John Donne : Lettres, Être et amour

Lettres d’amour, amour des lettres, amour de l’Être, l’Être et l’amour

S’il est un âge qui s’est ingénié à conjuguer cette formule à tous les modes, c’est bien, pour ce qui est de l’Angleterre, celui qui chevauche le XVIe finissant et le XVIIe naissant. Sous les règnes d’Elisabeth et de James, premiers du nom. 

John Donne par Isaac Oliver (CC Wikipedia)

John Donne par Isaac Oliver (CC Wikipedia)

Si Shakespeare (1564-1616) a dominé cette période aux yeux des siècles suivants, il a fallu attendre 1931 pour que T. S. Eliot rafraîchisse les mémoires, et rappelle qu’avait existé un certain John Donne (1572-1633) longtemps relégué dans la catégorie des Métaphysiques (à cause de leur non-conformisme en matière de conventions littéraires et morales, de rythme et d’images) par Samuel Johnson, pape littéraire de la grande époque classique qui suivit, et qui les accusait, entre autres, de produire des vers au lieu d’écrire de la poésie. Donne pousse l’audace jusqu’à faire preuve d’humour, ce que Legouis et Cazamian, en 1924, jugeaient « vulgaire, surprenant, ridicule ». L’Université a nourri des générations d’étudiants de ces préjugés conformistes. John Donne avait trois siècles et demi d’avance. Le célèbre Guibillon, manuel de textes choisis à l’usage des classes préparatoires et études de licence, paru, lui aussi, en 1931, l’ignora jusqu’à sa 17e édition.

Augmentée d’un chapitre sur la littérature du 20e siècle, la référence à T.S Eliot s’y voit agrémentée d’une note de cinq lignes concernant Donne :

His poetry is of a high order, though he is prodigal of conceits (thoughts and expressions intended to be striking, but rather far-fetched).   

L’amende est à peine honorable. Cazamian ne fera guère mieux en publiant (avec traduction) cinq poèmes dans une anthologie en 1946.

  Donne, comme tout élève doué de son temps, passe par Oxford (à 12 ans, en école préparatoire) et par Cambridge (1588-89 ?) pour y faire ses humanités puis son droit. Il ne peut s’acheminer vers le clergé (il est de famille catholique) et, de plus, cette voie n’est pas la sienne. Il prend ses distances et le large en se portant notamment volontaire pour une expédition navale menée par Essex contre les Espagnols, grands rivaux de l’époque (1596 ?). En 1597, il devient secrétaire du Lord Keeper (Gardien du Sceau Privé, cinquième personnage du Royaume).

  En 1601, à trente-six ans donc, élu Membre du Parlement, il séduit et épouse en secret la nièce (âgée de dix-sept ans) de ce haut personnage, ce qui lui vaut emprisonnement et années de galère, au figuré, bien sûr. Elle portera douze enfants avant de décéder en 1617. Il n’écrira plus jamais de poèmes d’amour. Mais vivre vaut bien une messe : il se rapproche de l’Église, cette fois-ci anglicane et la seule possible. Il accède à la prêtrise en 1615, devient Doyen de Saint-Paul en 1621. Ses sermons lui vaudront la célébrité.

  Ses poèmes, dont les premiers remontent à 1593, ne seront publiés que deux ans après sa mort (en 1635). Ils sont de deux ordres : les profanes et les religieux. Les poèmes d’amour ici traduits peuvent être lus, dans cet ordre (notre choix), comme autant de lettres :

  • Lettre d’invitation à l’exercice d’amour, adressée à sa maîtresse allant au lit : «To his Mistress Going to Bed », in Elegies.
  • Lettre d’admonestation au soleil, qui vient éveiller et dénicher les amants : « The Sun Rising », in Songs and Sonnets.
  • Lettre à Saint Valentin, patron des amoureux  (qu’il substitue à Cupidon), et au jeune couple tout à ses ardeurs renaissantes (qu’il assimile au Phénix) : «An Epithalamion, or Marriage Song on the Lady Elizabeth and Count Palatine being Married on St Valentine’s Day » in Epithalamions.
  • Lettre au sage, c’est-à-dire à lui-même, en interrogation sur la femme et l’amour :  « Song (Go and Catch a Falling Star) », in Songs and Sonnets.
  • Lettre à l’Amour, enfin fait chair : « Air and Angels », Songs and Sonnets.
  • Lettre à l’aimée, à la vie, à la mort : « The Anniversary », Song and Sonnets.
  • Lettre au monde, indifférent ou hostile aux amants, à l’amour :  « The Canonization », Songs and Sonnets.

Poèmes de John Donne traduits par Jean Migrenne

À sa maîtresse allant au lit

Belle amie, mon ardeur du repos a fait foin,
Le manque de besogne m’a mis en besoin.
Face à face, les jouteurs bien souvent se lassent,
Par trop longtemps braqués sans que rien ne se passe.
Ôte ta ceinture au zodiaque pareille,
Bouclée sur des orbes de plus grande merveille.
Défais ce plastron qui te pare de brillants,
Que tous les guette-au-trou en aient pour leur argent.
Dégrafe ta breloque, fais que son harmonie
M’annonce qu’est venue l’heure où tu vas au lit.
Ôte ce corset bandé qui me rend jaloux,
Toujours reste tendu, pourtant si près de tout.
Ta robe glisse sur des trésors magnifiques,
Comme descend le jour sur un pré de colchiques.
Ôte ce bandeau, tout de fils entrelacé,
Montre tes cheveux en diadème tressés.
Ôte ces chaussures pour, de pied ferme, entrer
Dans ce lit moelleux, temple à l’amour consacré.
C’est drapés de blanc que les messagers divins
Descendaient visiter le monde des humains.
Ange tu es là, beauté digne des houris
Au ciel de Mahomet ; blanc le linceul aussi
Du spectre malin qui nous hérisse le poil,
Mais nous savons bien ce que redressent tes voiles.
     Autorise mes mains à courir tout leur saoul
Devant et derrière, entre, et dessus et dessous.
Tu es mon nouveau monde, Ô toi mon Amérique
Où mon amour est roi et mon pouvoir n’abdique,
Ma mine précieuse et aussi mon empire.
Mon bonheur est sans nom d’ainsi te découvrir.
Je ne suis que plus libre, prisonnier de toi,
Là où ma main se pose je scelle mon droit.
    Nudité absolue, source de toute joie !
Si l’âme est sans corps, le corps d’être nu se doit,
Pour goûter à ces joies. Atalante a ses pommes,
La femme les gemmes jetées aux yeux des hommes,
Afin que ceux du fol lui fassent perdre l’âme,
Attaché au clinquant et aveugle à la femme.
Ainsi toutes les femmes sont enluminures,
Contes pour le commun sous de gaies couvertures.
Mystères elles sont : la faveur n’est donnée
De les lire, par leur grâce prédestinée,
Qu’à nous seuls leurs élus. Et puisqu’il m’est permis,
Ouvre-toi généreusement tout comme si
J’étais sage-femme ; ôte un voile d’innocence,
Superflu plus encor que serait pénitence.
    Que t’instruise ma nudité ; alors, en somme,
N’aie d’autre couverture que celle d’un homme.
 

 

Le soleil se lève

          Vieux guette-au-trou, pourquoi, fichu soleil,
           Venir ainsi nous dénicher ?
Fenêtre ou bien rideau ne pouvant nous cacher,
Faut-il qu'à tes saisons nos amours s'appareillent ?
           Va-t’en morigéner, cuistre imbécile,
           L'apprenti grincheux, l'écolier lambin ;
       Va dire à la cour que le Roi chasse au matin ;
       Mène aux moissons les insectes serviles ;
Il n'est de saisons pour l'amour constant :
Heures, jours et mois lui sont guenilles du temps.

           Ta force vénérable, ton orgueil
           La mettrait-elle en tes rayons,
J'irais la réduire, pour elle, en lumignon !
Mais je n'entends la priver du moindre clin d'œil.
           Si ses yeux n'ont pas aveuglé les tiens,
           Pars, et reviens me dire demain soir
       Si, plutôt qu'aux Indes où tu crus les y voir,
       L'or, les épices, ne sont à ma main.
Et si d'hier tu recherchais les rois,
On t'enverrait les trouver, tous, au lit, chez moi.

           Si je suis tous princes, elle tous royaumes,
           Rien ne saurait exister d'autre.
Les princes ne font que nous singer : face aux nôtres,
Richesses font oripeau et honneur fantôme.
           Toi, vieux soleil, tu n'as qu'un seul bonheur
           Dans l'univers sur nous deux concentré :
       Ménage ta vieillesse et veuille administrer
       Ta chaleur au monde en chauffant nos cœurs.
Briller pour nous, c'est briller pour la terre :
Notre couche est ton centre et nos murs sont ta sphère.

 

 

Épithalame

Poème composé à l’occasion de l’union de la fille de Jacques I à l’Électeur Palatin, célébrée le jour de la Saint-Valentin((14 février 1613. Le traducteur a apposé sa dernière touche quatre siècles après  (par calendrier grégorien interposé), le 14 février 2013)).

Salut à toi, Valentin, saint Évêque célébré,
              Dont le diocèse est l’air tout entier
              Où chante le concert de tes ouailles,
Oiseaux tout autant que volailles,
              Qui chaque année conjoins
La lyrique alouette, la grave tourterelle,
Le moineau qui périt pour la bagatelle,
L’ami du foyer à jabot de carmin,
              Qui du merle tout autant fais le bonheur
Que du chardonneret ou du martin-pêcheur ;
Le coq hardi dans la basse-cour se redresse
Et vole dans les plumes de sa maîtresse.
Ce jour brille d’un feu qui pourrait, oh combien,
Raviver ton brandon, mon vieux Valentin.
 
Jusqu’alors tu enflammais d’amours multipliées
              Alouettes, fauvettes, tourterelles appariées,
              Mais de tout cela rien n’a de prix
Car en ce jour deux phénix tu maries,
              Tu fais que la chandelle voie
Ce que jamais soleil ne vit, ce que jamais l’Arche
(De toute gent à ailes ou pattes cage et parc,)
N’abrita : sur leur couche réunis, grâce à toi,
              Deux phénix, poitrine contre sein,
Nid l’un pour l’autre chacun,
Où brûle un tel feu qu’en naîtront
Jeunes phénix et qu’en parents ils survivront,
Dont l’amour et l’ardeur exempts de tout déclin
Ta fête toute l’année célèbreront, Ô Valentin.
 
Lève-toi Phénix, éclipse le soleil, belle Épousée
              Par ton propre amour attisée,
              Que ton œil rayonne d’une chaleur
Source pour tout volatile de belle humeur.
              Lève-toi, belle Épousée, rappelle
De ses cassettes diverses ton firmament,
Pare-toi de tes rubis, perles et diamants,
Que ces étoiles qui te constellent
              Fassent connaître à tous que si succombe
Une grande Princesse, ce n’est pas pour la tombe ;
Comète nouvelle, présage pour nous de merveille,
Tu trouveras en telle révélation ta pareille.
Puisque aujourd’hui tu brilles en ton nouvel écrin,
Que des hommes le premier jour soit ta fête, Valentin.
 
Approche-toi, viens : gloire qui s’assemble
              À flamme sœur lui ressemble ;
              Forme avec ton Frederick
L’unité double inséparable et magnifique.
              Pas plus ne saurait dualité
Diviser la grandeur de l’infini,
Que partir ce qui est uni.
Telle en sa grandeur, inséparable est votre unité ;
              Va-t’en où se tient l’Évêque maintenant,
Qui vous unira d’une façon, mais seulement
D’une ; et lorsque vous ne ferez, mariés,
Qu’une seule chair, mains et cœurs liés,
Un seul nœud désormais sera votre lien,
Après celui de Monseigneur, ou de l’Évêque Valentin.
 
Mais qu’a donc le soleil pour suspendre son cours,
              Aujourd’hui plus que d’autres jours ?
              Serait-ce pour accaparer leur lumière,
Si profuse ici qu’il en reste en arrière ?
              Et pourquoi, vous deux, aller si lentement,
Montrer si peu de hâte à disparaître ?
N’auriez-vous souci que paraître,
Vous offrir aux regards si solennellement ?
              Le festin, truffé de gloutonnes lenteurs,
Se consomme, on en vante les saveurs,
La féerie tarde, m’est avis, et ne se terminera
Qu’à l’aube, quand le coq la dispersera.
Hélas, si l’on en croit le rite ancien,
Une nuit et un jour te sont consacrés, Ô Valentin ?
 
Tout dure encore malgré la nuit venue ; l’obstacle
              Est l’étiquette qui te donne en spectacle.
              Tant de dames d’atour te manipulent
Comme si elles démontaient leur pendule,
              Affairées qu’elles sont tout autour de toi ;
L’Épousée doit sortir pour entrer dans le lit,
De sa parure nuptiale avant le bonsoir dit
Telle d’un corps une âme que personne ne voit,
               La voici couchée, mais à quoi bon ?
Le protocole encore… mais où est-il donc ?
Le voici qui plonge de sphère en sphère,
De draps en bras, jusqu’au cœur du mystère,
Afin que ta fête soit célébrée jusqu’au matin ;
Le jour n’en était que la veille, Ô Valentin.

Elle illumine, ici couchée en soleil,
              L’astre qu’il est d’un éclat sans pareil,
              Mais lune elle est autant que lui soleil, et l’un
Restitue autant que l’autre abandonne, chacun
              Pourtant reconnaît sa dette,
Mais ils ont tant d’or, et bon argent, qu’à cœur-joie
Ils les dépensent sans compter ; nul ne doit
Rien à l’autre, nul n’épargne et rien ne les arrête ;
              Traite sans retenue est honorée, sans quittance,
Leur dette est livre de mutuelle reconnaissance ;
Payer, donner, prêter, rien jamais chez eux
Ne fait obstacle à l’échange généreux.
Tous tes moineaux et tourterelles ne sont rien,
Tant ardeur et amour brillent en ces deux-là, Valentin.
 Ce que ce couple de phénix vient d’accomplir
              Permets à la Nature de se rétablir,
              Car ne faisant plus qu’un à eux deux,
Ils ont ravivé l’unique phénix dans leurs jeux.
              Reposez-vous enfin, et tant que le soleil dormira,
Les satyres que nous sommes veilleront,
La clarté naîtra de vos yeux quand ils s’ouvriront,
Seule tolérée car votre visage elle éclairera ;
              D’aucuns près de vous, à mots couverts,
Parieront par quelle main le rideau sera ouvert,
Le gagnant sera celui qui aura deviné
De quel côté du lit le jour sera né ;
Résultat : passé neuf heures demain matin
Jusque-là, c’est toujours la Saint-Valentin.
 

 

Chanson

Pars, va-t’en à la pêche au météore,
  Faire un enfant à une mandragore ;
Dis-moi où trouver les neiges d’antan,
  Qui a mis sabot de bouc à Satan ;
Donne-moi d’ouïr le chant des sirènes,
  Garde-moi des jalousies qui nous viennent,
              Fais que j’apprenne
              Quel est ce vent
Qui mène un homme de bien à bon port.
 
   Si de l’étrange il t’est donné la trame,
  Si l’invisible s’ouvre à ton sésame,
Pars pour dix mille nuits, dix mille jours,
  Et viens me dire, à l’heure du retour,
Sage vieillard à la tête chenue,
  Les mystères que, là-bas, tu connus,
              Jurer que femme,
             Belle toujours
Et fidèle autant, est non avenue.
 
Mais s’il en est une, parle-moi vrai :
   Au pays du tendre je partirai ;
Ou plutôt non, je renonce au voyage,
  Ne serait-ce qu’en proche voisinage,
Car si tu la savais alors fidèle,
  Si ta lettre aujourd’hui la trouvait telle,
              Je sais bien qu’elle
              En tromperait
Deux, trois, le temps de mon pèlerinage.
 
 

 

Entre air et ange

 Par deux, par trois fois tu avais été
Celle que j’aimais sans nom ni visage ;
Simple voix ou vague flamme, les Anges
Souvent sont aimés, qui nous ont hantés ;
    Mais vint ce jour où, dans tes parages,
J’ai vu, en gloire, idéal et beauté.
    Et puisque de mon âme faite chair,
Fors toute autre action, l’amour peut naître,
    L’enfant, ni plus éthéré que sa mère,
Ni moins charnel encor ne saurait être.
    L’amour se doit de me faire connaître
     Tout de toi ; fort maintenant de savoir
Qu’il prend forme en ton corps, je veux croire
Qu’en lèvre, en œil et front je peux l’y voir.
 
Tandis qu’ainsi je lestais mon amour,
Pour n’en voguer que plus certainement,
De trésors qui défient l’entendement,
Mon choix s’est avéré beaucoup trop lourd.
     Vouloir que chaque cheveu mêmement
Soit aimé n’est pas bon gage d’amour ;
     Pas plus dans l’idéal que dans l’extrême,
Ou dans mille feux, l’amour ne prospère ;
     Et si ton amour est pur, ou vaut même
Visage et ailes d’ange, presque d’air,
      Alors, de mon amour, il sera sphère ;
      Ce qui toujours restera en balance
Entre air et ange n’est que différence,
Entre homme et femme, et d’amour la nuance.
 

 

 L’anniversaire

 Tous les souverains, tous leurs favoris,
     Toute gloire d’honneur, beauté, esprit,
Tout passe, même le maître des temps,
Notre soleil, plus jeune d’un an
Quand toi et moi avions fait connaissance :
Le lot de toute chose est décadence,
     À une exception près : notre amour
Que nul hier, nul lendemain n’entourent,
À nous adonné qui lui donnons libre cours,
Attaché à vivre comme au tout premier jour.
 
     Deux tombes devront séparer nos corps :
     Une seule nous conjoindrait encore.
Tels d’autres princes nous devrons quitter
(Car princes l’un pour l’autre aurons été)
Au trépas ces yeux de doux pleurs souvent
Salés, ces oreilles nourries de serments.
     Lors les âmes où l’amour est à vie
(Le reste à terme) en auront usufruit,
Ou alors d’un amour bien supérieur à lui
Quand l’âme désertera sa tombe périe.
 
     Lors notre bonheur absolu sera,
     Mais égal aux autres il restera.
Rois sur terre nous sommes et seulement
Nous, de rois mêmes sujets nullement.
Nul trône n’est plus sûr, car trahison
Ne pourrait naître qu’en notre union.
     Faisons fi des vrais et des faux effrois,
À noble amour et vie donnons trois fois
Vingt années, vivons les toutes mois après mois
Nous qui depuis deux ans sommes rois.

 

 

La canonisation

Accordez-moi, de grâce, licence d’aimer :
    Gaussez-vous de ma goutte, raillez ma tremblote,
Riez de mes poils gris, de ma déconfiture ;
    Courez vous cultiver, allez vous remplumer,
       Soyez bien en cour, léchez bien les bottes,
       Auprès des grands faites bonne figure ;
Admirez le Roi sur vos écus, face à face,
    Tout à votre soûl, et grand bien vous fasse,
    Autant m’accordez licence d’aimer.
 
Qui, par malheur, ai-je jamais lésé d’aimer ?
    Combien de galions sombrent sous mes soupirs ?
Dites-moi quels domaines mes larmes inondent ?
    Quel hâtif printemps ai-je empêché de germer ?
       Quand mes veines m’ardent à en périr
       Ce feu tue-t-il d’autres gens dans le monde ?
Les procès sont légion, autant que les guerres,
    Plaideurs et soldats sont à leur affaire,
    Et nous à la nôtre, qui est d’aimer.
 
Vôtre est l’art de nommer quand le nôtre est d’aimer ;
    Dites-moi chandelle et baptisez-la bombyx,
L’un pour l’autre brûlant, la mort est notre vœu ;
     Aigle et tourterelle nous aimons nous nommer,
       Et pour corser l’énigme du phénix.
       L’unique en double renaît de nos feux,
Des deux, masculin, féminin, neutre unité.
    Canonisés : morts puis ressuscités,
    Tant profond est le mystère d’aimer.
 
Vivre d’amour, à défaut de mourir d’aimer,
    Nous prive d’épitaphe, mais notre légende
De poèmes aussi bien deviendra sujet ;
    Nous ferons du sonnet notre chambre à rimer
       Si d’histoire nous ne sommes provende ;
       Le plus beau vase cinéraire sied
Autant qu’un monument aux restes des plus grands
     Dans ces cantiques nous reconnaissant
     Saints parmi les saints à force d’aimer,
 
Tous nous invoqueront : Saints qui fîtes d’aimer
    Un art pieux de vivre en ermites tranquilles ;
Corps hier en paix, mais aujourd’hui glorieux,
    Vous en qui l’âme du monde s’est abîmée,
       Qui êtes la cornue où se distillent
       (Comme en un miroir ou comme en vos yeux,
Où se concentrent tout incendiées en vous)
    Cours, villes et contrées, priez pour nous,
Que de là-haut nous vienne l’art d’aimer.

 

 




CeeJay, 691 Le passé reste à venir

Me secoue le ressac des mers anciennes
J'entends Homère dire ses immortels vers
Vraiment écrire laisse des traces indélébiles
Balayées par les faisceaux du phare d'Alexandrie.
Cette mer de poésie submerge les âges
Et les monts de la terre sans cesse labourés
Par quelques millénaires géologiques.
Les baisers de Platon effleurent mes deux tempes
Les lauriers de Sophocle viennent me ceindre le front
Ces visites ont sur moi l'effet d'un chant de sirène
Symbole de l'âme des morts
Fille d'Achéloos qui a tenté Ulysse
Et je suis moi aussi aspiré par ce trou dans le temps
En danger de succomber à la mélopée du poème
D'en rester prisonnier à jamais sans plus écrire un mot
Dans ce passé du temps qui reste à venir.

Présentation de l’auteur




CeeJay, 697 Ce que je sais 

Que savons-nous des larmes de l'arbre
De la couleur du sang de la pierre
Les âmes des corps célestes sont-elles éternelles.
Que savons-nous du désir des trous noirs
De l'épuisement de la terre à la tâche perpétuelle
Les mystères sont-ils des entités.
Que savons nous vraiment de nous
De notre présence les uns auprès des autres
Y a-t-il une ligne qui relie toutes nos existences .
??? ???
Moi je sais les pleurs des animaux
La sensibilité extrême des végétaux
La souffrance des montagnes à émerger.
Je sais que le papillon ignore qu'il était chenille
Que les maisons gardent nos traces dans leur murs
Le voyage hors des corps pour un dernier adieu.
Je sais que la mer est vivante
Que les vents ensemencent les terres
L'esprit capable de mille fois plus de pouvoir.
!!! !!!

Présentation de l’auteur




Guy Ferdinande , Demain la veille ! et autres textes

« Je parle pour dans dix siècles »
Léo Ferré
« Je l’affirme et je signe »
Jean Ferrat

Demain la veille !

 

— Quand les caribous reviendront, les caravanes reviendront, les hiboux reviendront, pour la frime, pour la forme, pour la rime, les lilas blancs des frimas surgiront, et les giroflées emmitouflées, et les bougainvilliers et les bayadères enamourées, tout ça. Oh, le ramdam !

Quand les caribous reviendront, les beaux jours reviendront, les esturgeons remonteront à nouveau le cours de la Deûle. D’un bruit sec dans les courées du passé les inquiétudes tomberont comme les chiffes molles qu’elles seront devenues, et les crabes, et les dettes, alouette…

— Ah, Lou, êtes-vous bien sûre de ce que vous me promettez-là ?

— Quand les caribous reviendront, les guimbardes reviendront, les kazoos reviendront et les grigous (vieilles badernes !) et aussi les sagouins sécheront sur pied, je tiens ça de bonne source.

Quand les caribous reviendront, les journées reviendront, rondes, pulpeuses, juteuses, sucrées, comme tout ce qui est rond pulpeux juteux et sucré se doit d’être sous peine de faire mentir les caribous qui, quand ils reviendront, auront à cœur de débusquer la carabistouille dans le marc du café matutinal.

Quand les caribous reviendront les nochères vibreront à nouveau à la nuit tombante, — car les nuits reviendront, et, ce faisant, les jours — alors les damnés de la terre et les hymnes poudreux qui s’enflamment comme de l’amadou à la nuit tombée reviendront (dirons-nous de l’amadou du caribou et des cors aux pieds que l’un va à l’autre comme la carpe au latin ? Et pourtant ite missa est.).

Quand les caribous reviendront, les Algonquins reviendront, et les Hurons, et la langue verte des Algonquins, et celle écarlate des Hurons, et celle tête-bêche des poteaux. Les caribous ne font pas peur, nulle crainte à avoir : chaque soir sera piste aux étoiles filantes... quand ils reviendront !

Car ils reviendront les chers caribous de nos bonnes pioches, et avec eux accourus d’Australie les dingos, accourus d’Aix-la-Chapelle les travailleurs du chapeau, les têtes de linottes, les zozos, accourus de Nonochie les Nonoches, accourus de Babachie les Babaches, nos frères en fariboles, et aussi les Ostrogoths, les Burgondes, les Bigoudens, les Burnous, les Clafoutis, les Tintouins, les Millepertuis, tous plus caribous les uns que les autres.

Quand les caribous reviendront, les colchiques redeviendront visibles derrière équarrisseurs et oligochètes appointés, et aussi et encore les caribous, car en effet quand les caribous reviennent tous les caribous reviennent, absolument tous, ce qui visiblement semble leur règle.

En quelques mots comme en cent : quand les caribous reviendront les caribous reviendront, ce sera fête alors ; l’aire du taon ne sera plus d’aucun fond d’ère, nous serons vernis, et comme nous en aurons soupé de toute cette poussière nous ne serons plus tenus d’opposer munitions à punitions, pouvoir à possibilité, sucre à pince ou, comme l’exige la chute, pince à linge.

 

 

 

Le Paradoxe de la p’tite bête

(Tombeau de Qala Mara)

 

Où donc est passé le temps à corps perdu de la petite bête ? La petite bête qui montait, qui montait, n’était pas de celles qui ont aujourd’hui cette apparence de pou que d’aucuns se plaisent à chercher comme la toison d’or afin d’en découdre, pas du tout ! La petite bête qui montait, qui montait, avait l’opiniâtreté des héroïnes des fables de La Fontaine — grenouille, tortue, araignée, mouche, puce, cigale, fourmi —, elle qui saupoudrait de septième ciel tant de mirettes et que nul jamais ne put décrier. L’été profus perdant son aiguillon dans la botte de sept lieues, la simple félicité champêtre s’ouvrait à lui à l’égal du premier bouton de rose. Le temps battait la campagne alors. Et puis, quand bien même ne l’aurions-nous pas connu, ce faune primesautier, malandrin des fourrés, suborneur des fenils, au moins l’aurions-nous sucé de notre pouce. Une saison durant, l’été fut en effet le temps de l’être, mais c’est l’hiver, l’hiver dont les yeux rougis n’ont gardé du soir qu’un impassible souvenir, qui est resté pour enrichir l’uranium et financer l’industrie des mouvements de masse. C’est comme ça que la vie a viré de bord. La vie !... Comment pourrions-nous être en retard sur elle alors qu’avec la fin des grands mammifères c’est elle et non le marché noir du CO2 qui fut refoulée très loin au-delà du périphérique. Abeilles, coquelicots, criquets, mer d’Aral, lac d’Ourmia, s’ensuivirent. L’air n’est plus que fumée opaque et négoces humanophages. La vie !... Sa facétieuse jacasserie passée de mode, ne restent plus que les peaussiers du dimanche pour peigner la rigueur boréale. N’est-il pas plus pratique que vivre ne soit pas une pratique, demande le Sphinx ? On se trompe, bien sûr, on se trompe continuellement, surtout quand on écrit ainsi que je suis en train de le faire. Vivre c’est se tromper. Écrire c’est se tromper. Et c’est pour cela qu’on écrit, pour tenter de repasser par le chemin qui ne nous a pas emmenés dans l’île fantôme que nous crûmes après coup avoir désiré gagner. Quand les poux se dressent sur leur séant pour bannir le bleu des foins, sommes-nous les chiens de nos ailes ?

 

 

 

Seule demeure

Il faut quatre murs pour faire une maison. Quatre murs. Il se trouve que quatre murs, c’est justement ce dont ma maison s’enorgueillit : quatre murs, quatre murs de bonne brique avec porte, fenêtres, chambranles, solives et sur chaque mur le cadran solaire en terre cuite de la Guilde des Briquetiers du Grand Matin.

Remarquez, on peut aussi faire une maison avec trois murs, la forme des commodes ne s’accommode guère de trois murs mais avec l’invention prochaine des incommodes à angles aigus ça va s’emboîter aux petits oignons. Je dis ça parce que ma maison n’a pas quatre murs mais trois. Trois murs. Si une maison à trois murs est une maison, alors ma maison en est une.

Je viens de dire « trois » ? C’est fort étrange. J’ignore comment ça m’est venu. Je ne connais pas le chiffre trois et je n’ai même jamais su compter jusqu’à trois. Je sais compter jusqu’à quatre : un premier mur, un second mur, un quatrième mur, mais je ne sais pas compter jusqu’à trois. Mieux vaut abréger alors.

Ma maison a deux murs. Deux murs. Ma maison est le couloir qui, l’heure venue, me permettra d’accéder à ma maison. Il faut deux murs, deux murs de bonne brique pour faire un couloir. Plus tard, ce sera une maison mais pour l’instant il faut un début à tout. Jadis ma maison a dû avoir trois ou quatre murs, je ne me rappelle plus, seulement avec les bombardements c’est devenu un couloir, un bon couloir bien aéré. S’il ne faut que deux murs pour faire un courant d’air, réciproquement un courant d’air est nécessaire et suffisant pour faire un couloir. Ce couloir est prémonitoire : ce sera une bonne maison, c’est déjà une bonne maison.

Mais ce sont des histoires tout ça, ne m’écoutez pas ! Il n’y a plus eu de bombardements par ici depuis perpette. N’empêche que s’il y en avait eu le résultat serait le même.

À la vérité, il ne faut qu’un seul mur pour faire une maison. Un mur non pas de brique, et pas plus de placoplâtre ou de bambou, un mur en papier. Un mur en papier est bien suffisant pour faire une maison. Que j’écrive sur ma maison et voilà ma maison. Le papier sur lequel j’écris sur ma maison c’est ma maison, ma maison d’être.

Alors, donnons-nous en à cœur joie : il faut sept cent soixante-treize murs pour faire une maison, une maison de brique rouge des plus chic. Sept cent soixante-treize murs, pas un de moins ! Personne dans aucun quartier aisé ne pourra jamais en dire autant. Si vous en supprimez un, un seul petit mur ! Elle n’a pas besoin de s’écrouler pour que ce ne soit plus une maison : sept cent soixante-douze murs et ce n’est plus une maison.

Maintenant, si vous tenez absolument à ce que votre maison n’ait que sept cent soixante-douze murs — c’est une économie de bout de chandelle ! — il vous faut en ce cas remplacer le mur manquant par un poème. Profitez-en, les poèmes sont vraiment pour rien en ce moment ! Mais si la question qui se pose à vous est réellement d’économie, alors il importe de remplacer chaque soustraction de mur par une addition de poème. Au prix où sont les poèmes, l’économie sera substantielle.

À terme, si comme moi vous vous satisfaites d’un mur — maintenant que nous avons vu qu’il ne suffit que d’un mur pour faire une maison, une maison bien épaisse —, il vous faudra en ce cas écrire sept cent soixante-douze poèmes. Mais vous avez le temps, la vie est vraiment pour rien en ce moment, il faut en profiter.

Présentation de l’auteur




Dominique Malardé et Jigmé Thrinlé Gyatso, À l’estuaire du monde, Arcanes et arabesques de l’état naturel 

Alors que je me trouve ici et maintenant dans cet ermitage vendéen qui ressemble plus à un bungalow de vacances à l’extérieur, à une bibliothèque d’écrivain autour du bureau et à un temple près de l’estrade de méditation je peux dire que mon travail poétique découle naturellement de la méditation et qu’il y participe à la fois. La poésie semble découler naturellement du silence de la méditation tout autant qu’elle semble le nourrir. 

En vérité je vous l’écris : 
la vraie poésie
ne nous met pas la tête dans les nuages
ni sous l’encre des mots,
elle nous remet le cœur à l’endroit
et le remplit d’espace.
Et quand il y a de l’espace
l’amour peut naître et croître. 

… 

De l’espace 
et des espaces de silence.
Du silence
entre les mots, les vers,
les idées, les vérités.

Car les idées lumineuses
ont besoin d’espace
pour rayonner.
Les mots vrais ont besoin
de silence
pour résonner.
Le cœur a besoin
d’amour
pour s’ouvrir.
La sagesse a besoin
du réel
pour s’épanouir. »
Jigmé Thrinlé Gyatso ((L’oiseau rouge et autres écrits, L’Astronome, Thonon-les-Bains, 2012, p. 107-108.))

Dominique Malardé et Jigmé Thrinlé Gyatso, À l’estuaire du monde, arcanes et arabesques de l’état naturel, éditions Dongola, 2017, livre d’art.

Dominique Malardé et Jigmé Thrinlé Gyatso, À l’estuaire du monde, arcanes et arabesques de l’état naturel, éditions Dongola, 2017, livre d’art.

Réel et poésie : une histoire d’amour. Commençons par le réel et la poésie. « C’est seulement avec la fin des mots qu’on accède vraiment au Réel dans la non-dualité ! » ((Soûtra de la Liberté inconcevable, Les enseignements de Vimalakîrti, traduction de Patrick Carré, Fayard, collection Trésors du bouddhisme, Paris, 2000, p. 141-142.))

Je suis persuadé que la poésie peut permettre d’exprimer, si ce n’est une réalisation, du moins une perception directe du réel et qu’elle peut, par là même, désarçonner les concepts dualistes. Saint-John Perse, dans son discours de réception du prix Nobel de littérature a dit et écrit ((Saint-John Perse dans : Les Prix Nobel en 1960, Göran Liljestrand, Nobel Fondation, Stockholm, 1961.)) : « Si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, “le réel absolu”, elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même. »

Kenneth White va dans ce sens également lorsqu’il écrit : « Et la pensée, à ses limites, devient poésie » ((Kenneth White, La figure du dehors, Grasset, Paris, 1982, p. 229, réédition chez Le mot et le reste, 2014.)). C’est une des raisons qui me pousse à continuer à écrire de la poésie.

L’écriture poétique et spirituelle est aussi pour moi j’espère sans prétention de ma part un moyen pour favoriser le rapprochement entre la culture de mon pays et ma voie spirituelle en tant que moine bouddhiste. Cette approche ressemble à un chemin de traverse, et ce chemin est assez ingrat. Car les bouddhistes, pour la plupart, ne s’y intéressent guère, et les intellectuels, écrivains, éditeurs et médias français, pour la plupart, préfèrent rester dans leur entre-soi, sans considération pour ce genre travail ni pour ceux qui osent s’y adonner… Il faut donc sans doute beaucoup de folie et peut-être un peu de sagesse pour écrire de la poésie spirituelle aujourd’hui ! C’est Edgar Morin qui écrit : « L’état poétique nous transporte ((Edgar Morin, Amour poésie sagesse, Seuil, 1997, p. 10.)) à travers folie et sagesse au-delà de la folie et de la sagesse. »

Le livre d’art À l’estuaire du monde s’inscrit totalement dans cette démarche d’approche du réel au-delà de la dualité et dans ce chemin de traverse par rapport à “bouddhisme et culture occidentale”. En cela, le travail artistique de Dominique Malardé m’a beaucoup inspiré. C’est d’ailleurs la première fois que j’écris d’après des peintures, et j’ai pensé au début que ce serait difficile, d’autant qu’il était hors de question que j’écrive de manière didactique sur ses œuvres. Mais finalement, il m’a suffi de les contempler pour que l’écriture poétique jaillisse naturellement, avec force et beauté. Le moine n’est cependant pas dupe quant au caractère illusoire de la beauté et à l’attachement qu’elle peut susciter. Sur ce point, le poète et le moine sont en accord parfait avec cette phrase de Ryokan Taïgu (Japon, 1758-1830) (qui « met en garde contre “tout propos qui sent le pédant, qui sent l’esthète, qui sent le religieux, qui sent le maître de thé”. Il déteste trois choses : “la poésie de poète, la calligraphie de calligraphe et la cuisine de cuisinier”. ») :

Qui dit que mes poèmes sont des poèmes ?
mes poèmes ne sont pas des poèmes
si vous comprenez que mes poèmes ne sont pas des poèmes,
alors nous pourrons parler poésie. » ((Ryokan, Le moine fou est de retour, traduction de Cheng Win Fun et Hervé Collet, Moundarren,Millemont, 2009, p. 19.))

Il en va de même de la peinture et de l’attitude de Dominique Malardé : sa peinture n’est pas de la peinture et c’est pour cela qu’elle a pu m’inspirer ! Du cœur de cette compréhension et de cette expérience simples et profondes à la fois, naissent inévitablement l’amour, la compassion et la bonté. C’est donc aussi par amour pour les autres que l’on écrit de la poésie et que l’on peint, dans la joie de partager ce qui est commun à chaque individu mais qui pourtant demeure ineffable.

Christian Bobin m’avait gentiment encouragé dans ce sens à la sortie de mon livre L’oiseau rouge et autres écrits ((J. T. G., op. cit. cf. note 4.)) : « Il y a toujours dans un livre un mot pour sauver quelqu’un. Je souhaite à votre bel Oiseau rouge de voler jusqu’à ce lecteur. Je vous souhaite de poursuivre ce travail sans fin qu’est celui de l’écriture. »

 

Sarah Chalabi et les éditions Dongola

 À l’Estuaire du monde est la première publication des éditions Dongola (www.dongola.com) basées au Liban.

Sous forme d’un livre d’art bilingue français-anglais (traduit par Véronique Gira), en édition limitée de 121 tirages, le livre aspire à refléter une expérience de lecture : les 14 poèmes et les œuvres d’art associés sont imprimés sur papier d’archivage, en folios non reliés, dans une boîte de présentation toilée.

Dongola est une maison d’édition dédiée au travail de création et de collaboration entre un auteur et un artiste, entre le mot et l’image, entre l’idée et le produit fini. En recherchant le lien et l’union plutôt que la division, Dongola rejoint le poète et l’artiste dans leur vision du monde et sa globalité.

« Dongola », une ancienne ville au nord du Soudan, était un centre de la civilisation nubienne au Moyen Âge. Ce choix pour une maison d’édition renvoie au lointain et au traditionnel ainsi qu’à l’inattendu et l’exploration.

Présentation de l’auteur




Pour un poète italo-iraquien disparu : Hasan A. Al Nassar

Hasan A. AL NASSAR

Hasan A. AL NASSAR

Tra le braccia del soldato
non vedo una rosa

Hasan A. AL NASSAR (mort à Florence la nuit de Noël 2017, à 63 ans) :

La nouvelle est arrivée, brutale, repliée sous un lien envoyé dans le message d’une amie : "è morto anche lui" ; et, au bout du lien, ce titre : L'addio ad Hasan Al Nassar, poeta tra un vinaio e l'altro (CdS, éd. "Corriere fiorentino" - Cronaca, 28-12-2017). Que dire d'autre ? ce rapport assez systématique avec les marchands de vin (même sa notice sur it.wikipedia renvoyait à la Casa del vino de Florence – du reste désactivée) m'a toujours paru un peu choquant, mais il est mort en état d'ivresse sévère, c'est vrai. Il avait fui l'Iraq de Saddam, juste avant l'intervention américaine, en déserteur, avait repris des études à Naples et avait été "adopté" par Florence – poursuit le journal, avec un peu plus de compréhension… Oui, adopté convient mieux qu’intégré, dans son cas. Que dire d'autre ? Avec Ungaretti (sur l'ami suicidaire Mohammed Sceab) : qu'il ne savait pas, peut-être, pour trouver cette paix qu'on nomme adaptation, "déployer / le chant / de son abandon" (In memoria, 1916) ; et que "tout à coup / il est rentré chez lui" (Roman cinéma, 1919). Ou encore, avec son recueil principal, "Bûchers sur l'eau de Babylone", que "les poisons de la ville occidentale / [le] poursuivent" encore, "là où un coeur se noie / dans le brouillard d'Orient".

Il nous a laissé avec une élégance un peu rugueuse, en italien, Poesie dell'esilio (Florence 1991), Roghi sull'acqua babilonese (Florence, 2005) et Il labirinto (Savone, 2015).

Le poète exilé Al Nassar (comme il aimait à se présenter lui-même) est présent aussi dans Ai confini del verso. Poesie della migrazione in italiano, importante anthologie de l'écriture italophone procurée par Mia Lecomte (Florence, Le Lettere, 2006), et dans la publication en ligne du centre CIRCE "Une autre poésie italienne" (avril 2017).

Poésie de l'exil

Pas de pain ; ni gorgée d'eau, ni feu extrême ;
il n'y a que deux présences : l'exilé et l'exil.

Poesie dell'esilio, 1991

 

* * *

Jarres pleines

Le pays te dira qu'il est vaste.
Les mers te diront qu'il n'y a pas de passe pour faciliter l'accès.
Pas non plus de feu aux frontières.
Si le vent aboyait sur ton visage.
Que roulent les jours et ton refuge triste !

Ceci est l'épi de la terre,
ceci est l'éternel qui dort joyeux
et tu ne ressembles à aucun oiseau :
tu ne sais pas voler,
tu es les villes qui hurlent féroces
tu es l'infini aux limites de la mort.

Tu suis le blé sans ailes
du trottoir à l'exil
du paradis aux flammes
ou du feu au feu…

 Ton ciel sur le bureau où sont les soldats
et dix d'entre eux en attente
(immigré tu n'emportes pas de femmes dans ton Coran,
tu n'emportes pas de jarres pleines)
ils s'en vont avec des lattes croisées.
Le premier jour tu te couds le vagissement,
te cousirent les bédouins soldats
à part juste quelques-uns d'entre eux.
Je n'ai pas dit qu'ils sont dans notre sang.
Je n'ai pas dit que leurs casques ronds sont un présent du soir.
Je n'ai pas dit qu'une terre interdit à ses enfants
d'entrer dans un jardin :
c'est une terre d’étrangers sauvages.

Et tu suis le blé sans ailes
du trottoir à l'exil
du paradis aux flammes
ou du feu au feu...

 

* * *

 

Ruine 

[...]

- Voici arrivé
le calme
pour tuer le rêve
des jours faméliques ;
c'était le dernier
battement qui criait
dans le sang
(Je veux une Patrie, je veux
un arbre sous lequel
puissent s'étendre les hommes
errants).

extait de Roghi sull'acqua babilonese, 2005

 

* * *

 

Dans les bras du soldat
je ne vois pas une rose

[. . .]

Pourquoi mon âme
dort-elle tranquillement,
pâle dans le matin ?

inédit 2016

 

 


Lire aussi :




Jean-Pierre Siméon, Lettre à la femme aimée au sujet de la mort et autres poèmes

Je n’insisterai pas sur la bibliographie considérable et variée de Jean-Pierre Siméon, mais si je devais partir sur une île déserte avec un livre de lui, j’emporterais celui-ci, qui rassemble trois recueils significatifs de son œuvre.

 Ce qui les rend particulièrement accessibles et efficaces poétiquement, est qu’il s’agit manifestement d’une écriture qui n’a pas oublié qu’elle peut avoir à passer par l’oralité. Elle en a la simplicité des images, l’harmonie sonore de la formule, la qualité dans « l’attaque » qui fait que chaque poème accroche d’emblée. Bref, Jean-Pierre Siméon n’a pas renoncé aux moyens classiques mais discrets des prestiges de la rhétorique, sans que les poèmes en souffrent. Ils y gagnent au contraire une sorte de théâtralité de bon aloi, une économie dans la mise en scène d’une éventuelle récitation, ou déclamation, qui poursuit secrètement une longue tradition de la parole en poésie. Du coup, les poèmes de ce livre sont un plaisir à lire à haute voix, pour soi-même, solitaire en forêt par exemple. L’autre qualité de ces poèmes qui bien sûr touchent souvent au thème de l’amour, mais pas seulement, c’est leur ton. Ce ton est ressenti comme celui d’une sincérité toute directe à l’égard et à l’intention des êtres humains et en particulier, de la « gardienne des baisers ».

Jean-Pierre Siméon, Lettre à la femme aimée au sujet de la mort et autres poèmes. (NRF Coll. Poésie/Gallimard – préface de J.M. Barnaud).

Jean-Pierre Siméon, Lettre à la femme aimée au sujet de la mort et autres poèmes. (NRF Coll. Poésie/Gallimard – préface de J.M. Barnaud).

Le livre fourmille ainsi d’expressions qui enchantent et sont des trouvailles, disons, laconiques, qui étincellent au détour des vers. Mais ces expressions, si brillantes qu’elles soient, ne voilent pas de leur éclat l’intime profondeur du propos, et c’est pour cela que la poésie de Jean-Pierre Siméon est au plus haut point émouvante. Elle est une poésie sous-tendue par une vie constamment reliée à notre insu – car il n’évoque point la chose de façon ostentatoire, comme certains dont c’est le fonds de commerce ! - à ce que j’appelle volontiers l’humaine tribu, la communauté des bipèdes, voire des vivants en général, que - à la faveur de l’amour de « l’aimée » - nous voudrions consanguine, fraternelle (« se reconnaître défait/ dans chaque homme qui tombe... » ). Et d’autant plus que la vie de cette humanité dont chacun est un atome, se découpe sur fond de mortel mystère. Pour toutes ces raisons, et d’autres que je laisse au lecteur le soin de découvrir, je recommande vivement ce beau petit volume et le trésor de tendre sagesse qu’il recèle. En des temps aussi durs que les nôtres, une parole ajustée au monde et qui, ni ne le fuit dans un enchantement béat, ni ne se laisse dévorer par lui en marinant dans ses affres quotidiennes, mais se tient à distance de « for-intérieur » et d’équilibre, mérite que nous entrions volontiers en résonance, en sympathie, avec elle, comme on le dit des « cordes sympathiques » des violes d’Amour !




Dominique Sorrente, Les gens comme ça va

 

A l’adresse de mes « frères humains » (François Villon)
« Des gens comme ça va » si étranges parfois qu’il me, qu’ils nous ressemblent.
« Ainsi aller au cœur, en suite de poèmes, au plus près de la part secrète,
dans cette communauté de destin malmenée qui nous relie »

 

Ils sont les gens, les autres. On dit ça va. Un parmi. Écoutez le cœur. Et il y a pour eux. Le ciel pour cette joie.

Un mouvement en 7  chapitres pour peut-être dire où l’on va, seul avec les autres. Ce livre est né, nous dit l’auteur, au lendemain des attentats du 7 janvier 2015 à Paris.

Le poème sera la main tendue au bord du gouffre. Hymne fervent, Les gens comme ça va nous regardent. Le récit est riche, et si notre humanité nous échappe, laissons-nous entreprendre par ce voyage. Une première question, essentielle :

Dominique Sorrente, Les gens comme ça va, Cheyne, 2017, 87 pages, 17 €.

Dominique Sorrente, Les gens comme ça va, Cheyne, 2017, 87 pages, 17 €.

A quoi peut-on ressembler
sur l’autre versant des corps ?
Demandent les gens obstinément
à l’eau du fleuve. 

C’est le point de départ de cette marche où, singulier, nous allons nous côtoyer, nous deviner frères.

Parfois ils se reconnaissent,
parfois ils s’ignorent
peut-être se sont-ils trop longtemps perdus de vue (…)

Parfois, ils ont l’air ailleurs, dans un recoin du jour,
ils ont troqué
l’agitation sordide contre le silence des herbes,
ça fait toute une occupation.

Comme l’art de fixer sur le dos de la main
un bref instant de coccinelle. 

La ronde serait-elle enfantine, tant l’évocation de nos attitudes sonnent et trébuchent : jusqu’au ciel. Tel un mouvement, circulaire, encore un que l’ennemi n’aura pas, qui se retourne sur lui-même en un éclat de joie ?

Mais il y a pour eux : La neige aussi. Elle donne le droit / de traverser le champ, / parce qu’elle a recouvert / les territoires et les limites / et qu’on marche d’un pas appliqué / sans blesser les pousses.

Il y en a de toutes les couleurs, des gens comme ça va, un peu balourds, un peu fluets / tantôt sûr de leurs coups, tantôt / déboussolés. Chacun entrera dans la danse, construira son puzzle, fera tomber le masque et l’inattendu surgira.

Le poète, un parmi les gens comme ça va veille : Mi-février conversation  de près avec le mimosa …

Ici les gens deviennent plus proches. Espace de rencontre, le livre (si intense) nous relie. Le poète Dominique Sorrente espère avec nous. Ce matin c’est à toi que je parle. / Rien qu’à toi.

Ils ont trouvé sur une étagère du couloir
un livre que plus personne ne lit,
dans ce livre entre deux pages, une vieille image pliée 
où sont écrits ces mots en rouge et gris,
perdus dans une flamme : 
elle ne sait plus qu’aimer.

Ils en sont quittes pour un baiser durable.

Ils rient : encore un 
que l’ennemi n’aura pas.

Le ciel pour cette joie fait une roue dans l’eau.

Ils sont les gens comme ça va.

Ce recueil est envoutant, précis. Il écoute le cœur des gens. Avec  lui, nous avançons jusqu’au bord, léger de tout cet inconnu qui penche et nous appelle.

 




CeeJay, 586 La Chute dans l’Abîme..

Le côté sombre de l'ombre
Cynique de ce siècle
Nous atteint
En plein cœur dévasté.
Au commencement
Était le rêve
La paix a passé son tour
Dans la mélancolie
La tristesse a pris sa place
S'est installée
Sans cesse à la recherche
De celle ou celui
Qui fermera nos yeux.
Nous subissons la vie
Comme des infiltrés.
Enserrés de barbelés
Les paumes calcinées
Aux écorces des arbres
Chauffés à blanc
Les yeux crevés
Aux horreurs des visions
Hérissés de sueur froide
de sang et de larmes.
Le Je rêveur et son double
Le dormeur 
Happés tous deux
Dans le vertige de l'incertitude
Empreints de gravité
Traversent la souffrance
Du monde où l'on plonge.
Comme on chute dans l'abîme.

Présentation de l’auteur




Denise Desautels : La Dame en noir de la poésie québecoise

Les mots de Louise Dupré ((Olivia Elias présentera la poésie de Louise Dupré dans le numéro 183 de Recours au Poème)), cités en clôture du dernier recueil de Denise Desautels ((Denise Desautels, D'où surgit parfois un bras d'horizon, éditions du Noroît, 2017, 180 p. - une très belle lecture d'Angèle Paoli sur Terres de Femmes)), me semblent les plus justes pour présenter la poète :

Il y a longtemps que tu penses noir, que tu vois noir, que tu parles noir en plein soleil. La nature humaine est incurable, tu le sais depuis longtemps, tu es nombreuse en ta solitude, ce n'est pas une consolation, tout au plus un constat. Tu n'as pas fini de compter les chaises vides autour de toi et tu les observes du coin de l'oeil en jurant que tu ne t'y assoiras pas. C'est debout que tu veux t'habiter, debout parmi les vivants.

D'où surgit parfois un bras d'horizon, DENISE DESAUTELS, éditions du Noroît

Denise Desautels, D'où surgit parfois un bras d'horizon, éditions du Noroît, 2017

Ce qu'on entend, quand on lit Denise Desautels, c'est sa voix de velours noir, chuchotant la douleur au creux de l'âme du lecteur – une douleur si intime qu'elle ne peut que vous toucher. Ecrivant, ainsi qu'elle le dit dans un entretien ((Texte cité sur la fiche de l'auteure à la Maison des écrivains et de la littérature)) "en archéologue de l'intime" dans "l'ombre touffue" de sa mémoire, elle en rarrache mot à mot les secrets qui "ont besoin de lumière, c'est-à-dire de pensée, de langage, de voix, pour ne pas s'envenimer." ((Texte cité sur la fiche de l'auteure à la Maison des écrivains et de la littérature))

<pstyle="text-align: justify;" >Son dernier opus, D'où surgit parfois un bras d'horizon s'ouvre sur la reproduction d'une œuvre de Dana Schutz, représentant la tête d'une femme dont on ne peut savoir si elle nage ou surnage – elle a une cigarette en bouche, les yeux cernés du rouge des chagrins, le visage à demi-submergé par une eau transparente. Un bras de nageuse barre un horizon d'écume déchiquetée. Nage-t-elle? Fuit-elle? Se noie-t-elle dans l'eau de sa peine?

Ce sont aussi les questions qu'on se pose à la lecture de ce dernier recueil inclassable – quatre "inventaires" regroupés,encadrés de deux dates – février/octobre – aux textes présentés comme un journal : comment surnager/survivre à la douleur – sinon par la lutte acharnée, l'écriture pour la poète, qui amène son lecteur de "la mémoire, l'oubli" à "la vie, le vieillissement, l'apocalypse, l'art", en passant par "la résistance, la colère" et "le désir, la douleur". C'est tout un itinéraire d'apprentissage de la douleur et de son dépassement, que trace ce recueil. De son dépassement, non de son effacement – on ne sort jamais de la nuit, rappelle ailleurs la poète - mais de sa patiente, incessante "transmutation", au sens alchimique du terme – puisqu'elle nous amène de la noirceur initiale, du magma des souffrances et des émotions, ensevelis dans la mémoire, à une subtile évocation sensorielle, véritable inventaire pour le coup, des odeurs immatérielles, aboutissant à cette image-écho de la nageuse initiale

<pstyle="text-align: justify;" align="justify">(...)/odeur dépaysée des doigts on y revient c'est fatal – à qui appartiennent-ils – au bout d'une main – à qui appartient-elle? - là oui, on y revient doute disparition hurlement d'oubli on dirait qui court d'une oeuvre à l'autre – Sisyphe malgré cette Insensée (qui) rayonne malgré tout.

C'est ce "malgré tout" de l'effort d'un Sisyphe femme que nous retiendrons pour qualifier la personnalité poétique et la leçon que nous donne Denise Desautels : lutter, malgré tout – écrire, malgré tout – croire, malgré tout, en un "Beau lendemain" : "Car il nous faut des intentions de beauté, des errances, de la 'contemplation lente' pour que le désir d'un jour de plus soit. Malgré déserts et dictatures. Avec eux même. Que les yeux de l'insomnie se fassent lumière, incendie, blessure."

Denise Desautels, Nuits

Mais Il y a des nuits en nous, il faut s’en occuper.
Nicole Brossard

Nuit I

Une salle blanche et une table
sept-huit têtes penchées masquées
vers une brousse de sang de boue d’organes.
Le Corps même. Ses ombres creuses.
Ce qu’on y fait ce qu’on y fouille – rêvons sous la torture.
Surtout ne pas l’abandonner à ses bourreaux.
Un jour il a été tout petit. Ses paupières fourmillent d’obus.
Mais laissez-le donc tranquille.
Manœuvrez-moi à sa place dit la mère
devant La Leçon d’anatomie.

 

 

 

Blessée.
Quelque chose se plaint, sans un mot.
Christa Wolf

Nuit II

Sur la table de survie le froissement des voiles
peau poussière et os – notre fatigue a tout noyauté.
Subrepticement c’est fou l’habileté chirurgicale
de ces mains sans mémoire qui ne faiblissent pas.
Face à sa fin ses nuits cernées l’enfant a grandi.
Une falaise – rêvons rose le corps debout. 
Quand l’effroi l’emporte dans les replis
de la phrase. Nos draps et nos bras soudain mobilisés.
Comme elle se sent ailleurs la mère.
Cinq peupliers centenaires abattus devant sa porte.

 

 

 

tu marcheras comme un ange léger sur le rêve noir
Diane Régimbald

 Nuit III

Entre le ciel et le fond des eaux
les oies blanches retenues par la force du silence.
La peur a suffi – caresse venue de loin.
La mère vivante comme il l’aime. Debout.
Le désir enfin de ses doigts touche la chair
tatouée. Loin du gouffre de la chair ouverte.
Son désir masse sans retenue les lignes d’encre.
Une nature morte vibre entre le cœur et le poignet.
Raconte dit la mère debout qui veille
sans sa voix d’ombre. Comme il l’aime.

 

 

 

 

 

Chaque matin bouge la mort
dans la vie incertaine
Marie-Claire Bancquart

 Nuit IV

Un ancien bruit d’ouragan revient. Il tient
la barre seul avec sa peur – le ciel tout en bas
et la plus haute vague – voile sans amure. La mère.
Pietà au cœur en charpie au-dessus de l’irrecevable.
Elle voit le ventre béant de son fils qui tient la barre.
L’océan sous ses yeux. Se voit minuscule mais
dit ça va dit vivante. Comme il l’aime. 
Reclining Mother with Child II de Paula M. Becker.
Un jour il a été tout petit encerclé de bras.
Mère et fils face à face nus endormis.

 

 

 

Aujourd’hui
je deviens le riz froid du monde
Moon Chung-hee

Nuit V

Il a toujours eu peur des décors d’agonie.
Qu’on l’avale. Il fait froid. Jusque dans les coulisses
de la langue de celle qui le berce. Rien alentour
n’est assez vaste pour l’indéfini sans frontière
qui pousse en brouillard dans la chambre.
La scène. Un lit de violets sombres où viennent
se blottir des proies intimes. Elle les veille.
Elle aimerait dire beauté – quelle beauté.
Comme si elle avait perdu de vue tous ses repères.
Où est passé le petit corps d’océan se demande la mère.

 

 

 

Mort est une seule syllabe.
Isabelle Baladine Howald

 Nuit VI

C’est plus fort qu’elle – rêvons que tout brûle.
Le goût du gouffre planté dans sa nuit.
La nuque haute et jaune bien
au-dessus du bûcher. Et le ciel tombe de chaque côté.
L’écho encore de la lame et du mal. Et mort
prolifère dans ses vocalises mélancoliques.
Le fils dirait laisse-moi oublier laisse-moi être sans voix.
Endormi au milieu des algues filantes
et des grands oiseaux d’ombre.
Loin de la syllabe volubile.

 

 

 

Présentation de l’auteur

Denise Desautels, Nuits

Mais Il y a des nuits en nous, il faut s’en occuper.
Nicole Brossard

Nuit I

Une salle blanche et une table
sept-huit têtes penchées masquées
vers une brousse de sang de boue d’organes.
Le Corps même. Ses ombres creuses.
Ce qu’on y fait ce qu’on y fouille – rêvons sous la torture.
Surtout ne pas l’abandonner à ses bourreaux.
Un jour il a été tout petit. Ses paupières fourmillent d’obus.
Mais laissez-le donc tranquille.
Manœuvrez-moi à sa place dit la mère
devant La Leçon d’anatomie.

 

 

 

Blessée.
Quelque chose se plaint, sans un mot.
Christa Wolf

Nuit II

Sur la table de survie le froissement des voiles
peau poussière et os – notre fatigue a tout noyauté.
Subrepticement c’est fou l’habileté chirurgicale
de ces mains sans mémoire qui ne faiblissent pas.
Face à sa fin ses nuits cernées l’enfant a grandi.
Une falaise – rêvons rose le corps debout. 
Quand l’effroi l’emporte dans les replis
de la phrase. Nos draps et nos bras soudain mobilisés.
Comme elle se sent ailleurs la mère.
Cinq peupliers centenaires abattus devant sa porte.

 

 

 

tu marcheras comme un ange léger sur le rêve noir
Diane Régimbald

 Nuit III

Entre le ciel et le fond des eaux
les oies blanches retenues par la force du silence.
La peur a suffi – caresse venue de loin.
La mère vivante comme il l’aime. Debout.
Le désir enfin de ses doigts touche la chair
tatouée. Loin du gouffre de la chair ouverte.
Son désir masse sans retenue les lignes d’encre.
Une nature morte vibre entre le cœur et le poignet.
Raconte dit la mère debout qui veille
sans sa voix d’ombre. Comme il l’aime.

 

 

 

 

 

Chaque matin bouge la mort
dans la vie incertaine
Marie-Claire Bancquart

 Nuit IV

Un ancien bruit d’ouragan revient. Il tient
la barre seul avec sa peur – le ciel tout en bas
et la plus haute vague – voile sans amure. La mère.
Pietà au cœur en charpie au-dessus de l’irrecevable.
Elle voit le ventre béant de son fils qui tient la barre.
L’océan sous ses yeux. Se voit minuscule mais
dit ça va dit vivante. Comme il l’aime. 
Reclining Mother with Child II de Paula M. Becker.
Un jour il a été tout petit encerclé de bras.
Mère et fils face à face nus endormis.

 

 

 

Aujourd’hui
je deviens le riz froid du monde
Moon Chung-hee

Nuit V

Il a toujours eu peur des décors d’agonie.
Qu’on l’avale. Il fait froid. Jusque dans les coulisses
de la langue de celle qui le berce. Rien alentour
n’est assez vaste pour l’indéfini sans frontière
qui pousse en brouillard dans la chambre.
La scène. Un lit de violets sombres où viennent
se blottir des proies intimes. Elle les veille.
Elle aimerait dire beauté – quelle beauté.
Comme si elle avait perdu de vue tous ses repères.
Où est passé le petit corps d’océan se demande la mère.

 

 

 

Mort est une seule syllabe.
Isabelle Baladine Howald

 Nuit VI

C’est plus fort qu’elle – rêvons que tout brûle.
Le goût du gouffre planté dans sa nuit.
La nuque haute et jaune bien
au-dessus du bûcher. Et le ciel tombe de chaque côté.
L’écho encore de la lame et du mal. Et mort
prolifère dans ses vocalises mélancoliques.
Le fils dirait laisse-moi oublier laisse-moi être sans voix.
Endormi au milieu des algues filantes
et des grands oiseaux d’ombre.
Loin de la syllabe volubile.

 

 

 

Présentation de l’auteur

Denise Desautels, Sans toi, je n’aurais pas regardé si haut

Dans son dernier recueil qu'elle a voulu en prose poétique, Denise Desautels accompagne ses Tableaux du Parc Lafontaine situé dans Montréal de photographies en noir et blanc tout en dialoguant avec nombre d'auteurs et d'artistes dont les noms sont recensés à la fin.

Sensations visuelles et auditives pour le lecteur comblé qui adhère immédiatement à cette œuvre de mémoire et de transmission. L'auteure, à l'aise avec le style épistolaire, y a l'occasion de s'adresser à son fils dans le but de lui transmettre autre chose que le souvenir des morts dont elle lui a fait peser le deuil. Et c'est ainsi qu'elle le remercie de lui avoir permis de ne plus "ressasser les ruines" et de "regarder plus haut". Dans ce lieu dont la poète dépend plus que de ses proches comme le dit, en exergue, une citation de Pascal Quignard, la rencontre d'une chouette rayée et dix ans plus tard d'une buse ont " soudé " la mère " vastement vivante ce matin-là " et le fils. Ces deux rapaces diurne et nocturne symbolisent un imaginaire qui se traduit par des oxymores en clair-obscur.

 

Sans toi, je n'aurais pas regardé si haut, Denise Desautels, éditions du Noroît, 2013, 86 pages, 24 euros

Sans toi, je n'aurais pas regardé si haut, Denise Desautels, éditions du Noroît, 2013, 86 pages, 24 euros

En effet, d'un côté, "le parc est un lit de ténèbres" et ce noir qui "avance" peut finir par nous "encercler". Pour la petite fille évoquée c'est la nuit qui règne  avec les deuils et ses  robes noires, les hurlements des ambulances, les "ténébreux troncs d'automne" et leurs branches noires.

Mais, d'un autre côté, cette "déferlante" doit s'arrêter  si la narratrice apprend à "revisiter la vie" pour "la redonner vive " à son fils comme le parc qui s'est transformé avec, par exemple, ses drapeaux de Buren inventeurs de "chorégraphies". Aussi celle-ci va-t-elle aller vers la lumière à la recherche d'autres souvenirs et, plus loin encore, dans la seconde partie où elle exerce sa mémoire, à la manière de Joe Brainard et Georges Perec, par de courts paragraphes dont le souffle et le rythme rappellent ceux des versets.

Ponctués par des propos sur le parc, la mort mais aussi l'amour, la nature, la vie y sont racontés. Tout ce qui construit un être, avec les différentes strates du passé. Le lieu, " comme espèce résistante" est toujours le fil conducteur d'un texte qui continue à dialoguer avec les mots, les vers et les chansons des auteurs.

Même si Denise Desautels a eu l'occasion de dire qu'on ne sait pas ce qu'on transmet vraiment, elle sait qu'elle a, ici, transmis autre chose que la mort. Elle a compris également qu’elle est passée de "nécrophile à maternelle" grâce à l'écriture qui l'a fait renaître.

Présentation de l’auteur

Denise Desautels, Petit silence de nuit

 

Les vraies questions ne se posent pas,
ne sont plus posables.

René Lapierre

Où se trouve le haut ? le bas ?
On a beau faire attention, en vérité des fois tout est renversé.
Même les bords. Le cœur. Même la joie
à saveur de naufrage.

On ne peut rien contre le choc, l’à pas de loup
du choc de la rature.
À l’insu de soi, un X criant sur le visage.

 

***

Pas douée pour rester en un seul morceau
derrière une fenêtre de nuit. Ça tient pourtant
réussi, le petit silence de mort 
qui encombre à hauteur d’âme.

Et ce qu’on prenait pour un simple effacement
s’est fracassé contre ce froid d’ennemi. 
Et ce qu’on prenait pour un dur nuage a volé en éclats.

 

***

Quand tout est froissé, que deviennent
l’ombre des phrases et leur surdité de guerre?
Où suis-je – temporairement même – dans cet espace chauve?
Que faire après? en attendant?

C’est fou, la chose barbare, la bête
qui se profile ferme, courant, rampant
sa nuque vers quelque part, ses bras plombés. 

 

***

Penchée, désarmée, en deuil de voix
et regarde alentour, et demande si l’improbable
sans chagrin existe, si encore sous des ellipses de blanc
ce qui sauve – comme espèce d’ardeur – approche.

Mourir de moins en moins.
Peut-être dormir un peu en attendant
que cette géographie de clans s’entrouvre.

 

***

Comment penser les bouches se dénouent
lorsqu’on ne distingue plus ni haut ni bas? Tellement ailleurs
où les blocs de mélancolie sont refoulés.
Partout ailleurs, la poitrine rauque, les pleurs, la boue d’ici.

Comme si plus rien ne dépendait de personne
se protéger surtout, ne pas mentir surtout
sa résistance alignée sur l’immense pourquoi.
 

Présentation de l’auteur