Les Hommes sans épaules, numéro 58 : Daniel Varoujan

Quand on reçoit un numéro des HSE, plus que pour bien des revues, il faut se précipiter sur l’éditorial de Christophe Dauphin. Il donne le ton et l’esprit aux cahiers qui suivent en dessinant un pays où s’entrelacent le mémoriel, l’histoire, le politique, les coups de gueule et les bourrades chaleureuses. Un peu comme un marin qui après un long périple revient au bar du pays et vous parle de « là-bas ». Celui du numéro 58 est parmi les plus émouvants que j’ai lus. Il dit s’inspirer d’un manuscrit inédit (j’espère pas trop longtemps) qui nous fait partir de son village natal où prit racine sa relation avec l’Arménie par l’intermédiaire d’un ami, Raphaël Thorossov, mort en 1998, à 101 ans : « Du fond de mon enfance, je te revois Raphaël. Tu déambulais dans le village coiffé de ta légendaire toque noir et vêtu de ton manteau en astrakan […] Tu me parlais, de là-bas… Ce pays que tu avais quitté, non sans avoir emporté dans un bocal de généreux grammes de terre. "Elle partira avec moi" me disais-tu. ».

Des noms surgissent, connus ou méconnus (j’y apprends les racines arméniennes de Paul Farellier, ce qu’ami aveugle je n’avais pas relevées), des rencontres, des titres de recueils, des pages d’histoire arménienne, avec ses crimes, pillages, massacres d’hommes, femmes et enfants jusqu’à ce « génocide de 1915 », et qui fut suivi de deux guerres récentes, puis encore celle de 2020… Et pourtant le pays dont il nous parle brille d’une lumière inégalable, avec ses jardins, son architecture, sa musique car ce pays est d’abord celui apparu par un lien d’amitié : « Que d’histoire de sang et de liens fraternels avec l’Arménie dans le mouchoir de nuages de notre bourg haut-normand ! » Après cet édito, le cahier Ainsi furent les Wah I ouvre ses pages aux auteurs ayant mentionné l’Arménie durant cette période, dont Quillard, Max Jacob, Hikmet, Mandelstam et Grossman avec son inoubliable carnet de voyage, Que la paix soit avec vous. S’y joignent des poètes arméniens, dont le plus ancien, dont on garde trace s’appelle Grégoire de Narek (940-1000), avec ce poème « Toi qui prends soin des âmes », Siamanto, Lubin, pour donner des noms que je connais un peu. C’est une nouvelle occasion de signaler la qualité des notices biographiques de la revue qui en fait un incontournable de toute bibliothèque résolue et ambitieuse.

Les Hommes sans épaules, Daniel Varoujan et le poème de l'Arménie, numéro 58, 2024, 17 €.

Quelques vers arméniens résonnent encore à mon oreille : « Nous voici, nous arrivons, nous sommes la malédiction / La lance rusée enfoncée dans l’obscurité » (Sévak). « Notre génération a plus d’amis dans l’autre monde que celui-ci » (Kostan Zarian). Je fais connaissance avec ce poème d’Armen Lubin « N’ayant plus de maison ni logis / Plus de chambre où me mettre / Je me suis fabriqué une fenêtre / Sans rien autour. » Ensuite s’ouvre le dossier sur Daniel Varoujan qui tisse à maille serrée la biographie du poète et la tragédie du génocide durant laquelle le poète avec trois compagnons fut attaché à un arbre et lardé à mort de coups de couteau. En regard de ces pages si douloureuses représentées par l’emblématique poème « Terre rouge », me frappe cette vague de grands poèmes épiques et fraternels qui compte (au moins) Varoujan, Hikmet. Ils nous racontent l’histoire de héros éponymes de leur pays, chantent leur peuple et leurs paysages, visant ainsi, comme l’écrit Dauphin en parlant de Varoujan, à réconcilier « le mythe héroïque et le réel ». Suit le cahier Ainsi furent les Wah II où je découvre deux poèmes de Manouchian (j’ignorai qu’il était poète) dont ces quatre vers : « J’ai pris la sinueuse allée du village ; / - Mon soleil sur les épaules comme un abricot, / À mes lèvres tremblantes un vieux chant de laboureur -, Je pars livrer mon cœur au cœur des montagnes. » C’est beau comme du Whitman. D’autres auteurs se succèdent. Les lisant, je ne fais plus la distinction entre les poètes arméniens ou autres, les biographies s’entremêlent, avec, omniprésentes, les pages sombres de l’histoire universelle du XXe siècle, que pourtant traversent de nouveaux poèmes, telles un Nil aux eaux félines traversant les sables du désert. Quelques noms et vers lus et médités : Verdet et son Anthologie des poèmes de Buchenwald, Mélik, Bonnefoy évoquant l’Arménie et nous confiant cette définition de la poésie : « C’est tenter de rendre aux mots la pleine mémoire de ce qu’ils nomment » ; Sévak, Kertész et encore Buchenwald ; puis de grandes et belles pages sur le poète et traducteur Godel ; l’article sur la géopoésie de Chaliand, arpenteur du monde et de ses luttes qui nous dépose un conseil de vie : « Il faut conserver son esprit critique, ne jamais se laisser duper par notre propre propagande, et faire preuve de détermination, toujours… ». je m’attarde, distrait sur ses vers biographiques : « J’ai fait plus de quinze métiers / au gré des pays et du vent / Je gravis le toit du ciel / avec ma chevelure de nuage / et mon cœur coule par la nuit des villes » ; Mahmoud Darwich apparaît en nous offrant trois poèmes de pleine humanité : « Dépose ici et maintenant la tombe que tu portes / et donne à ta vie une autre chance / de restaurer le récit » ; ou encore Gérard Mordillat, dont j’ignorais le versant poétique de son œuvre ; Akopian, poète engagé pendant quarante ans auprès du Secours populaire ; l’étonnante Krikorian, « l’arménienne de Téhéran » ; le poète Rugamba et, avec lui, le génocide des Tutsi, et ce texte « Kaddish pour l’Afrique » ; puis des poètes plus proches, des amis ou des poètes à rencontrer : Caroutch, Brissiaud, Dauphin lui-même, Tison, le neurochirurgien et poète de Besançon Laurent Thinès, Tavera, Marie Bouchez (« Les toits vaguent sur notre âme / Mais c’est sur nos mémoires que le soleil se couche »), etc. Et pour finir, avant le généreux cahier de recension, une dernière figure vient nous saluer : Kamel Bencheikh, et avec lui, la « décennie noire » de l’Algérie que surmonte une poésie invaincue (« je n’existe plus que pour la mémoire lapidée qui m’assaille ») Un numéro des HSE à vivre comme une prière universelle de la poésie.




La forge #4, octobre 2024

Le beau liminaire de Marion Richard nous rappelle que le « mot » est un universel avec sa part d’intimité propre à chacun. Bien sûr, tous les mots n’y contribuent pas de manière identique et cela dépend de chacun. Par exemple, je n’ai pas d’imaginaire sur le mot forge, Marion, si. Elle le doit à Maupassant dont elle cite un passage qui l’a marquée : « Cette forge était comme ensevelie sous les arbres […] lueur rouge […] fracas […] ». Et voici qu’à mon tour, par elle, ce mot forge me pénètre, se charge de cette aura d’un lieu sous une feuillée et, tandis que je le goûte, se réveille en moi le souvenir de petites forges entrevues dans des médinas du Maroc ou de Tunisie (à moins que ce fut à Istanbul).

Rentrons maintenant dans ce nouveau numéro de la revue. Faut-il le rappeler, elle se divise en deux grandes parties : les poèmes venus de l’étranger, traduits et regroupés sous le titre D’ailleurs et les poèmes écrits en français qui sont rangés sous le titre D’ici. Elles sont suivies de quatre petites rubriques : L’intimité du poème qui depuis trois numéros propose des correspondances entre un poète confirmé – dans ce numéro il s’agit de Miche Camus – et un jeune poète ; Voix oubliées, consacré à Paul Valet dans cette livraison ; une rubrique La forge du poème qui réunit des textes libres ayant répondu à la double question « D’où vient le poème ? Comment vient-il ? » Enfin un Cahier critique avec quelques notes de lecture. Ainsi, cette revue se distingue par l’ampleur du paysage poétique qu’elle balaye et par son choix de privilégier la poésie en marche, celle apparue ces derniers mois, voir ces dernières semaines ; autant dire que l’essentiel des auteurs sont des découvertes, des nouveautés, ce qui exige une attention soutenue – pour moi du moins – car on évolue plus qu’ailleurs sans boussole ni compas. Pour me plier à cette exigence, je note au fil des lectures quelques phrases sur chaque poème et poète, ce qui me donne l’impression d’être un montagnard amateur cheminant avec prudence et lenteur dans des paysages de haute montagne. Ci-après, je vous partage quelques aperçus des paysages rencontrés.
Dans la rubrique D’ailleurs, je repars avec les poèmes des années 70 d’Adrienne Rich – nous y sommes entourés de guérilleros, et il y règne une forme désarroi ; Tim Bowling avec son poème Le bibliophile, pareil à une vanité du XVIIesiècle ; Mahtab Ghorbani qui m’a vu fredonner « Téhéran mon amour / mon pauvre amour […] » pendant sa lecture ;

Revue La forge #4, Editions de Corlevour, octobre 2024, 240 pages, 22 €.

Lola Ridge, avec l’incroyable plongée dans la vie d’un ghetto d’une ville américaine ; Roberto Mussapi dont bien des vers ont ralenti ma lecture comme « Chacun se berce dans un songe souvent faible et incertain » ; Antoon van den Braembussche avec sa poésie franche et claire dans ses descriptions. Dans la rubrique d’Ici, je voudrai faire place à Matthieu Messagier – dont je me souviens encore du recueil Le dernier des immobiles – avec son poème sur le moucheron qui est un régal ; Guylaine Monnier avec des poèmes sur des moments de vie entre un enfant et sa mère, leurs jeux, leurs complicité lors d’une promenade ; Etienne Raisson dont les poèmes dégagent une solitude habitée, un éblouissement fragile et prolongé – un vers a retenu en particulier mon attention : « Mais le vrai ne se terre pas. / Sans bien, il ne sauve que l’espérance des maigres feuillées. » ; Marina Skalova qui nous installe dans le quotidien d’une barre d’immeuble : « là-bas / le temps s’est figé comme la gelée de poisson » ; Clara Calvet avec sa bonhomie amère, et la gaîté gris-jaune de ses poèmes : « c’est le matin hors de soi / qui lance sa tresse / et aligne ses deux grains / de beauté / comme on montre ses filles ». Paul Valet, présenté dans la rubrique Intimité du poème, m’a tenu en éveil avec des poèmes de force, de fermeté lucide comme Sur la terre déchirée que je voudrai apprendre par cœur : « l’horreur se leva sur la terre déchirée / Comme un géant tranquille / Beaucoup beaucoup de soucis / S’envolèrent ce jour-là ». Des extraits de correspondance de Michel Camus, comme ceux parus précédemment d’Antoine Emaz, me frappe l’attention fraternelle de ces anciens envers la génération qui les suit. On méconnaît à quel point ce travail de couture intergénérationnelle est partie prenante de la poésie. Loin d’être une activité solitaire, la poésie est communautaire, sémaphorique d’une solitude à une autre. Des textes libres de la rubrique À la forge du poème, je retiens surtout l’article de Régis Lefort, La profondeur de l’immédiat. Il nous propose de méditer sur l’inspiration en suivant trois poètes : Émaz qui la définit comme l’urgence de l’immédiat, Baudelaire pour qui elle ressemble à la joie de l’enfance et Bachau qui lui prête la vertu d’un détachement du présent pour mieux répondre à des impressions inattendues et mouvantes ; ainsi que Marina Skalova, Comme un serpent, par l’originalité de ses propositions. L’article débute en signalant que les pensées volettent en nous, et dont certaines peut-être s’écraseront sur le pare-brise… la suite est à lire par vous-mêmes. Cinq recensions concluent ce numéro de la forge dont celle sur La cinquième saison de Viallebesset, par Nathalie Swan et celle sur Un manuscrit domestique d’Eugénio de Signoribus, par François Bordes, et Le parchemin illustré d’Yves Leclair par votre serviteur. Bonne lecture !




Arpa, numéro 145–146, 2024

Pour lire ce numéro, j’ai parcouru deux vieux numéros datant de 2003 et 2006. La couverture était ivoire et les lettres ombrées Arpa étaient détachées par un trait vertical. Cela m’intriguait. J’y ai relu des poèmes de Roger Munier, Hélène Cadou, Pierre Oster, Marc Alyn, un article de Bernard Grasset sur Pascal et de Jean Pichet sur Armel Guerne. Il me sembla alors que la revue m’offrait un présent sans fin tant je croyais, en les lisant, les avoir reçus la veille.

Pour ce numéro, à la superbe mise en page, comme par le passé, j’ai commencé par la chronique de Gérard Bocholier. Elle s’appelait Tout arrive, aujourd’hui Mes préférences, mais le format n’a pas changé. J’ai goûté la lettre de Christian Moncelet « en grande franchise aux laudateurs outranciers de la poésie ». Un régal qui met en jambe. Puis la traduction de Marc Sagnol d’un poème Mandelstam, Insomnie, suivi d’un poème de Robert Momeux des année 1970, de bel fraîcheur, ainsi que les quelques notes de Charles Juliet qui m’ont frappé tant elles voisinent l’esprit des moralistes du XVIIe siècle.

Ensuite j’ai repris la revue par le début. Je ne vais pas, bien sûr, citer tous les poètes que compte ce numéro, juste quelques-uns « à la volée » qui ont retenu mon attention – mais qui sait si reprenant la revue, ce ne sont pas d’autres qui attireront mon regard. Je commence d’abord et bien sûr par les traductions de David Qi de quelques poètes de la période Tang car cette poésie m’a toujours attiré ; les notes de 2024 de Jacques Robinet m’ont touché par leur simplicité, comme par exemple l’hommage qu’il rend à quelques poètes habités de la Parole : « Occasion inattendue de leur rendre grâce en cette matinée tranquille ». Il est décédé deux mois après avoir écrit cette phrase. Un paragraphe du texte de Godo a suspendu ma lecture.

Revue Arpa, numéro 145-146, Lire & Ecrire, 2024.

 

Il commence par « Prendre dans la même phrase la petite route de Max Jacob, les tréteaux d’une province, la chanson des rues et les stances de l’éternel jeune homme, la clarté cristalline du vers de Racine, les grandes orgues de l’image, le verset biblique. » Puis je me suis retrouvé avec Manley Hopkins, à ma grande surprise tant je n’imaginais pas le croiser dans cette revue – au passage, c’est l’occasion de rappeler qu’une revue relève de l’art floral, tant il s’agit d’ajuster les poètes et poèmes entre eux, pour surprendre parfois et conforter l’œil et l’écoute d’autres fois. Les cinq poèmes de Lemaire qui suivent m’ont redit combien ce poète compte pour ma vie intérieure. J’ai salué Jean-Marie Corbusier, dont on a dit des poèmes aux Estivales de Lods en 2023. Plus loin le texte de Sourdillon sur le livre m’a permis de saluer Michaux. Suit une poète que j’ai découverte, Béatrice Marchal : « Sur la voûte du métro au-dessus du pont / de Bir-Hakeim, s’incruste / Soudain, dans le cadrage de la Tour Eifel, / Le reflet de la Seine qui s’écoule ». Avec Jean-Pierre Vidal, j’ai goûté le rapprochement de maître Eckhart et Dhôtel. Étonnante tonalité (inactuelle) du poème de Grégory Rateau ; de même que les trois textes en prose d’Henri Rodier (juste avant j’ai salué Janine Modlinger que je n’ai pas recroisée depuis son recueil Éblouissements). Je lis et relis Revenance de Marie Alloy, de très belle facture Quelques pages plus loin, j’ai aimé lire dans un même élan Pfister et Bocholier. Nouvelle découverte (importante) : la poésie de Lucio Picolo traduit par Marc Fontana : « les rêveuses, lointaines ombres qui sont / derrière tes paroles cette nuit ». Le temps de prendre un café et déjà je lis et relis François Graveline et son Robinson. Je lui adresse un signe d’amicale complicité. Autre découverte : Jérôme Teissier, avec ses harmoniques verlainiennes. Arrive Charles-Olivier Stiker-Métral et, avec lui, quelques souvenirs amicaux que nous avons en commun. Je l’écoute me dire : « Faisons d’un jour / une vie entière ». Je le salue et le quitte pour me rendre au Népal avec Henri Perrier Gustin – très belle surprise. Plus loin, le poème en prose Les rues désertes de Porfirio Mamani Macedo m’étonne par la douceur de sa plainte tandis qu’il déambule dans les rues et jardins de Paris. Le poème suivant, je rage (de plaisir) devant la montée des cinq mille marches de Katmandou avec Arnaud Rivière-Kéraval – comme si je fournissais moi-même l’effort ! Depuis le sommaire, le guettai l’arrivée de Benjamin Guérin car je n’ai toujours pas son dernier recueil, Quand nous étions des loups, et je m’impatiente. Le voici enfin qui surgit sur la page. Conclusion de ma lecture : commandez sans attendre son recueil auprès de votre libraire ; sans attendre sinon les loups vous dévoreront, car « ils ont murmuré / les prosodies secrètes des poèmes à mystère. ». Suit après cette échappée un poème de Clélie Lecuelle, avec, par exemple, ce simple vers : « Il y a le feu dans les cheveux de mon enfant ». Le texte de Robert Bly sur la phrase poétique de Whitman me fut une délicieuse liqueur, laissant en bouche un arôme franc, clair et fin.  Le poème de Bly qui suit est une trouvaille. Voilà, ce dernier numéro est presque entièrement lu, du coup, je ralentis pour m’attarder sur les gravures reproduites de Lionel Barard et chine quelques idées de recueils dans les notes de lecture. Vivement le prochain numéro.




La revue Triages, cuvée 36

On ne parle pas assez de ces revues telle la revue TRIAGES, sous titrée « revue littéraire et artistique ». Depuis 2008, la revue a égrainé 36 numéros, sans compter  ceux consacrés aux  actes des colloques organisés pour saluer des disparus : Titus-Carmel, Luis Calaferte, Alain Nadaud, Antoine Émaz… Le numéro 36 comprend d’ailleurs un long article de six grandes pages, on peut dire une étude de la poésie d’Antoine Émaz, par Dominique Viart.

Il s’ouvre par un hommage à Jean-Luc Parant, qui nous vaut une belle « Lettre d’adieu » écrite par Noémie Parant, et aussi un texte  de Serge Martin-Ritman… ainsi les morts parlent-ils aux morts… Le numéro se boucle par des mots d’amis, ceux d’Alexis Pelletier et Djamel Meskache, destinés à ce dernier puisqu’il a lui-même disparu le 17 février dernier.

On trouvera également un bel article consacré par  l’éditeur à l’un de ses auteurs… ce qui est rare ! Les éditeurs sont en général pudiques, ils n’avouent que rarement à leurs auteurs leur admiration, j’y devine un soupçon de secrète jalousie, à moins que ce soit un désir de rester « le maître ». Les éditeurs, comme souvent les journalistes, seraient-ils des écrivains rentrés ? Ce n’est pas le cas de Djamel Meskache lorsque, faisant preuve d’une belle générosité, il nous conte sa rencontre avec Christophe Lamios Enos, qu’il a  publié quatre fois.

Eric Sarner a fait lui aussi acte d’admiration en traduisant les poèmes de Jérôme Rothenberg, ce qui nous vaut un bel ensemble de quatorze pages  en bilingue… Plutôt que de citer l’ensemble du copieux sommaire relatif aux 180 pages en (presque) format A4 de la revue, j’invite les lecteurs à se plonger dans ce bel ouvrage.

La revue est publiée par Djamel Meskache et Tatiana Lévy à l’enseigne des éditions Tarabuste.

Revue Triages n°36, 36170 Saint-Benoît-du-Sault, juin 2024, 183 pages, 25 €.




Les Cahiers de Tinbad : interview avec Guillaume Basquin

Les Cahiers de Tinbad : Une revue littéraire d'avant-garde

Les Cahiers de Tinbad sont une revue littéraire contemporaine qui s’inscrit dans la lignée des publications audacieuses et expérimentales, marquées par une exigence esthétique et intellectuelle rare. Fondée en 2015, cette revue incarne un espace où les mots explorent les limites de l'écriture, en dialogue constant avec la pensée et les formes nouvelles. Publiée semestriellement, elle se consacre à la littérature sous toutes ses formes : roman, poésie, essai, critique littéraire, et expérimentations hybrides.

La revue tire son nom de Tinbad, une référence à un personnage énigmatique d'Ulysse de James Joyce. Ce choix reflète l'esprit de la revue : explorer les territoires littéraires où la modernité rencontre la radicalité.

Un engagement pour une littérature hors-norme

Les Cahiers de Tinbad se distinguent par leur engagement envers une littérature exigeante, souvent marginalisée par les circuits éditoriaux dominants. La revue se consacre à promouvoir des œuvres singulières, qu'elles soient issues de figures reconnues ou de voix émergentes. Chaque numéro est conçu comme un véritable objet littéraire, abordant des thématiques variées avec une rigueur et une profondeur qui résonnent avec des lecteurs en quête d'une expérience littéraire différente.

Des auteurs contemporains comme Thomas A. Ravier, Pierre Guglielmina et Claude Minière y côtoient des analyses et des hommages à des figures tutélaires de la modernité littéraire, tels que Joyce, Kafka, ou Beckett. La revue explore également des pensées critiques et des œuvres venues d'horizons divers, en dialogue constant avec les questions esthétiques, philosophiques et politiques du présent.

À la tête des Cahiers de Tinbad, Guillaume Basquin incarne l’âme et l’énergie de cette aventure littéraire. Écrivain, éditeur et essayiste, il est une figure singulière du paysage littéraire contemporain. Son parcours est marqué par une volonté constante de bousculer les normes et de questionner les cadres figés de la création littéraire.

Auteur de plusieurs essais et ouvrages, Guillaume Basquin s’intéresse particulièrement aux intersections entre littérature, cinéma et pensée critique. Son style incisif et sa vision radicale transparaissent dans la direction éditoriale des Cahiers de Tinbad, où il met en avant des œuvres qui défient les conventions et invitent le lecteur à une réflexion approfondie.

Fidèle à ses principes, Basquin a su maintenir une indépendance rare dans le milieu éditorial. Il a accepté de répondre aux questions de Recours au poème

Quand et comment sont nés Les Cahiers de Tinbad, et surtout pourquoi ?
La maison d’édition Tinbad, fondée en 2015, a tout de suite été pensée avec une revue littéraire, sur le modèle de ce que je connaissais le mieux, comme lecteur, « L’Infini », à la fois collection de livres et revue littéraire dirigées par Philippe Sollers. Il m’a alors semblé évident qu’il fallait une revue à la fois pour être le laboratoire des publications futures et en même temps pour aider à l’autodéfense des publications, si nécessaire. Je savais, de la lecture continue de l’œuvre de Pierre Guyotat, que depuis les débuts de la modernité les écrivains doivent organiser leur autodéfense, qui ne va plus de soi dans « l’espace littéraire » resté conformiste (que dirait-il aujourd’hui ?). Pour te donner un exemple, un roman que Tinbad a publié à l’automne 2024, Le roman retrouvé d’Alain Santacreu, est passé largement inaperçu, alors que plusieurs écrivains ont éprouvé le besoin d’écrire dessus. Comme l’auteur est trop peu connu médiatiquement parlant, et que les textes critiques étaient trop longs (voire très longs), ces textes se sont retrouvés soit orphelins, soit n’ont pu être publiés que sur des sites confidentiels (blogs personnels, ou publics) ; la revue est là pour les rassembler, les sauver — dans le sens benjaminien du terme — en les publiant en un petit dossier d’une vingtaine de pages (parution dans le prochain numéro, le 18, en mai 2025).

Par ailleurs, je crois très fortement au hasard, et je compte bien publier la nouvelle Saison en enfer ou les Poésie 1 & 2, si j’en reçois le manuscrit !… (Rires.) Cela pour dire que la revue reçoit très régulièrement des textes libres, de personnes connues ou inconnues de nous, et que ce sont souvent les meilleurs textes d’un numéro, comme le très beau poème assez poundien de Julien Bielka dans le dernier numéro, Grotesque muscade. Les revues « littéraires » (entre guillemets) croulent sous les dossiers en béton-armé… (Pas de noms…)

Pour toi la littérature peut-elle aider à résister ? À résister à quoi ?
Gilles Deleuze disait que la philosophie devait nuire à la bêtise… eh bien, ma fois, je pense exactement la même chose du rôle de la littérature : une littérature qui ne nuirait pas à la bêtise ne serait pas exactement de la grande littérature. Fi des bons sentiments !
Dernier exemple en date : dans le dernier numéro, ayant constaté que dans l’espace médiatique français l’on disait à peu près n’importe quoi du réseau social X, j’ai décidé de publié le premier chapitre de mon futur livre dit tweet n°1. La tête des gendelettres français quand j’évoque ce sujet (quoi ? tu défends un « fasciste » (sic) ?), et alors qu’ils n’ont pas lu une ligne de mon texte, me montre que je suis vraiment sur le bon chemin… (« Tout est français, c’est-à-dite haïssable au plus haut point », Arthur Rimbaud.) Les écrivains français en sont encore à la diligence et au feuilleton dixneuviémiste, c’est effrayant ! Pire : ils baignent tellement dans une propagande permanente où tout est renversé, façon 1984 d’Orwell (« WAR IS PEACE / IGNORANCE IS STRENGHT », etc.), qu’ils prennent pour argent comptant ce qu’ils ont lu dans un média oligarchique, sans s’être documentés par eux-mêmes.
Donc oui, pour répondre à ta question, particulièrement en temps de déferlement totalitaire (terreur sanitaire, puis terreur climatique, sans parler de la terreur nucléaire qu’on nous ressort régulièrement), la littérature aide à résister. À résister à quoi ? Eh bien à la terreur, justement ! Dans les Cahiers de Tinbad, nous n’avons pas cédé un pouce de terrain à la terreur « sanitaire » (entre guillemets, puisqu’elle s’est avérée n’être que politique — en fait), publiant dès mai 2020 (n°11) un ensemble de textes de Claude Minière, Christophe Esnault, Axel Tufféry, Philippe Blondeau, Michel Weber et moi-même, contre ladite terreur. (Je note que cela a commencé à me valoir une mauvaise réputation dans des milieux bienpensants… c’est très bon signe !… (Rires.))
J’ai toujours su que seules les revues surréalistes s’étaient opposées aux abjects zoos humains à Vincennes, lors de l’Exposition coloniale de 1931. D’où l’urgence de résister à l’abjection politique, lorsqu’on a une revue. Jacques Henric, le directeur des pages littéraires d’artpress, renforce et complète cette idée : « Seules importent les revues qui mènent un combat. » Les autres…
Nous sommes à une époque où avec l’aide de moyens médiatiques inédits les gens ont accès à des narratifs fabriqués par un pouvoir qui dépasse nos frontières. Penses-tu que la littérature d’aujourd’hui prenne ceci en compte ? Est-ce qu’elle relaie ces discours ou bien s’édifie-t-elle en un lieu de résistance active ?
Je pense que la littérature prend trop peu cela en compte. Et qu’elle relaie beaucoup trop ces discours (voir l’indigence des publications dans les lieux « autorisés » (pour ne pas dire, « officiels ») pendant la crise Covid). Sur X, je suis un jeune philosophe qui se nomme Alexis Haupt. Son concept philosophique principal est que nous vivons dans un médiavers, monde entièrement fabriqué par les médias, et dans lesquels les gens vivent enchaînés à leur insu : c’est la caverne de Platon du 20e siècle ! C’est probablement le Étienne de La Boétie de notre époque. (Et d’ailleurs, si La Boétie vivait aujourd’hui, il publierait des travaux sur X, et sans y être censuré, n’en déplaise aux contempteurs aveuglés et automatisés d’Elon Musk.) Puisque Deleuze, encore lui, a dit que la philosophie est invention de concepts ; alors, avec cet Alexis Haupt, nous avons à faire à un véritable philosophe. Je renvoie nos lecteurs à ses travaux, facilement trouvables sur X ou sur les sites de vente en ligne de livres (Médiaversmédiathéisme et complosophisme (2024), Complosophisme — Éloge de la pensée critique (2023), et Discours de la servitude intellectuelle (2023), tous parus aux Éditions L’Alchimiste).
L’autre thèse majeur de ce jeune philosophe est que X, depuis que la plateforme ex-Twitter a été libérée de la censure par, justement, Elon Musk, est le plus vaste lieu de réinformation de l’Histoire humaine. D’où les torrents de haine déversés par les médias oligarchiques contre lui… puisqu’ils sentent bien qu’une grande parie de leur pouvoir (de nuisance) leur échappe. Quoi ? Vous n’avez pas entendu parler des Twitter-Files (censure des discours s’opposant à la doxa covidiste en 2020, 21 et 22, dont j’ai été une victime directe, soit dit en passant, et plusieurs fois) ? Vous vivez sûrement dans le médiavers
 Où en est la poésie, toi qui en publies beaucoup ? Que penses-tu de la désaffection des jeunes publics pour tout un pan de ce paysage poétique ?
Franchement, ce que je vois se publier comme poésie sur Facebook, y compris via le biais de photographies de livres de poésie aimés par untel ou unetelle, m’en dégoûterait plutôt qu’autre chose… Trop de décoration verticale avec retour à la ligne permanent, pour « faire poétique » (en général, sans aucune raison ou contrainte rythmique). Trop de papier-peint (ah ! cette poésie avec des « encres » de X ou Y…). La poésie doit rester rare… pas trop de sucre !… J’ai republié, dans la revue, le fameux pamphlet de Gombrowicz Contre la poésie, dont je partage les idées principales : une revue, comme un repas, doit comporte du salé et du sucré, des entrées, un plat de résistance, et un peu de sucré, en fin de repas.
Je « comprends » donc les jeunes, leur désaffection pour ce genre littéraire… Pourtant, j’en publie pas mal dans ma revue ; par exemple, dans le dernier numéro (17), il y a 4 textes de poésie (si l’on veut bien m’accorder que tweet n°1 en est) : Techniquement je suis vivant de Christophe Esnault, Grotesque muscade de Julien Bielka (op. cit.), La croissance exponentielle du solipsisme de Julien Boutreux, et tweet n°1 de moi-même. Ce qui m’a intéressé dans chacun d’entre eux, c’est qu’à chaque fois l’auteur a trouvé une forme originale pour exprimer sa pensée (et certainement pas de la poésie verticalisée à tout-va pour faire « genre »…). Les Moralistes français, Mallarmé, Lautréamont, « Tel Quel », le répertoire où s’inspirer est vaste ! Que le lecteur y aille voir par lui-même, s’il ne veut pas me croire sur parole !…
La poésie, c’est le rythme ! On ne peut pas échapper à cette exigence… Maintenant que l’alexandrin est mort, ainsi que toute versification, le poète doit inventer des formes autonomes, s’il veut trouver de l’inconnu. À vos plumes (ou claviers) !…

Enfin, pour clore ce tour d’horizon, toi qui es éditeur depuis des années, où en sont les « petites » maisons d’édition selon ton expérience ? Et la « culture » en général ?
Sur la 2e partie de ta question, je vais être totalement godardien : « La culture, c’est la règle ; l’art, c’est l’exception ; et il est de la règle de l’Europe de la culture que de vouloir empêcher toutes les exceptions d’advenir. » (De mémoire.) Difficile de dire qu’il a eu tort sur ce point capital…
Je remonte maintenant, à rebours, vers la première partie de ta question : les « petites » maisons d’édition étant toutes du domaine de l’exception, on peut dire qu’elles sont tout juste « tolérées »… survivant avec telle ou telle aide du CNL, ou d’une région… quand ce n’est pas d’une fondation, mais qu’il n’y a pas vraiment d’organisation collective ayant acquis une surface critique suffisante pour sa promotion et son autodéfense, et contrairement à ce qui se passe dans le cinéma d’Art & Essai. Il y a bien l’Association « L’autre Livre » (merci à elle d’exister) ; mais c’est nettement insuffisant.
La culture aussi est à détruire…

 

 

Le jeudi 22 février 2018, la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris - www.charybde.fr ) avait la joie d'accueillir une partie de l'équipe rédactionnelle du numéro 5 de la revue Les Cahiers de Tinbad, en compagnie de Jules Vipaldo, qui venait de publier son Banquet de plafond aux éditions Tinbad. Voici la première partie de la rencontre, consacrée aux Cahiers de Tinbad, avec Christelle Mercier, Claire Fourier, Gilbert Bourson, Jacques Cauda et Claude-Raphaël Samama.

Présentation de l’auteur




Modern Poetry in Translation : Un pont entre les langues et les cultures

Depuis sa création en 1965, la revue Modern Poetry in Translation (MPT) s’est imposée comme une référence incontournable pour la poésie traduite à l’échelle internationale. Fondée par deux figures majeures de la littérature anglaise, le poète Ted Hughes et le traducteur et éditeur Daniel Weissbort, cette revue a pour vocation de rendre accessibles des voix poétiques du monde entier, en mettant en avant la richesse et la diversité des langues et des cultures.

La fondation de Modern Poetry in Translation répondait à une nécessité pressante : créer un espace pour accueillir des poèmes venus d’autres horizons linguistiques, souvent marginalisés dans le canon poétique anglophone. Ted Hughes, profondément inspiré par la poésie mondiale, voyait la traduction comme une manière d’élargir les perspectives littéraires, tandis que Daniel Weissbort apportait une expertise critique dans l’art complexe de la traduction.

Depuis ses débuts, la revue a publié des traductions de poèmes provenant de plus de 100 langues, des classiques modernistes à des voix contemporaines émergentes. Parmi ses premiers numéros, MPT a introduit des poètes comme Pablo Neruda, Czesław Miłosz, et Anna Akhmatova à un public anglophone, tout en explorant des territoires moins connus, comme les traditions poétiques de l’Europe de l’Est et de l’Asie.

Chaque numéro de Modern Poetry in Translation est organisé autour d’un thème central, permettant aux traducteurs et aux poètes de dialoguer à travers les langues et les époques. Voici quelques exemples marquants de numéros récents :

  • “Clean Hands: Focus on Catalonia” (2022) : Ce numéro explore la poésie catalane contemporaine, mettant en avant des figures comme Maria-Mercè Marçal et Jaume Subirana, tout en examinant les défis de la traduction dans un contexte marqué par les tensions linguistiques et politiques en Espagne.
  • “War of the Words” (2020) : Une édition poignante consacrée à la poésie née des conflits, avec des poèmes traduits d’ukrainien, de farsi et de swahili, explorant la résistance, la mémoire et la survie.
  • “The Dialects Issue” (2019) : Un hommage à la richesse des dialectes régionaux, incluant des poèmes en gallois, en napolitain et en créole haïtien, traduits en anglais tout en conservant leurs spécificités sonores et rythmiques.

Chaque numéro est accompagné de commentaires des traducteurs, offrant un aperçu des défis rencontrés dans le passage d’une langue à une autre. Ces réflexions enrichissent l’expérience du lecteur et illustrent l’art subtil de préserver l’essence d’un poème à travers la traduction.

Au fil des années, MPT a introduit à ses lecteurs des poètes qui sont devenus des figures essentielles de la littérature mondiale. On peut citer :

  • Paul Celan, dont les traductions anglaises de poèmes comme “Todesfuge” ont révélé l’intensité et la profondeur de son écriture.
  • Forough Farrokhzad, poétesse iranienne, dont les œuvres traduites dans MPT ont permis de découvrir une voix féminine puissante et révolutionnaire.
  • Ngũgĩ wa Thiong'o, avec des poèmes en kikuyu explorant les thèmes de l’identité post-coloniale et de la résistance.

Plus récemment, MPT a mis en lumière des poètes contemporains tels que Kim Hyesoon (Corée), Natalka Bilotserkivets (Ukraine), ou Ilya Kaminsky (Russie/États-Unis), démontrant son engagement continu envers la découverte de voix poétiques fortes et actuelles.

Modern Poetry in Translation ne se contente pas de publier des poèmes traduits. La revue s’engage activement dans la promotion de la traduction comme un art vivant. Elle organise régulièrement des ateliers de traduction en ligne et en présentiel, permettant à des traducteurs débutants et confirmés de collaborer avec des poètes et des experts. Ces événements renforcent l’idée que la traduction est un acte collectif, nourri par l’échange et l’écoute.

En outre, le site web de MPT offre un accès gratuit à de nombreux poèmes traduits, accompagnés d’enregistrements audio et de réflexions des traducteurs. Ce format interactif permet aux lecteurs d’explorer la poésie mondiale de manière immersive, tout en comprenant les nuances du processus de traduction.

Aujourd’hui, sous la direction de la rédactrice en chef Clare Pollard, Modern Poetry in Translation continue de se renouveler en explorant des thèmes contemporains et en donnant une voix à des poètes issus de communautés marginalisées. Avec son format hybride, mêlant impressions papier et éditions numériques, la revue reste fidèle à sa mission d’élargir les horizons littéraires et de célébrer la diversité culturelle à travers la poésie.

Pour les amateurs de poésie et de traduction, Modern Poetry in Translation est plus qu’une revue : c’est une invitation à voyager à travers les langues, les cultures et les émotions humaines. C’est un pont littéraire qui ne cesse de connecter les voix du monde entier, prouvant que, même à travers les barrières linguistiques, la poésie reste un langage universel.




Revue L’Éponge n°7, décembre 2024/mai 2025

Dans le paysage des revues de poésie, littérature et arts, voilà décidemment une petite revue qui marque sa différence et qui détonne : 36 pages en format magazine, des illustrations couleurs tenant plus de la carricature ou de la BD que de l’art conceptuel, très ouverte et mêlant allégrement les styles (poésies en prose, rimées et /ou mesurées, vers libres etc.), les genres (nouvelles, réflexions littéraires et philosophiques, en style non universitaire précisons, etc.) et ouverte à des personnalités de trajectoires diverses, poètes confirmés et de toutes les générations comme en témoignent les courtes biographies des auteurs dans chaque numéro.

Cela donne, pour cette dernière parution autour de l’amour et du désir, 22 poèmes de 14 poètes/poétesses et 6 nouvelles de 6 auteurs/autrices, auxquels s’ajoute la présentation du travail d’une autrice photographe et de plusieurs dessinateurs, ainsi qu’une rubrique bibliographique intitulé « sur la table de chevet » présentant des œuvres ou des poètes souvent passés (pas de mode, mais du passé tout simplement), dans ce numéro sont évoqués, en accord avec le thème, des personnages (Roméo et Juliette, Bérénice… ), mais aussi l’écrivaine, qui fut sulfureuse, Grisélidis Réal ou encore un savoureux billet donnant la parole à Oscar Wilde revenant parmi nous.

La revue, avec son 7° numéro, annonce qu’elle redevient semestrielle, mais toujours thématique et toujours droite dans ses bottes, arborant fièrement un humour qui pourrait en déranger certains, nous n’allons pas faire ici une tirade sur les définitions possibles de l’humour, il suffit de se reporter à la page de couverture représentée ci-contre pour s’en faire une idée, apprécier ou bien rejeter. Précisons que la revue est ouverte à tous et publie des appels à envois de textes et illustrations en rapport avec le thème des parutions annoncées (n° 8 autour de l’enfance) mais obligatoirement inédits.

Revue L'Eponge n°7, décembre 2024/mai 2025, 6 €.

Débordant d’énergie, les animateurs lancent aussi, à Paris, chaque premier mardi du mois, une scène ouverte où chacun, auteur ou non, peut aller déclamer, dire, réciter, chanter… ses textes préférés, les siens ou ceux des autres… Quand on saura que chaque numéro contient un QR code donnant accès à une playlist thématique correspondant au numéro et accessible en écoute sur toutes les plateformes audios et que la revue paraît à la fois en version papier et numérique (PDF) pour la modique somme respectivement de 6 et 3€, on mesurera ce qui fait le caractère bien particulier de cette « Éponge, revue où les artistes s’imprègnent de leur époque pour éclairer les esprits » et qui se présente comme une « distillerie artisanale de littérature, de philosophie, de graphisme, de photographie et de bonne humeur »

Pour en savoir plus : www.leponge.eu




Le 30e numéro de Spered Gouez, L’esprit sauvage

Ancrée en Bretagne, la revue Spered Gouez, fondée et animée par Marie-Josée Christien, publie son 30e numéro. Créée en 1991, cette revue poétique et littéraire (aux allures de véritable livre) ne sort qu’une fois par an à l’occasion du Festival du livre de Carhaix, organisé chaque année lors du dernier week-end du mois d’octobre. « Ce numéro annuel, souligne Marie-Josée Christien, est le prolongement naturel du travail de promotion du livre et de la lecture organisée autour du festival ».

« Attention fragile ! » C’est le thème central du 30e numéro de la revue. Tout un symbole ! Sans doute pour signifier, implicitement, la fragilité des revues de poésie, mais surtout pour « inviter à porter regard et attention à la précarité de notre existence individuelle mais aussi à la fragilité de l’humanité », note Marie-Josée Christien. Pas moins de trente auteurs ont « planché » sur ce thème de la fragilité en proposant leur regard personnel.  « De temps en temps/esquisser un pas de danse/pour consolider/le fragile équilibre/qui me tient debout », écrit ainsi la poète Chantal Couliou. De son côté, Jean-Luc Le Cléac’h a recours au haïku pour l’exprimer : « Elles grelottent/sous la pluie et le vent/les feuilles du camelia blanc ».

Mais la revue Spered Gouez c’est aussi un grand nombre de rubriques reprises fidèlement dans chaque numéro : « Escale », « Mémoire », « Points de vue », « Chroniques sauvages » et aussi entretiens avec des poètes sous le label « Tamm-Kreiz (référence au temps médian d’une gavotte). Dans ce numéro 30, la place belle est faite à Anne-José Lemonnier, dont l’interview a été réalisée simplement quelques mois avant sa disparition brutale au mois d’août dernier dans son jardin, à Saint-Nic à l’entrée de la presqu’île de Crozon (Finistère). A la question « A quoi associes-tu la poésie ? » que lui posait Marie-Josée Christien, elle avait répondu : « J’associe la poésie à la marche. Ce sont les deux valves du même cœur, les deux pieds du même corps, les deux yeux du même visage, l’émotion et la pensée en osmose vers une sagesse qui génère la paix intérieure ». Anne-José Lemonnier venait de publier Le cap en octaves aux éditions Diabase.

Spered Gouez – L’esprit sauvage, N°30, octobre 2024, 142 pages, 16 euros, illustrations en couverture et intérieur : Laurent Noël. La revue peut être commandée à l’adresse suivante : spered.gouez@orange.fr

Dans la rubrique « Mémoire », on retiendra la présentation par Ronan Nédélec de l’œuvre intégrale du poète, écrivain et peintre Yves Elléouët (1932-1975) qu’il préface et annote dans une série de sept ouvrages à paraître aux éditions La Part Commune. De son côté, le poète Louis Bertholom propose, dans la rubrique « Escale », une interview de Roger West, poète écossais et performer punk qui vit actuellement dans l’Hérault. Quant à Yannick Pelletier, c’est la figure de Max Jacob qu’il évoque sous le titre « Le Breton errant ».

La revue fourmille enfin de notes de lecture, principalement sur des livres de poésie. Mais pas seulement puisque, dans ce numéro 30, trois auteurs proposent leur regard croisé sur le dernier roman de Marie Sizun, intitulé 10, Villa Gagliardini(Arléa). Marie-Josée Christien s’attache aussi à faire état, comme elle s’y emploie dans chaque numéro, du contenu de plusieurs revues de poésie. Dans l’édito de ce numéro 30, elle évoque les « passages de flambeaux » dans le monde de l’édition ou les revues de poésie « qui risquent de s’éteindre s’ils ne sont pas transmis à la génération suivante », notant avec justesse « qu’il y a davantage de cessations d’activité pour des raisons économiques qu’en raison de l’âge de leurs responsables ». La revue Spered Gouez, elle, continue son petit bonhomme de chemin.




Les Hommes sans épaules, numéro 57 : Poètes breton pour une baie tellurique

C’est un très vaste paysage de la poésie bretonne que nous dresse ce numéro de la HSE : 33 poètes auxquels on peut ajouter sans erreur des poètes présentés dans les rubriques Porteurs de feu ou Ainsi étaient les Wah inséparables de ce coin de terre, comme Perros, Delabarre et Kenneth White, ou encore Guy Allix, Emmanuel Baugue (quoiqu’un peu Normand), ou André Prodhomme (quoique d’un peu partout). Pour chacun, nous avons droit à une présentation du poète et de son œuvre, marque de fabrique inégalée de cette revue.

Rappelons à cette occasion qu’il n’existe pas d’autres revues (en ligne ou pas) ayant une connaissance aussi intime, si j’ose, d’un si grand nombre de poètes, en particulier ceux nés entre les années 1920 et 1950. Par exemple dans ce numéro, les présentations de Guillevic, Manoll, Robin, Grall, Glemnor, Cadou – pour ne citer qu’eux – méritent d’être lues pour elles-mêmes. Cela rappelé, penchons-nous sur le dossier « Poètes bretons pour une baie tellurique ». Il y a une évidente volonté d’équilibre entre poètes connus, méconnus ou inconnus tout comme entre des poètes du début, du milieu ou de la deuxième moitié du XXe siècle. Evidemment, on lui reprochera - moi le premier ! -  tel ou tel auteur absent (pourquoi ne pas avoir retenu Gilles Baudry ? Charles Le Quintrec, qui pourtant publia son Village allumé chez Saint Germain des Prés ?) Mais je concède que le paysage est déjà considérable et qu’il est bon qu’il y ait quelques « injustices » pour ranimer la levée de bocks ou de ballons pris en commun. Que ressort-il du paysage dressé ? On retrouve une très bonne illustration des grands courants poétiques bretons du siècle écoulé avec la mise en avant des très singulières années 70 et 80, qu’on peut résumer au conflit qui opposa la génération de Jack-Helliaz à celle de Grall, le premier avec son cheval d’orgueil et le second avec son cheval couché. On retient également cette tresse, que je crois propre à la Bretagne, qui rassemble une poésie ancrée, privilégiant plutôt une forme de dépouillement, une poésie « bardique », volontiers vindicative et pamphlétaire (voire guerrière), et qui aime à être mis en musique, et une poésie druidique attirée par le merveilleux et l’alchimique qui plonge volontiers dans la veine surréaliste (ce qu’affectionne particulièrement notre revue). L’élément qui réunit ces trois courants, hormis la Bretagne elle-même, c’est la place incontournable du minéral (le granit, le mica, etc.), pour ne pas dire le tellurique comme le pointe si justement le titre du dossier.

LES HOMMES SANS ÉPAULES N.57 : POÈTES EN BRETAGN, Collectif, avril 2024, 350 pages, 17 €.

M’a frappé également, à la lecture du dossier, la relative étanchéité qui règne entre la poésie de l’Argoat et celle de l’Armor. Il semble bien qu’en Bretagne deux univers poétiques distincts se côtoient sans se confondre, ainsi que les paysages et les modes de vie. Enfin, et bien sûr ajouterai-je, le dossier permet de mesurer la solide et féconde richesse du terrain éditorial breton grâce au dévouement de quelques maisons d’éditions (pas forcément bretonnes), d’associations culturelles et artistiques très actives (comment ne pas citer « les rencontres de Max ») et de quelques figures tutélaires qui ont su jouer un rôle de découvreur ou de rassembleur (Grall, Guillevic, Brémont, Christien et Geneste aujourd’hui). Pour conclure, et picoter d’iode l’ami Christophe Dauphin, après avoir lu son passionnant édito, je me suis demandé si ce n’était pas un article pro domo pour la poésie… normande.




Arpa, numéro 144, juin 2024

Ce qu’on goûte dans une revue, c’est à la fois de retrouver quelques auteurs qu’on connaît et d’en découvrir de nouveaux. Dans la première catégorie, j’ai pris plaisir à retrouver Pascal Boulanger (que je quitte rarement des yeux), à lire de nouveaux poèmes d’Alexis Bardini dont j’avais apprécié le recueil Le vent qui porte les pollens et bien sûr à vivre en poésie les hommages rendus à Anne Goyen, et Goffette. Au rayon des auteurs découverts, Jean Lavoué m’a beaucoup marqué – il est sûr que je n’en resterai pas là. Les deux poèmes de Raul Sebastian Baz, poète roumain, sont intrigants, celui de Thibault Chavez d’une belle tenue. Les textes de Gaultier Roux tirés de sa résidence d’écriture à Shanghai surprennent par leur diversité. La chronique de Bocholier, comme celle de Ughetto dans Phoenix sont des guides vigilants de ce que le premier nomme « le tourniquet des nouveautés ». Saluons la nouvelle couverture et la mise en page de la revue particulièrement élégante et soutenant la lecture.

Arpa, numéro 144, juin 2024;