Avis de naissance ! Carabosse, une nouvelle revue de poésie

Ce numéro #1, Nos corps manifestes, est beau ! Ne nous perdons pas dans des périphrases stériles, tout comme ce fascicule ne prend pas de gants pour montrer l'épaisseur du monde poétique. Toute vêtue de noir et blanc, ce bébé déjà grand ne perd pas une miette de la place que proposent ses pages remplies de textes et d'illustrations.

Revue au féminin, "Revue à sensibilité féministe et poétique", qui problématise  la place et l'identité des femmes, et particulièrement des femmes créatrices, et Dieu sait qu'il y a encore tant à dire, et à faire, Elisa Darnal et Adeline Miermont-Giustinati se sont entourées de la photographe Jeanne Guerrier et de la conceptrice graphique Aurore Chapon. Cela donne 34 pages de pur bonheur, pensé comme

...un laboratoire poétique, c'est à dire un espace à habiter, qui se compose en permanence et témoigne de pratiques diverses.

Ouverture donc, servie par une présentation qui explicite le choix du nom de la revue, Carabosse, le fée glauque et glam ? suivi par un édito tissé de prose poétique entrecoupée de vers d'Adeline Miermont-Giustinati. 

Ce tout premier numéro met donc l'accent sur le corps des femmes, sur ces archétypes pesants qu'elles portent encore aujourd'hui, et qui façonnent malheureusement toujours leur inscription dans le monde.

Revue Carabosse, #n°1, Nos corps manifestes, 37 pages, 8 €, https://www.carabosse.online

Pour ce premier numéro, nous commencerons par explorer un territoire sensible, celui d’un corps féminin loin de la muse ou du fantasme. Longtemps dépossédées de leur image, les femmes s’émancipent encore difficilement de la dictature orchestrée par l’industrie et la publicité. L’obsession de l’apparence réduit à des représentations hypersexuées et truquées et le cantonne à être un objet de désir. 

Besoin absolu et présence nécessaire de l’intime ! Dire la relation complexe qui s’instaure avec son propre corps, fait se rejoindre le littéraire et le politique.

Corps écrit, puisqu’on parle de lui, corps écrivant puisqu’il se dit. Générateur et producteur d’une parole poétique, comment le corps des femmes est-il pris en charge par les voix de poétesses aux accents multiples ? Nous ne ferons que poser quelques jalons dans le foisonnement d’une langue poétique qui se redéfinit sans cesse et cherche à dessiner les contours du sujet-corps, chair féminine éprise, mais refusant de se laisser accaparer au détriment de son désir propre.

 

Au féminin, donc, des Notes de lecture, une Causerie avec Laure Limongi, et de la poésie, visuelle aussi, car il faut saluer la qualité des illustration qui rythment les textes, se superposent, haussent le ton en même temps que les mots pour dire que la poésie, la littérature, et l'art, au féminin, n'a rien de plus ni de moins que tout ceci au masculin, juste pareils, semblables, les identités disparaissent là où exister s'énonce. 




Machinations pour un dernier opus : FPM hors série

Jean-Claude Goiri l'a annoncé, voici le dernier numéro de FPM, revue littéraire exclusivement réservée à la création contemporaine, dont la première publication  date de 2014.

FPM, Festival Permanent des mots, est une revue de création littéraire dans laquelle les auteurs jouent avec les cadres, les tabous et les normes afin de convoquer un monde où le mot est une arme d'insurrection pour la connaissance de l'autre et de soi.

La poésie, l'art et la philosophie nous permettent une révolution intérieure radicale, une trans-formation, qui nous fait accepter ou refuser nos aliénations intimes et collectives, sans notion de bien ou de mal, simplement pour s'affirmer ou s'effacer devant l'inévitable "autrui".

Alors : Nous topographions nos territoires afin d’en abolir les frontières. Parce que rencontrer l’autre, c’est se soulever tout à fait.

Le sommaire de ce hors série papier, le dernier, propose des voix très différentes : Olivier Bastide, Tom Buron , Luigi Carotenuto, Sébastien Cochelin, Sandrine Davin, Brigitte Giraud, Alain Henri, Jacques Cauda, Jacques Sicard, Muriel Modély, Myriam OH, Pierre Rosin, Fabrice Schurmans, Jérémy Semet, Perle Vallens, Corrine Le Lepvier pour les images et les collages...

Habituellement publiée en format numérique sur Calameo, nous avions oublié l'allure incroyable de cette revue lorsqu'elle s'habille de papier, ici en noir et blanc,  format A5, imprimée sur de l'ivoire 90g. Ce dernier  numéro montre ce dont Jean-Claude Goiri est capable, lorsqu'il s'agit de créer des livres. Car les livres, chaque livre, tous les livres, toutes les publications qui portent le sceau Tarmac, sont beaux. Mais il ne s'agit pas de beauté consensuelle, mais d'une singularité remarquable.   Ils font sens, allient l'image aux pluralités sémantiques jamais figées de toutes les acceptions possibles des textes publiés. Ici, donc, comme ailleurs, cette dernière éditions de la revue FPM, Machinations, est belle de tout ceci.

"Beaux" également les nombreux textes qu'elle propose, parce que chacun, poème, prose, ou tout ceci en même temps, se distingue des autres, s'y rallie par cette seule qualité : former épaisseur, soustraire toute littéralité du substrat de la langue, et comme de petites entités uniques et ouvertes aux autres, constituer cette globalité rarement façonnée d'un fascicule où rien ne manque, et d'où rien ne pourrait être soustrait. Sans autre paratexte que la table des matières, et la page de titre de la revue, toute latitude leur est offerte pour déplier leurs univers, ponctués par les collages de Corinne Le Lepvrier.

Machinations, FPM Hors série Papier, novembre 2022, 112 pp., 12 euros.

Dispositif qui nous permet sans heurts de passer d'un imaginaire à l'autre, d'un parole à l'image, et de laisser grandir notre étonnement, voire émerveillement, face à certaines voix proposées !

Zelda Bourquin, La Nonne :

Alors chaque dimanche, moi, je fête le jour de la 
Seigneure

Au nom de la mère
De la fille
Et de la Sainte Esprit

Sous mon voile
Mes cheveux brûlent de dire
La prison verbale
Des vœux de silence
Pas seulement dans le couvent
Mais partout à l'extérieur, pour les femmes, le couvent est généralisé, partout
Et le voile, on le porte toutes
Voile poudré de chez Guerlain, pour une peau de bébé,
Voile anticellulite de chez Garnier pour une peau lisse à l'endroit des cuisses
Voile de mariée pour enfanter à coup sûr
Et dire je l'ai réussite cette vie finalement

Sébastion Cochelin, HARD NEWS 2020, L'interview (en direct !) (en duplex !) (en exclu !)

HARD NEWS...

 

[ le ministre de la cohésion du territoire et des remontées structurelles dénonce une tentative insidieuse de faire de lui un bouquet missaire ] ça ne nous gêne pas du tout non en fait le gouvernement se met juste à la page c'est le sens de l'histoire il n'y a pas de ligne rouge de franchie on est en retard c'est l'heure de la météo dans quelques instants nous reviendrons sur cette GROGNE des fonctionnaires maintenant c'est la météo avec les pompes à chaleur Loborées

JINGLE 1 / BILBOARD IN 1 / JINGLE 1 OUT / BILBOARD OUT DU IN 1 JINGLE OUT / METEO 1 AM 2 FAI 

Brigitte Giraud :

On ne sait pas dire le soleil tombé n'importe où.
Le soie a failli, petite fille !
                       Que faire de nos mots de guingois ? De nos cheveux écorchés
comme des chevaux ?

On voudrait courir.   On ne court pas.
On voudrait crier.      On ne crie pas.
Et qui viendrait,
quand l'esprit dit au corps : "Parle en mon nom. Parle haut."

 

Tom Buron, Lait de panthère (Suds) :

 

Entre l'écume et la griffe,
il s'immole l'estomac d'admettre
à cette meute de grands migrants du sablier
n'avoir pu prendre la vie de la monture agonisante
Que c'est une drôle de varappe jusqu'à l'arachnoïde 
Que chaque croix dans la nuit est universelle
et que le vautour aussi
aime le lait de panthère.

Amel Zmerli :

L'ennui, c'est un art. L'ennui n'est pas un acte. L'ennui, c'est mon beau frère avec son hamburger, plus facile à manipuler qu'une console de jeu. Ma patiente innocente aime le lait de riz et le lait de soja. Les parapluies sont de retour pour que tout ça reste au sec. Les cailloux ne sont plus ce qu'ils étaient.

Rien d'autre que le texte pour témoigner du texte, que les extraits pour rendre compte de l'ensemble.

Grande revue à laquelle il faut rendre hommage, grand Monsieur auquel il faut témoigner de notre gratitude pour ouvrir des chemins vifs et neufs à la Littérature. Machinations, FPM Hors série !




Revue Dissonances n°42, mai 2022

Si on ne connaissait pas les subtilités ou les choix radicaux de Dissonance, on s’étonnerait du présent numéro au style plutôt funéraire : fond noir et lettres dorées à l’appui. Une contre-illustration dans la lignée dissonante ?

Quoiqu’il en soit, les « sans-dents » et les «  fafs » sont aujourd’hui désormais  invités à boire le champagne pour l’anniversaire des vingt ans de cette revue, invités  à remplir la coupe sans préciser la marque du vin proposé cette vague de l’humour noir ? Sabrons donc sans sabre ! Après avoir également sabré le champagne et multiplié les extravagants alléluia, les auteurs de ce numéro 42 ont su abandonner leurs délires à l’écriture. La muse éthylique propose une belle cuvée ! Un bonheur à déguster avant l’ivresse. Les lecteurs éméchés participent au banquet. Pourquoi pas moi en lisant ?

Ainsi les chiens et les écrivains éthylisés (néologisme) « lapent » déjà  le champagne renversé sur le tapis - Etienne Michelet et Côme Fredaigue, découvrent la « neuro mâchoire inférieure vidée ou presque des dents du fond (..) des yeux noirs démentent aussitôt, regard abimé, vertige dans lequel, elle pourrait nous entraîner » (Côme Fredaigue). Les élucubrations plaisantes et débordantes d’excès sont agrémentées par les élégantes illustrations pointillistes d’Anne Mathurin, confortant le thème alcoolisé de la rédaction, le symbole du champagne : « la frontière s’estompe entre sa tradition, son image raffinée, son gout subtil et la vulgarité de l’excès, à la nôtre ! ». Brigitte Fontaine, elle,  décrit le « décorum voilé de noir et d’or (évocation de l’énigmatique couverture peut-être sans certitude qui s’appelle l’aurore) ».

Dissonances #42, Champagne, mai 2022, 56 pages, 7 euros.

Où sont les « profondeurs pétillantes où plus rien n’existe ? Hors de ces « profondeurs pétillantes » hormis, « le fameux péril jaune » selon Rigodon de Céline…

Traversant le rideau de mégots et de cendre, un auteur se souvient (Arthur Le Reste- Juliard) du discours tenu en 1974 par le poète Odysséas Elytis. Ce poète, coutumier du poète Brautigan, connu pour ses excès de bar, révèle à la fois son amour du champagne tout en lui opposant son animosité envers les buveurs, les invités réunis pour le Nobel, des « pompeux snobinards » ! ... Il est vrai que malgré les choix de cette médiocre année 1974 - Johnson et Martison - auront autant de place dans l’histoire de la littérature « que deux glaçons creux vers les courants chauds avec leur petite ombrelle en papier plantée dans le cul » !!! Et nous, lecteurs et lectrices, versons-nous vite une coupe de champagne pour la route ! Mea culpa au champagne !

Dissonances lance déjà le prochain thème du numéro 43 « trans ». Je transpire déjà, transpercée par l’urgence de rendre la copie trans avant la date-butoir du 24 juillet…  Il me faudra ingurgiter au minimum un jeroboam avant ; à moins que le moine bénédictin transsexuel… Dom Pérignon n’ épouse enfin la transgenre, une Veuve Clicquot  !!! Mumm !




Revue Malpelo n°4

Malpelo, c’est tout un symbole. Si L’undicesima copia (le onzième exemplaire) – nom de la maison d’édition – se réfère à Kafka1, le nom de la revue, quant à lui, est un clin d’œil à la nouvelle de Giovanni Verga2, histoire d’un enfant maltraité à cause de la couleur de ses cheveux, sorte de lointain cousin de notre Poil de carotte.

Mais pourquoi avoir choisi ce nom : Malpelo ? L’enseignant, documentaliste et critique de cinéma Demetrio Salvi, son fondateur, s’en explique dans le numéro un de la revue. Malpelo, donc, parce que le vérisme de Verga, c’est aussi « l’attention à l’autre, participation, regard politique, engagement culturel, civil et social. Une instinctive révolte contre ce qui ne nous plaît pas, le plaisir de mettre à mal les incontournables implications logiques, l’envie de se divertir et de bousculer, si nécessaire, ce qui s’oppose à notre plaisir : ce sont les éléments déclencheurs qui nous ont convaincus de baptiser de cette manière irrévérencieuse une revue que nous voulons vivante, vitale, vive, à contre-courant quand cela a du sens d'être à contre-courant, curieuse et prête à rechercher le plaisir où qu'il soit ».

Ainsi est née Malpelo, jeune revue littéraire bimensuelle, à Naples, en septembre 2021. Elle est ouverte à la prose mais aussi à la poésie, secteur confié à Bernardo Rossi. Thématique, la revue se présente sous forme d'un agréable livre de plus de deux cents pages, illustré par un(e) artiste qui diffère à chaque numéro. On peut y lire une trentaine de textes d'auteurs connus ou moins connus, souvent napolitains et romains mais du fait de son audience nationale elle accueille volontiers les auteurs de toutes les régions d'Italie. Et pas seulement. En effet, Malpelo est aussi ouverte à l’international (les textes reçus doivent toutefois être écrits ou traduits en langue italienne).

Revue Malpelo n°4, mars 2022, Éditions L’Undicesima copia, 200 pages, 10 euros.

Ce numéro 4 intitulé Fiabe, racconti e storie (fables, contes et histoires) offre à la lecture, entre autres, des textes d’Elio Pecora, Antonio Spagnuolo, Enrico Fagnano, Wanda Marasco, Francesco Papallo, Ciro Tremolaterra, Demetrio Salvi, Bernardo Rossi et me fait une nouvelle fois l’honneur de publier plusieurs de mes poèmes. Les illustrations, en noir et blanc, sont de Rosa D’Avino, plasticienne qui aime conjuguer tradition et formes contemporaines, réalité fascinante du passé et possibles évolutions du présent et surtout raconter la vie à travers ses créations quel qu’en soit le genre, quelle qu’en soit la matière.

Malpelo ? Une revue de création de qualité, interactive, respectueuse des auteurs aussi bien que des lecteurs… un « espace qui fait place, aussi, à ceux qui sont en dehors d’une dynamique commerciale de l’écriture »3.

Notes 

  1.  « André a vendu onze livres. J’en ai acheté dix. Je voudrais vraiment savoir qui a le onzième » Franz Kafka. Phrase inscrite en bas de chaque sommaire de Malpelo.

     2. Rosso Malpelo, paru pour la première fois en 1878.

     3. Demetrio Salvi, Malpelo  n.1 page 10




Vous prendrez bien un poème ?, la feuille poétique de Françoise Vignet

La Lettre créée et gérée par Francoise Vignet « Vous prendrez bien un poème », circule gratuitement à un rythme hebdomadaire auprès d’un réseau d’abonnés qui ne cesse de s’élargir1.

Françoise Vignet nous a raconté l’histoire singulière de cette Lettre. Nous sommes en janvier 2011 : elle commence à partager les poèmes qu’elle aime et à  les offrir à ceux qu’elle appelle "les miens", ses amis proches, amis familiaux, amis de voyages, amis voisins, et autres. Des personnes dont les modes de vie sont fort diversifiés.

Elle trouve alors dans ce projet une manière « d'étoffer son retour en poésie » et  « d'inscrire le poème au fil des jours », mais  aussi de briser l'isolement de la grande campagne où elle vient alors tout juste de s’installer.

Page du livre d'artiste du "Journal de mon talus" de Françoise Vignet avec une aquarelle © Claudine Goux.

Dans ce contexte, « le plus simple, le plus accessible, le moins onéreux était bien de procéder par courriel ». Mais lorsqu’une lectrice lui fait savoir qu’elle ne peut recevoir le format du fichier de la Lettre, elle opte pour un envoi en pleine page. Le poème est véritablement envoyé et pris en plein visage. Le « poème au visage », comme elle l’appelle, est « infiniment plus judicieux qu'un poème en dossier joint, que l'on ouvrirait "tranquillement", c'est-à-dire que l'on oublierait sans doute ». Et si le poème choisi ne dépasse pas une page, en principe, son auteur est diffusé pendant deux semaines, ce qui permet de découvrir sa poésie. « Mon désir, dit-elle, est bien d'adresser le poème à beaucoup, à qui veut bien l'écouter ou même le survoler ». La diversité du lectorat étant pour elle une donnée infiniment précieuse pour la vitalité de cette feuille poétique, « vitalité discrète, d'ailleurs » précise- t-elle.

Il fallait bien sûr donner un titre à cette Lettre : « Je ne voulais surtout pas d'esprit de sérieux, plutôt une invite familière, quasi-ordinaire, légère... voire plaisante ». Au départ, elle propose Vous prendrez bien un petit poème ? « pour ne pas trop effaroucher le lecteur », dit-elle, jusqu’à ce que l’un d’entre eux  lui fasse remarquer que  l’adjectif "petit", non seulement « minimise  « le geste » du partage poétique mais plus encore  ne s’adapte pas à la publication  de "grands" poètes.

La Lettre est lancée. Elle diffuse des poèmes édités à compte d’éditeur ou en revue : « tous les poèmes arrivent assortis de leur référence précises, ce à quoi je tiens beaucup. Tous viennent d'ouvrages et de revues tangibles en leurs feuillets. Je refuse les inédits... cela deviendrait tout autre chose, un tout autre travail. Sauf lorsqu’un poète et lecteur reconnu me l'adresse ». Françoise Vignet est claire sur ce point, il  s’agit pour elle « d’une exigence de qualité ».

Les poèmes choisis sont des « coups de cœur » : « cette feuille doit demeurer un espace de liberté, à l'abri des injonctions » précise-t-elle. « C’est le poème qui me choisit. Quitte à laisser en attente tel ou tel auteur pour lequel je serai disponible plus tard ». 

Dès les premiers envois, des lecteurs réagissent, ce qui justifie alors la création d’un Courrier des lecteurs qui fonctionne depuis maintenant 11 ans. Ils encouragent le projet, le soutiennent. Ainsi, en août 2011, le poète et éditeur Gaston Puel manifeste son intérêt avec enthousiasme : «  les poèmes assez courts conviennent à ces voyages que vous dirigez. Et de savoir que ces petits écrits rebondissent et repartent vers une autre destination, me paraît la meilleure amitié envers le texte. Peut-être est-ce (dans le triste terrain actuel) la plus vivante des « revues » que vous avez créée ! Le « Web » est, de plus, un excellent facteur »

Le point de vue des lecteurs est essentiel. Ils donnent  leur point de vue, partagent des émotions, mais aussi transmettent des informations sur des recueils qu’ils ont particulièrement aimés, ou encore sur des actualités poétiques, ou artistiques. Une lectrice écrivait que le « poème de chaque semaine était devenu un moment très important dans son existence (son père s'acheminait vers la mort) ». Voilà qui parle » remarque Françoise Vignet « de la force que transmet le  poème, de la qualité du silence intérieur qu'il crée, de l'espace respirable qu'il propose ».

Notons  encore ce lecteur qui, en mars 2012, cite Philippe Jaccottet qui évoque « des espèces de voyageurs » (..) dont les « pas (sur les chemins du dehors ou du dedans) dessinent, indépendamment de toute appartenance à un groupe, et de tout programme, gratuitement, un réseau qu'on voudrait aussi invisible et aussi fertile que celui des racines dans la terre. (...)  On n'en tire aucune vanité, on en parle à peine, on n'enrôle ni n'excommunie personne, on ne se croit pas autorisé à faire à personne la leçon : mais la conscience, ou le rêve de ce réseau est notre moins fragile appui. »

Très vite, les éditions Multiples, L'Arrière-Pays, la revue Friches ou encore Les Cahiers de la rue Ventura  s’intéressent  à l’initiative et  proposent régulièrement un staff de poètes , de revuistes et d’éditeurs, qui seront eux-mêmes diffusés au fil du temps, « ce qui sensiblement va modifier le lectorat et la portée de cette Lettre ».

Suivra alors une anthologie en ligne, dont les accès sont privatifs et gratuits, de façon à ce que chacun puisse lire les poèmes antérieurement diffusées.

Et ainsi le cercle s’élargit, les poèmes circulent, la poésie « touche », appelle, traverse l’Hexagone, en dépasse les frontières (UK, USA)

Aujourd’hui la Lettre compte 142 abonnés-lecteurs, pour certains poètes.

Le carton d'anniversaire rassemble les noms des poètes diffusés ces onze dernières années. Un beau panorama qui privilégie la poésie contemporaine : Mais « les "voix" sont variées », dit-elle, « même si j’ai tendance à exclure la poésie expérimentale ».

L’essentiel n’est-il pas que le poème vibre pour le lecteur, comme une présence intense, attendue, ouverte  à ce qui le déborde et l’excède. C’est peut-être même sa seule justification,

Nous n'appartenons à personne sinon au point d'or 
de cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous 
qui tient éveillés le courage et le silence.

René Char Feuillet d'Hypnos2

Notes

  1. Demande d’inscription à adresser à : vignetfrancoise@gmail.com
  2. inRené Char, Oeuvres complètes, Introduction de Jean Roudaut. Editions La Pléiade, 1983, p.176.

Image de une : page du livre d'artiste du "Journal de mon talus" de Françoise Vignet avec une aquarelle © Claudine Goux.




Décharge 185

Ce qui frappe en premier, de ce numéro de printemps 2020, est ce visage, en couverture, tout en matière et en couleurs de l’artiste syrien Kazem Khalil qui propose, pour la revue, dix portraits d’une force prodigieuse et un nu dont Jeanne Delestré tire un merveilleux texte p.78-81 (Audace expressionniste. Gestes nerveux et spontanés, les nuances d’acrylique sont étalées avec la mobilité permise par la technique du couteau.).

Décharge 185 s’ouvre sur la chronique de Georges Cathalo « Phares dans la nuit » consacrée aux éditions La Boucherie littéraire – le visage peint par Kazem sur la page en miroir, charnel et sanguin, en est un beau reflet. Suit un ensemble dédié à Lambert Schlechter, une note de Jacmo et 13 proseries inédites. Des poèmes de Jacques Ancet qui créent un écho étrange (prophétique ?) du confinement que nous avons vécu de mars à mai 2020 « Entrer Sortir » (Dehors ressemble à une gueule ouverte)  ; textes de Peter Wortsman et un entretien avec ce poète et traducteur New Yorkais ; puis, des poèmes de Michel Bourçon (Écrire / c’est consentir à la neige / pour parvenir au feu), Jacques Robinet, Bruno Berchoud, Christian Bulting, Sanda Voïca (je continue : / retourner la terre dans le jardin / et écrire), François de Cornière (D’autres poèmes continueront / de s’accrocher à mes jours / à mes nuits), Marilyse Leroux. « Les chroniques du Furet » avec Chloé Landriot qui nous parle des cabanes à partir de sa lecture de Nos cabanes de Murielle Macé, « la poésie comme moyen de construire des cabanes – de trouver des façons de vivre dans un monde abîmé ».

Un dossier intéressant dans la rubrique « Les Ruminations » de Claude Vercey sur « Un nouveau paysage éditorial » où six éditeurs expliquent pourquoi ils ont fait le choix « déraisonnable » de publier de la poésie.  Des notes de lectures de Jacmo qui invitent à découvrir et à lire de nombreux recueils. Articles, recensions, le Choix varié de Décharge font de cette belle revue, riche et vivante, un rendez-vous incontournable pour les amoureux de la poésie !




La revue AYNA

À l’heure actuelle, il n’existe pas sur le web français de site spécialisé qui fasse connaître la poésie turque contemporaine. Le public français a de plus en plus d’intérêt pour les romans turcs, l’augmentation du nombres de romans traduits en français le montre, mais il ne dispose pas de suffisamment d’ouvrages pour avoir un aperçu de la création poétique turque.

Ayna signifie miroir en en  turc. La revue se veut en effet le miroir de la poésie turque en direction du public francophone. Le fait que la revue Ayna soit  en version bilingue franco-turque et qu’elle présente les textes en langue originale lui donne également la vocation d’être un lieu miroir entre les langues et les cultures.

Ayna est une revue qui permet à tous, francophones ou turcophones, d’avoir accès à un panel de poètes contemporains reconnus. Elle a été créée en 2013 par Claire Lajus, traductrice et poète.

Cette revue numérique est gratuite et met en ligne des poèmes originaux, leurs traductions, leurs enregistrements sonores et des entretiens avec les poètes. Elle met également à disposition du public l’actualité des événements poétiques en Turquie et donne des focus sur certains poètes ou ouvrages.

Vingt  poètes sont actuellement présentés dans la revue. Des lectures publiques sont aussi organisées pour apporter la parole des poètes au plus près des gens.

Ayna a pour objectif à moyen terme de présenter une base de données suffisamment importante pour constituer un espace de référence pour toutes les personnes intéressées par la poésie turque.




Point de chute, la Revue !

La revue Point de Chute en est déjà à son cinquième numéro – sixième même si l’on compte le numéro zéro – et comme à chaque fois les poèmes qu’elle porte sont plein de la singularité de leurs auteur×ices. À chaque nouvelle parution, on déambule dans une « cabane » à la résonnance différente, assemblée avec soin par Joep Polderman, Victor Malzac et Stéphane Lambion.

Point de Chute

 ... est née au printemps 2020 d’un désir commun de jeunes poètes d’offrir à celles et ceux qui comme eux tâtonnent, un abri, une cabane dans laquelle reprendre son souffle, l’espace d’un instant. Tout est question de rythme, de cadence, de ponctucadence : il ne s’agit pas de s’attarder mais de s’y ressourcer pour mieux repartir – et revenir. Cette cabane, nous la reconstruirons ensemble chaque automne et chaque printemps. 

Sans paratexte, autre que les biographies des poetes×ses et une citation en guise d’édito, les mots sont donnés à lire dans la pureté de leurs échos. Les textes s’enchaînent en un déroulé fluide, « Peu de notes, des percussions surtout – à peine le bruit des mots qui chutent. » 

Revue Point de chute, sommaire n°5, 70 pages, 7 €.

Résolument contemporaines, les voix de ce numéro placé sous l’égide d’Annie Ernaux cisèlent leurs textes. Les mots sont simples, les langues percutantes « C’est un truc tu sais de l’ordre de ce qui tient » écrit Margaux Lallemant au début de son poème. Les styles sont nets, affirmés, différents. Plusieurs des poetes×ses abrité×es ont une pratique de la lecture et de la performance de poésie. Lors du lancement organisé à la librairie EXC, leurs voix ont occupé l’espace ; celle de Camille Ruiz, habitant au Brésil, s’est même donnée en poème sonore brûlant et aérien diffusé parmi les lectures, tout aussi incarnée qu’elles. On croise aussi dans cette cabane Héloïse Brézillon qui officie notamment à Mange tes mots dont elle est la co-fondatrice et où ses vers à l’intensité métallique tiennent chaque fois la salle en haleine, ou encore Norah Benarrosh Orsoni adepte des performances radiophoniques, souvent collectives.

Point de chute propose aussi à chaque nouvelle parution de faire traverser des poèmes qui n’existaient pas en français. On découvre les vers mystiques et sensuels de Viola Lo Moro, poétesse italienne traduite par Sara Balbi di Bernardo et la poésie spiralaire, parfois trash de Toby Sharpe traduite de l’anglais par Samuel Ferrer.

Héloïse Brézillon – « Les lieux qui m’ont sculptée ont perdu leur tranchant »

sur la table chêne
les mandibules des guêpes
déchiquètent mon enfance
en petits bouts
mordus
il y a
dans le son de la cloche d’alpage
le bourdon des voix de mes années 90
à table rentre il va neiger tu vas
attraper froid il faut la vinaigrette
pour les endives

 Camille Ruiz – « Terre rouge »

c’est dans un second temps
que vient l’odeur une vague
de mort endormie
dans une boîte en carton
cachée sous la bruyère

le duvet est blanc-neige-des-cimes
le sang rouge-cardinal autour
de la plaie se décompose
un tout petit animal
un chiot peut-être
sa tête est recouverte
par une serviette éponge
je dis mon chien ne regarde pas et il regarde
impossible de pleurer car les fourmis ont soif

« Corps célestes » – Toby Sharpe traduit par Samuel Ferrer

la prochaine éclipse solaire visible depuis Londres aura lieu le 29
mars 2025,
et dans huit minutes l’alarme de mon coloc se déclenchera,
et je l’entendrai cuire des oeufs sous une hotte rouillée.
en 1997, ma mère me donne le bain dans la salle de bain ambre,
des bulles de savons se mélangeant aux bénédictions dont je ne
connais que le son,
pendant qu’au travers des siècles
mes ancêtres s’enveloppent d’espérances,
des bergers offrant leurs troupeaux à l’horreur

La traversée, comme à chaque fois, anime et rassure, on en ressort empreint de fraicheur et du désir de continuer à construire.




L’Intranquille fête ses dix ans

Une revue qui fête ses dix ans, avec un cadeau de Julien Blaine qui sur la page liminaire lui offre un texte anniversaire. Et ce numéro 20 confirme la belle épaisseur que nous lui connaissons. L’Intranquille a su conserver sa haute qualité graphique, mais, encore plus important, le caractère hétéroclite et riche des contenus.

Ce qui d’abord est remarquable c'est que L'Intranquille laisse une belle place aux poèmes, qui ici sont proposés par Céline De-Saër, Laurent Grison, Maxime H. Pascal, Tristan Felix, Philippe Boisnard, Claude Minière, Lenaïg Cariou, Anne Barbusse… Textes en prose, poésie, poésie spatiale, accompagnés ou pas de gravures, encres ou toiles signées Tristan Felix, Pierre Vinclair, Laurent Grison, ponctuent donc ce volume. Les auteurs sont présentés discrètement juste au-dessous, dans un petit encadré aérien tout comme l’ensemble est léger, mais juste grâce à la mise en page, car les textes proposés et les illustrations sont de très belle facture.

Les rubriques rythment la lecture : Le domaine critique est servi Françoise Favretto, Jean Esponde et Jean-Pierre Bobillot... Autant dire que nous retrouvons ces quelques pages avec plaisir, tant pour la découverte guidée de certains recueils que pour la plume de celle et ceux qui la servent.

L'intranquille n°20, Atelier de L'Agneau, 2021, 88 pages, 18 euros.

Les traductions cette fois-ci offrent une appréciable découverte : trois poètes scandinaves, une nourvégienne, Charlotte Vaillot Knudsen, et deux poètes suédois présentés par Marie-Hélène Archambeaud, Erik Bergqvist et Maja Thrane.  Un entretien avec Carole Naggar, et une rubrique Art caricatures où certains découvriront Damien Glez, dessinateur de presse franco-burkinabé qui publie deux extraits d’un recueil de dessins et poèmes à paraître aux éditions La Trace, dans la collection Regard. Enfin, après Denis Ferdinande, Liliane Giraudon, Patrick Quillier, notamment, c'est au tour du  photographe Duane Michals d'occuper  la rubrique Changer d'air/changer d'art. 

Une revue au contenu contemporain, mais pas que. Des extraits de Georges Orwell sont offerts, ce qui laisse supposer de la qualité didactique et critique de ces pages qui mettent en relation toutes les dimensions de l'Art, et toutes ses époques. Ce foisonnement s'enrichit grâce à la juxtaposition des thématiques. Le lecteur découvre, redécouvre, est émerveillé ou interpelé par les articles, les textes, les images. Un très beau numéro donc, pour une revue à qui nous souhaitons encore bien des anniversaires !




hélas! au berceau : entretien avec Matthieu Limosino

L'arrivée d'une nouvelle revue de poésie dans le paysage littéraire est à saluer. Il s'agit d'hélas!, revue numérique gratuite, portée et présentée par Matthieu Limosino.

Pouvez-vous nous parler de la revue hélas!
hélas! est une revue numérique gratuite, au format pdf, consacrée aux images et à la poésie. Elle ne paraît pas à dates fixes même si nous suivons pour le moment un rythme bimestriel. Elle s’affiche sous son nom, mais également en collections thématiques : Cahiers rouges, consacrée au corps, à la sensualité, à la sexualité et aux genres ; Vert Combat, qui s’intéresse aux questions environnementales, à la nature et à la terre ; et Bonhomme qui est une proposition poétique à destination des enfants (8/12 ans). Nous avons la volonté de mettre en avant une poésie pour tous, quelle qu’en soit la forme prise, le tout en une trentaine de pages. Celles et ceux qui ont envie de plus peuvent alors retrouver les auteurs et les autrices qui les ont séduits dans leurs propres recueils, sur leurs sites, pages, etc.
Pourquoi avoir créé cette revue ?
Je coordonne un atelier d’écriture ainsi qu’une journée consacrée à la poésie dans un établissement scolaire de la région parisienne, et en réfléchissant à la manière de valoriser les créations des élèves, je me suis demandé pourquoi ne pas faire cela à une autre échelle. J’ai donc proposé à des artistes, des photographes, des poètes et des poétesses de travailler sur un premier thème « Vacances prolongées » et très rapidement nous avons reçu des propositions, les réseaux sociaux nous ont bien aidés, et des éditeurs ont accepté gracieusement que nous reproduisions certains textes. L’idée depuis le premier numéro est vraiment de valoriser le travail des unes et des autres, de mélanger les publics, pour faire vivre la poésie.
Quelle est sa ligne éditoriale ?
Chaque numéro suit un thème, quelques mots qui, nous l’espérons, suscitent une envie d’écriture et/ou de partage créatif. Les textes et les images n’ont pas besoin d’être inédits, mais la part de créations originales est plutôt importante. Nous essayons ensuite de faire une sélection qui fait sens, tentons de créer un dialogue entre les œuvres, et ainsi faire un bel objet (même virtuel) qui donne envie d’être lu et d’y revenir. Nous essayons d’avoir « un invité », poète un peu plus connu qui inaugure et clôt le numéro (François de Cornière, Jean-Pierre Siméon, Baptiste Pizzinat). Nous mettons également « un classique », auteur ou autrice plus ancien, parce que ça ne fait jamais de mal, mais sans pour autant que cela soit forcément un poème établi, dont les vers auraient été épuisés dans toutes les écoles.
Que pensez-vous de la place des revues de poésie dans le paysage littéraire français, et plus généralement de la place de la poésie ?
Il existe de nombreuses revues, et certaines sont vraiment de qualité mais je crois que la difficulté reste de s’établir dans la durée (combien disparaissent après deux-trois numéros) et dans la régularité (il est facile d’être oublié lorsqu’on ne paraît que tous les semestres). Je crois qu’il est important aussi de rester accessible à l’image des fanzines de la belle époque. Après, la poésie reste un genre qui fait peur (aussi bien aux éditeurs qu’aux lecteurs ou lectrices) et pourtant il se passe beaucoup de choses, il y a de très belles maisons. Et puis la poésie s’invite aussi hors les livres (lectures, scènes, etc.) et c’est vraiment comme cela qu’elle montre ce qu’elle est. Elle est aussi un genre qui se renouvelle constamment par des apports nouveaux. Elle est l’écho, le reflet des déconstructions qui s’opèrent dans les sociétés occidentales et ailleurs. 
La francophonie est aussi un vivier dans ses nuances. Certaines formes sont plus ou moins accessibles mais la poésie est bien vivante, et il me semble que nous existons aussi pour le dire !

© Laura Mazet.

A propos de Matthieu Limosino

Venu à l’écriture poétique au tournant de la quarantaine après une expérience artistique polymorphe (musique à l’image, sculpture, chant et guitare), Matthieu Limosino compose des poèmes autour du temps présent, l’intimité de la famille, du couple, le travail d’écriture, qui paraissent en 2021 dans un premier recueil, Prémices d'un après. Poèmes intimes, aux éditions L'Harmattan.

Il propose également des textes plus engagés (RACISTE !, essais poétiques et autres poèmes de la haine ordinaire, Les Impliqués Éditeur, 2022), une urgence citoyenne nécessaire liée à sa profession d’enseignant, en histoire-géographie.

En septembre 2022, il lance hélas!, revue numérique gratuite d’images et de poésie.

Il finalise, pour l’été 2023, Révolte tout contre le monde, poèmes un brin misanthropes, son troisième recueil, et prépare pour 2024 deux propositions pour la scène autour de ces deux premiers ouvrages.