rose

Fondent les heures sur la nature à la démesure

Pendant que tu laisses ton corps à son usure

Au même endroit s’écrivent des histoires différentes

Au même moment s’écoulent les flux différemment

Siffle le merle sous l’éclaircie

Et rugit le lion des contrées éloignées

Mais la journée entre en son crépuscule

Bientôt tout s’emplira du silence de la nuit

∗∗∗

La rue a éteint ses lampadaires d’hiver

Tout est ombre en l’absence d’astre solaire

Quelques reflets du passé meublent la brume

D’où émergent de glabres et ladres candélabres en balade

La campagne s’est couchée sous un drap blanc

Et sous l’image lunaire le silence reste clair

De l’horizon océanique un écho de l’été vient déverser sa mélodie

Mais les sons s’estompent à la ouate qui nourrit l’air

 

Présentation de l’auteur




Damien Paisant, SE VIVRE — EXTRAITS suivi de PARADOXES

 

Il s’était résolu à ne plus

Multiplier ses problèmes

D’être qui manque d’Être

Car c’est s’inventer

Au lieu de Se Vivre

 

S’inventer des solutions

Pour jouer à ne plus être

Tout en sachant qu’il n’y en a pas

 

Or    l’être est une solution donnée d’avance

À condition de se donner tel qu’il est

 

***

 

Dans cette impasse

Il décidait de ne pas choisir

Refusait d’y entrer pour en sortir

(Admettait qu’on la refuse)

Par peur d’y rester

 

Par peur de rester là

Où s’était-il toujours trouvé

C’est alors que…

 

IMPASSE

 

C’est alors que j’entre

Pas tout à fait

Parce qu’elle est encore

Dans ma tête

Cette impasse

Dans ma tête

Ça veut dire que

Je ne la traverse pas

Physiquement

Ça veut dire

Que mon corps

N’est pas prêt

Mais je rentre quand même

Un cœur dans la tête

Un cœur dans le corps

(Paradoxe cordial)

Le cœur bat de ne pas se battre

Et de vouloir se battre

 

***

Je veux nommer l’impasse

Elle me prive (m’a privé)

De langue

Elle est ce souvenir

Du devenir manquant

Elle me fait oublier

Que je suis un être

De manque

Je commence par

Me nommer         Impasse

 

L’impasse que je suis

C’est un début

Pour vous dire que je ne vais

Pas finir tout de suite

(le travail de ma disparition)

 

(C’est ici que réapparaît l’amour)

 

***

L’impasse que je suis

Est entre ma disparition

Et ce qui réapparaît

C’est un amour en travail

Si vous préférez

Car si l’amour a toujours existé

Il m’a fait douté de son existence

(le doute des créateurs)

***

 

L’impasse des créateurs

Dans ce qu’ils ont transmis

« La création leur a échappé »

(Je me transmets moi-même

Aujourd’hui un au-delà

De la création)

                                 échappé

Car ils ont échappés

 

À leur propre transmission 

J’avance à l’intérieur de l’impasse

La tragédie du sens

Est une absence de signification

Donnée à l’histoire individuelle et commune

 

Un déni devant l’inconscient des évidences

(un délit du psychisme)

 

***

 

A l’extérieur de l’impasse

Il y a le vouloir volontaire

D’un grand chemin mais

D’un petit cheminement

 

Ce qu’ils font subir à leur corps

L’âme le leur fera subir

 

Le grand chemin est une

Idée de toute puissance

Le cheminement est une

Intériorité de la toute puissance

 

« L'homme est quelque chose qui

doit être surmonté » (F.N.)

 

***

L’impasse comme puissance contrariée

Ou l’égarement vers une mortalité maîtrisée :

immaturité de l’esprit qui ne peut concevoir

le naissant et le redevenir-poussière

Ou la course effrénée vers une soif de l’impossible

(ce qui est possible ne sera jamais possible)

Ce qui est possible ne sera jamais possible dans l’impasse

Dès qu’on se rapprochera d’une possible possibilité

Dans ma soif pour l’impossible         je me permets

De croire à l’idée d’un oasis     mais quand celle-ci

Devient une réalité   je n’y crois plus et je me

Mets en situation d’échec

***

L’impasse comme processus

À l’humble endurance des « guerriers sans combat » (I.M.)

Qui placent leur prouesse dans une gloire noble

Mon être est supérieur à la reconnaissance qu’on lui attribue

Car il se reconnaît d’abord lui-même par son désir de créer

(l’œuvre dépasse souvent la mort de son auteur)

 

***

Lenteur dans l’impasse

Marathon organique et spirituel où

Je questionne ce contre quoi je butte

Dans un temps autre que celui du réel brut

Parfois je ne vois pas ce contre quoi

Je butte car je ne veux pas voir

 

***

 

Souffrance & impasse 

Ce que je peux voir est synonyme de bravoure

L’épreuve d’un œil ouvert sur son monde interne

Où je contemple le miroir de ma haine soutenue par l’amour

Faire l’impasse sur la haine

Et croire qu’elle est antagoniste

À l’amour est une erreur car

Pour haïr faut-il encore avoir aimé

Pour pouvoir en douter par la suite

Faire l’impasse sur sa propre haine

Revient à tromper l’authenticité

De sa vérité et c’est prétendre

Une certaine imperfectibilité

 

***

L’émotion d’une impasse

Dans ce qu’elle fait vivre

Au moment où je tombe

(Qui appelle à se relever)

Parce qu’il est nécessaire

De vivre pour mieux

Se connaître         Se connaître

Étant une entreprise secrète où

J’apprends l’oublie de ce que

Je ne disais jamais               

J’oublie ce que j’ai appris

À ne pas dire

 

***

Souplesse dans l’impasse

Où ce qui aliène — le fantasme —

Demande qu’on s’y attache pour

S’en détacher : la peur de ne pas

Pouvoir sauver par exemple —

Le fantasme de sauver — exige

Une gymnastique mentale

Avant de renoncer     faut-il reconnaître

La source de cette souffrance

Source de l’impasse

Où la perte me fait

Aveugle d’une infaisabilité

Apparente

Où ce que je sais faire

 

À l’état de penseur embryonnaire

 

***

  

Enfant de l’impasse

Ce vers quoi je me

Risque si je tends

Vers la tendresse 

Aventureuse d’aller

Rencontrer cet autre

Qui m’arrache à moi-même

 

***

 

L’arrachement de cette impasse

Nous rappelle un départ

Comment quitter « soi » et tout

Ce que ce mot recouvre :

Son attachement à la douleur

Son goût pour la convoitise

Sa hantise, ses obsessions,

Ses limites etc.

L’égo — dans cette impasse

Ne se fie pas à ce qu’il a

Traversé mais traversera

Identifie son être non à ce qu’

Il est devenu mais deviendra

Ne défie pas son existence

Au détriment d’un autre

Ne se méfie pas de l’impasse

Car il passe par elle

Pour la dépasser

PARADOXES — EXTRAITS

 

ÉCRASE

« écrase », je t’ai dit d’écraser mais je ne me suis pas dit d’écraser,
je t’ai dit « écrase », mais le problème c’est que tu m’écrases même
pendant que je marche et j’ai pensé « m’aime pas en trêve celui-là »
sauf que j’ai penché pour le problème car tu penses comme lui, je veux
dire tu dépenses le problème par des rêves qui écrasent la marche droit
derrière moi car devant c’est très loin derrière, d’ailleurs je suis si près
de mon père que je deviens ce qu’il n’est jamais devenu, alors tu es
revenu à sa place et cette place m’écrase, elle tasse mon petit devenir
pensant qu’il faut toujours penser ce qui va arriver par la pensée même
pendant que je marche  et j’ai pensé « m’aime pas celle-là » sauf que
j’ai penché pour la solution mais elle écrase toujours le problème auquel
je repense, que c’est lui chercher un sens qui fait que je ne ressens
pas ce qui veut me trouver devant sans éprouver de ressentiment où
je règle mon sentiment sur toi qui ne peut pas me sentir car je
descends d’un père que le derrière a écrasé pour subir son devant
avant qu’il ne surgisse, alors je continue de marcher pour croiser
l’auteur du problème qui rêve d’une solution comme on écrit son nom,
d’ailleurs comment je m’appelle, tu vas voir qu’on ne peut pas oublier que
c’est moi qui vais revenir car je descends bien d’un père que
le sentiment a donné pour dérégler son ressentiment et marcher tout
en devenant « celui-là » même quand il m’écrase, « m’aime bien
celui-là » j’ai ressenti

 

 CE QUI REVIENT TOUJOURS

quand l’un demande, l’autre répond, toujours, quand je lui demande
pourquoi ça revient toujours, il me répond comment ça ne reviendra
plus, quand je lui demande comment être sûr que ça ne revienne plus,
il me répond pourquoi une telle question, alors je continue de le
questionner car ça revient toujours mais lui ne cesse de répondre que
c’est à cause de la question, que c’est la question qui provoque toujours
ce qui revient, alors moi je demande ce qu’il y a derrière la question et 
lui me répond qu’il n’y a que ce qui veut revenir, que c’est devant qu’on
arrête de voir, mais moi je lui demande ce qu’on arrête de voir, ce à
quoi il me répond d’arrêter de voir ce qui revient toujours, alors je lui
demande comment voir sans que ça revienne puisqu’il faut bien
comprendre et lui me répond qu’il n’y a rien à comprendre car ça
reviendrait à se comprendre soi-même — ce qui revient, venant de soi
— et se comprendre soi-même reviendrait à ne pas être, alors je lui
demande comment peut-on ne pas être, lui me répond que c’est en
étant responsable de ce qui revient toujours, alors je lui demande
comment ne pas être responsable de ce qui revient toujours, lui me
répond que c’est en étant responsable de ce qui est en train de venir, 
alors je lui demande de m’expliquer, lui me répond qu’expliquer ce qui
est en train de venir fait revenir ce qui revient toujours, que c’est
chercher derrière la question sachant qu’il n’y a rien à voir, que c’est
devant qu’on arrête de voir, ce qui revient toujours, venant de soi, fera
venir autre chose, alors je lui demande quelle est cette autre chose, lui
me répond que c’est cette chose qui déplace la question dans l’en train
de venir, je lui demande alors si ça ne revient pas au même, lui cette
fois me demande de revenir à moi-même

  

IL N’EMPÊCHE

je ne vois pas ce qui m’empêche car je suis ce qui m’empêche,
il n’empêche que si j’en parle c’est que ce qui m’empêche ne               
m’empêche pas complètement, je sens bien que je peux m’autoriser
encore à ne plus être empêché, ça commence comme ça, c’est une
question d’adresse, il y a quelque chose qui veut s’adresser à un autre
pour être autrement parce que sinon je suis toujours ce qui m’empêche
et non celui que cette chose n’empêche pas mais cette chose ne                     
fait que vouloir car elle questionne
l’adresse au lieu d’y répondre
directement par l’adresse pour justement voir ce qui empêche, si                 
c’est l’autre, moi ou les deux, il se trouve que c’est souvent les deux
quand on choisit une adresse que l’autre refusera, sans le savoir
évidemment, cela s’explique au moment où on nous a refusé cette
chose qui nous autorise d’accepter ce qui nous empêche car on ne peut
pas tout accepter ou alors tout accepter différemment, c’est-à-dire
accepter de ne pas être accepté sans chercher de raisons, en se
persuadant par exemple que tel autre nous refuse parce qu’il se                 
refuse lui aussi de voir, de voir ce qui l’empêche, à la différence qu’il                 
le dissimulerait, en interprétant donc ce qu’on prête à soi comme vrai
mais qui   nous empêche de vraiment vivre tel ou tel autre comme une
part de soi qu’on voit mourir pour pleinement renaître, je vois ce qui ne
m’empêche pas car je ne suis pas ce qui m’empêche

  

AIME

Il t’aime tel qu’il ne s’aime pas, comme il n’est pas, mais ce que tu aimes
c’est qu’il ne t’aime pas ainsi car si en plus tu dois aussi t’aimer, ça fait
beaucoup, ce que tu aimes c’est qu’il aime ce que tu n’aimes pas chez
toi, vous êtes deux à chercher l’amour chez l’autre qui a trop aimé vous
le prendre, je veux dire  que cet autre n’était pas prêt à le laisser vivre
comme il l’a donné malgré lui, on peut penser qu’il le voulait au point
d’y penser, jusqu’à ne rien faire que toujours le reprendre pour ne jamais
être surpris, puisqu’il faut bien garder l’amour contre soi et ne pas
regarder qu’il provoque, autrement c’est trop de place dans une place
vide, je parle de ce qui ne veut pas parler car en aimant il donne sa
place sans savoir que tu la lui donnera à ton tour, de sorte qu’on             
tourne autour de cette grande place qui vous tient dans une
contenance où l’on retient le déplacement, celui de deux êtres au sein
d’une même place qu’ils partagent, sans quoi c’est chacun sa place                
et il manquera toujours un peu de chaleur pour manquer le froid qui
envahit le manque parce qu’il serait trop envahissant, c’est sûrement par
peur d’être envahit, envahit par lui, mais  on comprends bien que ce qui
l’envahit c’est de pouvoir être l’objet de ce manque car c’est un objet
qui prend la place du sujet tandis que le sujet lui, vit le manque comme
un pouvoir se renonçant à prédire ce qui pourrait l’abolir, encore faut-il
reprendre sa place sans chercher l’amour chez l’autre qui a trop aimé
vous le prendre puisque cet autre n’est plus vous :

il t’aime tel qu’il s’aime, comme il est, ce que tu aimes c’est qu’il t’aime
ainsi car ce que tu aimes c’est qu’il aime chez toi ce que tu n’aimes pas,
qu’il t’aime comme tu es tout comme ce qu’il aime chez toi c’est que tu
l’aimes, comme il est

 

INDIGNE

il justifiait ses plaintes avec l’injustice d’un monde qui avait échappé                  
à son propre monde dont il s’était fait l’étranger, sans le savoir, car                    
il défendait, comme un jouisseur défendu, ce qu’il ne pouvait défendre                    
à l’intérieur, un jouisseur d’extérieur que retient sa jouissance dans ce
qu’elle procure, naturellement, une jouissance bien en place qui ne
change pas de place et ne se trompe pas de monde, on ne règle pas                    
un problème, on dérègle une solution, toute solution étant un raccourci
qui rallonge l’étendue du problème car toute solution est de croire
l’autre monde à notre portée comme si cette portée était mondialement
accessible mais c’est en fait ne pas croire au monde que nous
intériorisons, ou  alors c’est vouloir mondialiser ce qui a été localement
mis sous silence, à titre personnel, où chaque projection vers l’autre
devient le titre d’une grande page de couverture sans livre à vouloir livrer
la vérité d’un sauveur qui peine à se sauver car c’est matraquer l’objet
de sa peine comme on traque un rebelle qui braque ce qu’on a chouré
chez lui, une cause qu’il s’est approprié pour  ne pas s’occuper de la
sienne, je parle de la cause qui ne cause que sur lui-même et pas sur
ce qui le provoque en écho, à ce qu’il a vécu comme provocation, en
écho de coco, envieux de ce qu’il n’a pas eu parce que le coco envieux
veut absolument tout avoir sauf son être, ou alors en écho de bobo qui
s’écoute  parler du monde entier, monde qu’il divise en deux pour
simplement faire entendre soit une haine sans amour soit un amour
sans haine selon ce qui l’arrange dans telle ou telle situation,
parce que l’oppressé évoque avant tout son impossible vocation, celle
de ne pas être devenu cet oppresseur rencontré à la naissance,
d’ailleurs, ce qu’il déplore provient d’un manque dans ce qu’il n’a pu
explorer, un pleureur qui questionne l’objet de ses pleurs, un pleureur
en quête de sujet : il justifie l’injustice du monde avec ses plaintes que
son propre monde laisse échapper et dont il se fait l’héritier

PAS DE PROBLEME

il voulait ce que je ne voulais pas, je voulais ce qu’il ne voulait pas, c’est
pas toujours facile, nous sommes deux à vouloir, vouloir différemment,
que nous soyons deux n’est pas problématique, c’est bien normal,                   
la problématique c’est de ne pas s’entendre sur le vouloir car chacun
veut être pleinement lui et pas l’autre qui veut l’être aussi sauf que ça
peut devenir un problème où l’un empêche l’autre d’être et inversement
alors on finit par vouloir que l’autre ne veuille plus ou alors ne veuille
plus que ce que l’autre veut sauf qu’à ce rythme on piétine sur l’être qui
se relève avec de moins en moins d’être qui voudra de plus en plus
contenir ce qu’il veut pour de vrai car celui-ci apprend à ne devenir que
cet autre pour le garder, c’est en réalité un faux problème car on peut
bien vouloir à deux et même différemment, que nous soyons deux n’est
pas problématique, c’est bien normal, la problématique c’est de ne pas
vouloir s’entendre car chacun n’entend que ce qu’il veut et l’autre aussi
sauf que si chacun entend le vouloir de l’autre ça ne deviendra plus un
problème et l’un n’empêchera pas l’autre de vouloir car si je comprends
ce qu’il ne comprend pas, qu’il comprend ce que je ne comprends pas,
ce sera plus facile de vouloir ensemble comme deux êtres vivant
pleinement leur vouloir, chacun pourra exister pour l’autre sans
disparaître et à ce rythme au contraire on sera porté sur l’être et quand
il piétinera de ne plus être on le relèvera avec de plus en plus d’être qui
voudra de moins en moins contenir ce qu’il veut pour de vrai car celui-
ci apprendra à devenir avec cet autre pour cette fois le regarder, ce n’est
plus un problème

IL N’Y A PAS MIEUX

Il n’y a pas mieux, je me dis, pas mieux que toi, dans ce que tu fais,
pourtant je ne te connais pas, je n’ai aucune idée de ce que tu te dis,
peut-être tu ne te dis rien de ce que je me dis, peut-être que c’est normal
pour toi, peut-être tu te dis même, qu’on peut faire mieux, voir qu’on fait
mieux, ailleurs, je ne sais pas, en tout cas, je sais qu’ailleurs, il n’y a
personne, car ailleurs, on ne sait jamais et si je crois qu’il y a quelqu’un,
ce n’est que moi qui me voit en un moi qui voit tout ce qui se fait de
mieux, un grand moi qui se revoit quand il était un petit moi, qu’on a
voulu grandir, parce que la grandeur dépassait ces autres moi dans ce
qu’ils avaient de trop ou de moins, ce qui les poussait à me repousser
jusqu’à ce que moi je les repousse pour grandir par moi-même, alors                
il n’y a pas mieux, je me dis, pas mieux que moi, dans ce que je fais,             
car ce que je fais n’est pas ce que tu fais, c’est facile à dire, pourquoi
ce que tu fais est ce que j’aimerais faire,

pourquoi je n’aimerais pas faire ce que tu n’as pas fait, je me connais
pourtant, j’ai bien une idée de ce que je me dis, peut-être tu n’es rien
d’autre que cet autre que je n’ai jamais voulu être mais que je suis
devenu, faute de moi, peut-être que c’est normal pour moi, peut-être             
je me dis même qu’on ne peut pas faire mieux voir qu’on fait bien mieux,
ici, je ne sais pas, en tout cas, je sais qu’ici, il n’y a que moi, car ici, on
sait toujours, et si je crois qu’il y a un autre, ce n’est que toi qui me voit
en un moi qui voit encore mieux que ce qui se fait de mieux, un petit
moi qui se revoit déjà avoir été un grand moi, qu’on a voulu diminuer,
parce que ces autres moi ne dépassaient pas la grandeur dans ce
qu’elle avait d’indépassable, ce qui la poussait à me pousser jusqu’à ce
que moi je la repousse pour me grandir moi-même

 

 TRANSGRESSION

il voulait transgresser le pouvoir de sa graisse qui le transportait
lentement comme chaque pas qu’on reporte pour asseoir une paresse,
c’est pour ça qu’il voulait grandir son paraître et snober l’authenticité
trompeuse de cette graisse ou plutôt faire apparaître l’endurance de
son origine tout en épurant son corps, il voulait transformer sa pensée par
l’abolition des questions et des réponses car ni l’un ni l’autre ne pouvait
pas nier le chemin qui chemine dans le pas même surtout quand ça
glisse,  parce que c’est là qu’il voulait transgresser la loi du sol qui
l’engraisse avec son goût pour la paresse en arrêtant de vouloir, il avait
alors   décidé de voir, de voir à l’extérieur de lui car à l’intérieur on veut
toujours croire à ce qui empêche le pas et dépêche la paresse qui
dissimule sans dire la détresse au lieu de rencontrer son désirant en
train de désirer autre chose que ce qui devait absolument le désirer               
car dans ce k ce sera toujours la déception d’un k venu pour analyser
le manque jusqu’à l’anesthésier, histoire de rester dans l’histoire,                      
une histoire qui manque le présent à venir pour désirer son désir absent,                                   
il racontait alors comment régresser l’amenait cette fois à engraisser              
la transgression de son pouvoir qui le transportait rapidement comme
chaque pas qu’on porte pour grandir une paresse, c’est pour ça qu’il              
ne paraissait plus mais transgressait dans l’apparition, faisant
apparaître l’origine de son endurance tout en incorporant son épurant,
il pensait l’abolition par la transformation des réponses en questions

Je suis (dans la vie) - © Voix & Musique : Damien PAISANT // Réalisation : Vanina TACHDJIAN




Lorenzo Foltran, Naufragé dans la piscine

 

Ogni cinquanta metri, alla virata,
la giravolta mette sottosopra
la clessidra e resetta in una spinta
propositi anaerobici e subacquei.
La bracciata col ritmo cadenzato
segue il tempo deciso dalla testa
e si adatta, dal grave all’allegretto,
in base alla distanza della gara.
Ogni cinquanta metri, fino al bordo,
il metronomo oscilla e giunto al muro
il mosaico prende forma, lo si tocca,
ma con lo sguardo altrove: l'altro lato.
L’olimpica fatica di nuotare
nel fremito dell’acqua di cottura.

*

Tous les cinquante mètres, au virage,
la pirouette met à l’envers
le sablier et réinitialise d’une poussée
des propos anaérobiques et sous-marins.
La brassée avec un rythme cadencé
suit le temps décidé par la tête,
et elle s’adapte, du grave à l’allegretto,
en fonction de la distance de la course.
Tous les cinquante mètres, jusqu'au bord,
le métronome oscille et atteint le mur,
la mosaïque prend forme, on la touche,
mais le regard est ailleurs : de l’autre côté.
L’olympique fatigue de nager
dans le frémissement de l’eau de cuisson.

 

∗∗∗

Alla deriva, naufrago in piscina,
il cloro esala i fumi soporiferi,
narcotizzanti, droghe a poco prezzo,
che a bocca aperta inspiro quando emerge
in una smorfia dall’acqua la testa.
Fino a che posso libero i polmoni
per tenere lo sguardo sull’abisso.
Ma dal bordo di marmo si propaga
la luce fluorescente dei fanali
che impedisce alla fossa di salire.
Sotto, le orecchie piene di silenzio
e costante il gorgoglio in superficie.
Con le onde in alto, scelgo di affondare,
avvolto dalla massa, urlo di bolle.

*

À la dérive, naufragé dans la piscine,
le chlore exhale des vapeurs soporifiques,
stupéfiants, drogues bon marché,
que je respire la bouche ouverte quand
la tête sort de l’eau avec une grimace.
Tant que je peux, je libère mes poumons
pour garder les yeux sur l’abîme.
Mais du bord de marbre se propage
la lumière fluorescente des feux
qui empêche la fosse de monter.
En bas, les oreilles pleines de silence
et à la surface un gargouillement constant.
Avec les vagues en haut, je choisis de couler,
enveloppé dans la masse, cri de bulles.

∗∗∗

 

Chilometri passati in acqua, in vasca.
Il cloro anestetizza la fatica,
un velo opaco brina la vetrata.
Vago l’orario, presto, forse l’alba
o un tramonto d’inverno oppure entrambi.
Il giorno dura sessanta secondi.

Il bordo, la virata, un’altra vita
cambia la consistenza,
la sostanza dell’acqua.

Galleggio in una melma spessa e torbida.
Le braccia ai fianchi, i palmi chiusi a pugno.
D’un tratto luci fredde accese in vitro.
Come riapparso da un sogno mi volto
e il cronografo sullo sfondo segna
il tempo: fine dell’allenamento.

*

Des kilomètres passés dans l’eau, dans la piscine.
Le chlore anesthésie la fatigue,
un voile opaque givre la fenêtre.
L’horaire vague, tôt, peut-être l’aube
ou un coucher de soleil d’hiver ou les deux.
La journée dure soixante secondes.

Le bord, le virage, une autre vie:
la texture de l’eau,
sa substance change.

Je flotte dans une vase épaisse et trouble.
Bras aux hanches, paumes fermées en poings.
Soudain, des lumières froides allumées in vitro.
Comme réapparu d’un rêve, je me retourne
et le chronographe en arrière-plan marque
l’heure : fin de l’entraînement.

Présentation de l’auteur




Marie-Anne Bruch, Cristallins secrets (et Doubles traîtres)

Décrue

Les veines font
moins de bruit que les vagues,
Les cils portent
moins d’ombre que les silences.

La maison a encore maigri cette nuit,
à l’aube les combles se sont vidés de tous mes rêves exagérés, de toutes mes peurs
extrapolées.

Le sommeil traîne ses dernières loques derrière l’armoire, sur le plancher des réalités toutes
crues.

Je plante mes migraines dans le verger neuronal puis je coupe la poire en deux.

La lumière fait brûler le vide des vitres et le trop-plein des instants morts.

∗∗∗

Délectations mordorées

La lune avait répandu partout
son odeur de cire vierge, ses pâleurs de cierge vicié.

On ne croit pas que la solitude bien ordonnée commence par soi-même.

La chair encore striée de sommeil attend pour s’abreuver le soleil aigre-doux.

La fin de la nuit ouvre le ciel sur nos visages.

L’hôpital se moque du charivari de la nostalgie et les ambulances traînent des acouphènes
dans les caniveaux.

L’hémisphère gauche, pour prendre quelque altitude, a toute latitude.

La fin de la nuit fait tomber nos paupières dans le tiroir à gants.

∗∗∗

L’averse en vitesse

Le ciel perd son temps,
La voiture épaissit sa carapace.
Les essuie-glaces ont de plus en plus de caractère.
Le pare-brise peine à ramer contre le mal au cœur.
La grisaille en travers de la gorge, on voudrait dessiner des étoiles sur les vitres.
C'est la condensation qui fait pleurer le soleil.
Les gouttes couinent comme des vieux métronomes.
Le cœur navigue à vue et la buée enfile des perles.
Maintenant, le ciel tombe en panne.

∗∗∗

Chambranles et vantaux

La peinture s’écaille,
La porte s’écarte.

Accrochées au bout des cils
les fluctuations d’un sommeil,
les ondes d’une solitude.

Résister au réveil –
Sous la douleur d’un rêve amputé,
les paupières
se déchirent de l’intérieur.
La peau comme un paravent de pierre
dissout l’enchantement.

Tenir debout –
le bout du pied cherche
les terminaisons nerveuses
de cette nuit épuisée.
Subir les subites démangeaisons
du plafonnier tyrannique.

Le café se résigne sans délai
à sa noirceur clairvoyante.
Le marc de mon mal-être
n’arrive plus à filtrer
le futur qui décante.

∗∗∗

Focus sur le flou

La simplicité de la vie
est une vaste cacophonie,
la lumière provient
toujours de sources impalpables.
Nos vœux cognent sans cesse
contre une faiblesse implacable.

Les horizons les uns après les autres
se chevauchent et se confondent
avec les doutes du voyageur.

Le monde dessine des ellipses,
des astres glissent sur leurs éclipses,
nos champs de vision sont
moissonnés par les ténèbres.

À force d’attendre
la pérennité du désir,
il s'est couvert de mousses.

 

Présentation de l’auteur




Anna Malihon, Poèmes

Traduction traduction d'Ella Yevtushenko

 

Sans-abri

Notre maison est
un bateau abattu
qui continue à ramper sur la terre desséchée
comme un gros coléoptère confus
il remue les rames
fouettant la crème du brouillard

Et nous, nous habitions dans une ancienne machine à écrire
les braves bâtards de la grand-mère Cyrillique
le sang encore chaud sur nos pierres tombales
se souvient du style d’auteur

Et nous, nous étions des papillons célestes
vivant dans une cloche d’église
mais les sons noirs ont frappé
nous dispersant en cendres

Maintenant nous sommes
devant la porte rouge cerise
de l’église Saint-Paul-Saint-Louis
Et l’horloge du soleil nous fouille avec ses tentacules

Geneviève fait des bateaux à partir de demandes d’asile
les laisse descendre la Sequana
les lettres gonflent d’une moisissure lilas

Elle termine un appel important et hoche la tête
- Laissez-les entrer

 

***

Quel oiseau es-tu ?
                                Les yeux en sapphire. La poitrine en soie.
Toi, l’étoile de cartes postales, la reine de timbres…
Pourquoi restes-tu là, sur la ville assiégée, sans partir ?
Qui te prendra ? Ils ne sont que des êtres humains
habitués aux pinsons et aux canaris intérieurs.
Chantes-tu pour les nôtres ? Ou bien pour les autres ?
Quels enfants protèges-tu discrètement des pattes sales maraudeuses ?
Petit oiseau, étoile, sorcière verte,
regarde, la fumée recouvre ta maison…
Sur la carte déchirée une goutte de sang résonne.
Oiseau, chante. Lorsque les nuages noires s’écument,
que s’étend le fil, se répand le son,
que la lune se précipite au-dessus du jardin,
que les corbeaux lui apportent l’automne blessé sur leurs ailes,
ta chanson coule le long des flèches d’églises.
Tu n’as rien dans ton petit bec que des sons bleus
dont tu as hérité comme des malédictions.
Les humains ont pris ta gloire, ton amour, ta fortune,
ô oiseau voyant, – alors tu ne les laisses pas dormir,
incapable d’ailleurs de réveiller aucun d’eux.
Voici ton renard apprivoisé et ta rose,
voici tes forêts denses et le treillis des jours calmes…
Qu’attends-tu d’eux ? Ce sont des morts,
laisse-les dans leurs guerres parallèles, leurs rêves et leurs films.
Aime toi-même et dure jusqu’à l’été, dure
jusqu'aux premières convulsions pour ce pays déchiré.
Ne reviens pas… ils ont leurs propres lois.
Mais l’oiseau s’envole au-dessus des terrils,
laissant tomber dans la nuit une plume émeraude

  

***

Cette forêt sur la ligne de défense
plus de noir que de vert
plus de sibilantes que de voyelles
Les âmes allongées de couleuvres suspendues aux branches nues
comme des points d’interrogation
la mousse attaque et avale les bêtes
un oiseau tremble entre les détonations
telle un ton chaud
Quelqu’un parle aux arbres
en silence
comme des femmes solitaires parlent aux pots de fleurs
et quelqu’un d’autre met des bandages sur l’herbe brûlée
Tout devient jaune et solide comme du bois
les sols sableux se fracturent
comme des biscuits
Mais les serpents sauvés font des nœuds sur les fissures
afin que nous venions au moins encore une fois et fassions l’amour
comme des bêtes sauvages
de sorte que les aiguilles de pins collent à notre peau
ainsi que les lourdes pivoines des nuages en haut
Cette forêt sur la ligne de défense oh cette forêt infernale
si peu de vert

 

Présentation de l’auteur




Patrick Hellin, À feu coulant

A l’établi s’exsude...

A l’établi s’exsude la résine
l’âpre bourgeon du matin

silencieux sous l’écorce
un sang trop jeune encore

pour vivre d’ombres

sur des labours d’automne
Le grain vert nuit à la meule

les reins se brisent
à boulanger une avoine si pauvre

Mais ton regard est là
qui se lie à mes prairies

On s’exagère...

On s’exagère le précis

lorsque le flou préside à la vague

et que le ferme s’égare dans le souple

des rameaux pâles s’élèvent dans l’opaque
Miettes d’immuable 
cueillies aux avrils fraudeurs.

 

La terre brûle...

La terre brûle en amont
ta main cherche la cendre
noue la fumée
mais la gerbe est frivole

Les brumes fleurissent tard
lorsque les poussières sommeillent

En ta garenne rêvée et ses friches agrestes

 L’éclipse délie...

L'éclipse délie l’emmuré
Les serrures cèdent

Et l’ancien vertige

À nouveau l’arrime

Il fait nuit comme en plein jour.

La pierre à midi...

Comment interroger la pierre à midi
lorsque la lumière dissimule la lumière

On happe des contours
présume des profils

L’espérance est la foi en ce peu
Le rameau sauvage

Bien plus tard
au déclin

être enfin découvert
vu pour être invisible
tranquille en sa tanière

Illisible en sa lettre.

Présentation de l’auteur




Erica Payet, Du mal avec la terre et autres poèmes

1)

Du mal avec la terre

On a du mal à sonder la profondeur de la terre, la densité de l’humus fragile, friable comme
nos vies, malmené comme nos âmes.

On a du mal à décrire la couleur de la terre, rouge, exsangue, riche, brillante, d’argile ou de
bruyère, serrée entre mer et désert, parcourue de racines, comme le temps qui nous enveloppe
et nous dévaste.

On hésite à prendre la terre à pleine mains, nos ongles saillants comme un râteau mou,
comme une fourche chaude. Nos gants nous font croire à la terre propre, à une hygiène
étrange. Sa souillure a du mal à nous atteindre.

La terre nous recouvre, mais on a du mal à l’accepter. Nous vivons sous la terre, creusons son
corps à grands coups mécaniques. La terre chaude annule le soleil et produit le tout-blanc, le
lisse aveuglé, les animaux défendus des cauchemars blafards.

Le terrain de nos vies est l’espace d’une terre / notre terre dans l’espace. On atterrit toujours
d’un vol dispendieux, avide de retrouver la terre à tout prix.

On s’en prend à la terre, puis on l’achète, en terreau, en terroir, en terrain. On a du mal avec
nos pieds fichés dans la terre sale, nos sabots crottés de sale terre. On la troue, on la tue, on
s’y traîne, on la draine, on la drague. On vomit du terril.

Fi de l’horizon ! Imaginons le temps filant de bas en haut, surgissant de la terre profonde, où
l’arbre est l’avenir. Nous foulons le présent en chaussures, sans laisser la boue s’infiltrer entre
nos doigts de pieds.

2)

La patience

C’est ne pas prendre garde au temps écoulé. Le temps déjà vécu, l’air que ma peau a traversé.
C’est voir chaque jour les mêmes reliefs, les mêmes textures, poser chaque pied l’un après
l’autre sur la route devant chez moi et continuer malgré tout. Me résoudre à l’implacable
répétition de l’existence.

C’est fermer doucement les yeux sur ce qui vient après, résister aux feux brillants de ce qui
n’est pas encore, même si je les vois rouge derrière mes paupières. Accepter l’immobile
stabilité ; cajoler mon anticipation, qui réside là, sous le ventre. Inspirer le moment et
reconnaître que le moment suivant existera, à l’expiration, demain.

C’est chérir chaque mouvement, chaque réveil, chaque sanglot. Fermer mon imagination à la
dystopie qui tente mes angoisses. Renoncer à me représenter les bonheurs à venir, ces poisons
du présent.

C’est avancer solide comme l’homme embotté qui marche à longs pas dans l’eau : il génère
un courant qui engouffre les algues dans son sillage. Marcher vers l’horizon sans prétendre le
rejoindre.

3)

Le devenir joyau incohérent, foisonnement d’appels à la lune, de cris lunaires et d’ascenseurs
psalmodiés qui filent et déglinguent le plausible, aveuglés, traumatisés. Le rayonnement
traverse l’eau du lac chaud, bouillonnant, dans les profondeurs duquel on se transforme en
bijou-trésor démoniaque et jaloux, dont le chant nocturne se mêle à la remontée de velours
hydraulique en sifflet sourd mais possible.

Emerger du sommeil fatigué, meurtri, palpitant du voyage et sans rebond. Les genoux
remontés dans le ventre, le langage qui défile, déstructuré mais débordant, volontaire. Des
nuages, des nuages. Retiennent l’eau que l’on porte en soi, et quand elle est libérée, c’est
partout. Le soleil clignote derrière les briques de verre dépoli, malmené par les nuages
véloces. L’heure est à l’action, aussi l’ordre revient, forcé, forcément. Damnation nécessaire
du faire, de l’accomplir. Engrenage qui porte la vie, l’autre vie, éveillée, celle que l’on
partage avec les autres gens. L’autre face de la lune et du soleil que nous sommes à la fois.
L’altérité qui nous guide, nous espace, nous temporise. Mais le paradoxal revient toujours,
cyclique, tourbillonnant, impérieux.

Crac le train part, les couloirs se font longs, gémissants, l’angoisse souffle dans un bus de
visages de tous bords. Tous les temps s’entrechoquent, le dehors est dedans, car l’incendie
prend le large et le plan s’agrandit, se fait route, se fait rail. Embranchements compliqués de
béton sale, vite la rampe, la rampe. Mais nos valises. Nos sacs. Nos objets débordent aux
entournures, sous un escalier, oubliés. Le temps nous fait défaut, on ne peut que perdre à
présent, perdre ce qui est à soi, se perdre, manquer le transport, se noyer dans le mouvement
incessant des souterrains d’une grande ville qu’on ne comprend pas—que l’on comprend,
mais qui nous devance, nous dévaste.

Dans l’apogée d’une sirène l’interrupteur saute et le silence se fait. Les draps bleus chauds
dans le demi-jour enveloppant calment un cœur stressé, un corps tendu encore de sa course
lente. Un lent pépiement d’oiseau dehors et tout revient : l’océan calme derrière la clôture du
jardin, les bruits doux comme des vagues des voitures dans la rue devant. Nous sommes en
rez-de-chaussée, il n’y a qu’un plan, nous sommes sur la terre, et mes pieds, quand ils
quitteront le lit, se poseront sur du rassurant. De l’air, de l’air ! Du soleil sur mes joues. Du
réel dans ma tête.

4)               

La cire perdue

D’abord, je te modèlerai à ma guise. Je chaufferai de la cire entre mes paumes pour en faire
ton visage. Ton visage à température humaine. Ta peau, malléable, crédible.

Puis je t’étoufferai sous la terre. Ton visage, je le recouvrirai minutieusement. Il se perdra en
négatif, prisonnier de l’argile, immobilisé au sein de la terre réfractaire.

Ensuite viendra la chaleur, qui t’anéantira. Tes joues chaufferont. Ton teint de cire coulera,
comme le mascara d’une femme qui pleure. Tu te videras de ta substance molle, ton sourire
se liquéfiera, se tordra sous la brûlure. Tout glissera. Ne demeurera que la terre (comme
toujours), en creux. Planté de piques, partout transpercé, tu ne seras que béquilles. Ton âme,
évaporée. Ton vide sera complet.

Je coulerai alors en bronze ton visage : ta deuxième brûlure. Ta substance vraie s’infiltrera
brûlante dans tes interstices, entérinera tous tes défauts. Ton front et tes paupières, tes larmes
en bas-relief, ne seront que métal en fusion.

Puis nous te laisserons seul une nuit durant, pour laisser la tempête retirer sa furie. Le rouge
passer au noir. Le magma bouillonnant devenir son propre inverse. Quand le bronze dur et
sonnant aura pris ses fonctions, alors pour exister tu devras passer à tabac. Je frapperai ta
carapace avec force et précision jusqu’à ce qu’elle se fende et s’ouvre, je martèlerai la terre
sèche et brûlée de ton corset, au point de la réduire en fragments de poussière condamnés au
rebut.

Presqu’à la fin, je scierai tes prothèses. Des roues d’étincelles dorées te libèreront de ton
carcan. Il ne faudra pas alors commettre d’erreur, et distinguer, dans cet amas de ferraille, ce
qui est toi et ce qui relève de ton échafaudage constitutif.

Au terme de cet ingrat labeur, enfin je polirai ta peau, je gommerai tes défauts. Ma caresse
vigoureuse ennoblira le bronze, élèvera ton être. Je me dévouerai entièrement à la surface de
ton corps et tu resplendiras entre mes mains. Les poils de mon pinceau, l’extrémité de mon
ciseau, la flammèche de mes outils, tu auras tout subi. L’oxydation de ta patine, même, je
l’aurai contrôlée. Un jour je te finirai.

5)

Depuis la terrasse en caillebottis, comme un plateau d’échecs, en bois grisé par le temps—des
années de pluie, de soleil salé—, derrière le bijou turquoise de la piscine ridée, je vois
s’animer au vent d’avril les feuilles monumentales des palmiers. Ils ont grandi là, exilés,
plantés il y a longtemps—mais pas si longtemps : une génération ou deux. Ils poussent vite.
Ils impressionnent.

Je ne vois rien au-delà, depuis mon enclos de palme. Qu’y a-t-il derrière ? Notre héritage
culturel ? Des cultures de sel, de vent et de coquillages. Des piquets, plantés dans la terre qui
n’oublie pas. Des pierres molles, bouffées du salpêtre. Ce calcaire qui s’effrite, nous lâche,
défait les visages des statues du cimetière.

Je ne vois rien au-delà du grand travelling du ciel derrière les doigts crochus des yuccas, qu’il
est prévu que l’on arrache, car leur enracinement puissant, à eux, est à abolir. Je n’entends
que le souffle rond que fait le vent lorsqu’il se précipite entre les millions d’aiguilles des pins.
Et la sonnaille de la cloche, Marie-Henry, qui, depuis son gros clocher carré, nous livre une
volée digne et ponctuelle.

Présentation de l’auteur




Nohad Salameh, Quatre poèmes inédits

1

Tes mots se lèvent la nuit
comme les grandes verdures
à l’aube d’une mémoire intouchable
et tu te sens éternel
semblable à la caresse du feuillage.

Terrible envie de conserver sous ta peau
ce monde - rameur en filigrane
au plus souterrain de la chair !

Un Mage de verre respire en toi
blotti dans l’encrier de ton souffle :
il arbore ton visage futur
et se prolonge par tes syllabes. 

 

2

Tu demeures l’orphelin royal
qui chaparde les romances
dans les jardins de tristesse.

A l’aide d’une canne d’aveugle
tu secoues l’arbre de l’Origine
refuge privilégié de l’ermite céleste
puis à l’angle de la nuit
tu dissimules ta manne voluptueuse
comme la plus Belle de ton pays.

3

Pour celles qui rêvent sur ton épaule
et ramassent en leur filet d’or
les larmes de tes yeux
tu quêtes le souffle d’un dieu
porteur d’espace
sous un regard d’azur :
qu’il lui soit donné
d’une danse unique
de suspendre l’érosion de la terre !

 

4

Contre ton front ouvert
à l’épaisseur de l’Augure
tu accueilles celle qui arrive d’ailleurs
chargée de ses roses d’outre-jardin
et la moisson de ses récits.

Que reste-t-il au creux de sa paume d’amante
sinon ce jeu de cartes labyrinthiques
sur lesquelles se pose le papillon de la Prémonition ?

Je parle de la Voleuse de tes sourires
qui se tient sur ton seuil
pareille à un paysage extatique
afin de dissiper le désordre tapageur
des oiseaux de ténèbres.