Le haïku francophone contemporain

Ces textes ont été diffusés en 2019-2020 dans l’émission « La pierre à encre », animée par Christophe Jubien, sur Radio Grand Ciel.

 

Le genre haïku a l’avantage d’ouvrir un espace littéraire au sein duquel le monde, l’être humain et la langue se retrouvent dans un rapport équilibré, chacun ne prenant que sa place, furtive, limitée.

Le genre a traversé les frontières du Japon, où il était né, au début du 20° siècle pour occuper le vaste espace interculturel de la planète. C’est sa modernité, il se partage et réunit. Il aiguise l’attention. N’allez pas croire que sa forme fixe minimale : 5-7-5 syllabes, un mot de saison, une césure, soit d’un autre temps et mène à la facilité, au contraire. Elle est un défi et un force.

Dans ces lignes, vous trouverez quelques éléments qui colorent la pratique francophone du genre, arrivé en France vers 1903, dans toute son activité aujourd’hui.

 

1. Retour au haïku, France, années 80

Trois poètes s’engagent dans l’écriture du haïku au cours des années 1980.

Patrick Blanche, né en 1950, s’approche du haïku en lisant « Journal des yeux », de Gary Snider, poète de la beat generation à San Francisco. Blanche publie ses premiers haïkus en 1980, dans la revue P.A.F, réalisée par Maurice Coyaud. En voici quelques uns :

 

Une fois de plus l’hiver

me trouve sans compagne

mais la montagne a des vallées profondes

 

 

Sur la route enneigée

Les pattes des moineaux semblent

encore sautiller

 

Après la pluie,

Le chant des oiseaux

Semble plus clair

 

 

Blanche vit dans la Drôme, a travaillé comme saisonnier ; sa figure semble proche du poète ermite. À une époque, il a fondé avec deux collègues drômois une école : « La voix.e du crapaud ». Il est intervenu à l’université, il a traduit des haïkus japonais avec Makoto Kemmoku. Et il a publié, entre autres, un livre de poèmes bilingues, au Japon : « Si léger le saule », dont voici un extrait :

Des années d’errance

ne demeure pas grand-chose

Le goût de la pluie

Premières cerises

On les vole au bord des routes

comme des gamins

 

Simple fait d’hiver

Couché sur des vieux cartons

un clochard : mort

 

Comme tous les midi

la nana au tatouage

s’en vient boire son coup

Alain Kervern, brestois, est né au Vietnam en 1945. Il a étudié et enseigné le japonais et affirme que les non-japonais ne peuvent comprendre et écrire des haïkus. Mais, il se trouvera emporté par cette vague du haïku dans les pays occidentaux et publie lui aussi des poèmes courts. Dans « Les portes du monde », aux éditions Folle avoine (1992) :

Les lampadaires s’allument

A voix basse

La marée monte

Il monte il monte

L’orage

Par les cages d’escaliers

Volée d’étoiles

Longuement vibre

L’horizon

Baiser

De la première abeille

Douleur au ralenti

Il désherbe une mémoire

                    ∗

A la pointe du ciel

L’estafilade

D’une mouette

Il désherbe une mémoire

Plus longue que sa vie

Le buveur de silence

 

                    ∗

Rendre au vent

Sa jeunesse

La fureur des chardons

Dialogues, 5 questions à Alain Kerven, 2009. 

Kervern a traduit aux éditions Folle avoine un almanach de saison, saïjiki en japonais.

Jean Antonini, moi-même chers amis, né en 1946, découvre le haïku japonais dans l’anthologie de Maurice Coyaud : Fourmis sans ombre, éditions Phébus (1978). Je publie un premier recueil aux éditions Aube, région lyonnaise, en 1982 : Riens des villes et des champs.

Premier fauchage

la rouille de l’année

disparaît dans l’herbe

           ∗

Petit géranium rouge

mon tremplin matinal

en ce monde

L’univers est un grand mystère

dit-il en regardant

un carré de poireaux

                   ∗

C’est l’automne

les balayeurs

ont du travail

Ce goût pour le haïku m’amènera à voyager et rencontrer de nombreux poètes, dont l’un, Max Verhart, hollandais, m’a publié le recueil « Hé ! géranium blanc », en trois langues.

Le géranium blanc

juste cinq pétales éclos

sur la fenêtre

                    ∗

Trois tiges vertes, les yeux

glissent, montent, se posent, s’éparpillent

sur les pétales blancs

                    ∗

Je cale les pétales

des taches blanches sur le ciel bleu

J’enfile mes deux yeux

La fleur blanche

elle en silence, je bégaye

la fleur blanche

                     ∗

Et si la fleur meurt

vais-je mourir aussi, moi ?

Ensemble sous la terre

                    ∗

N’oublie pas fleur    nous

le monde s’évapore fleur   nous

rester bien serrés

                  ∗

Remplir sa vie   whoops

des brassées de géranium

de la terre au ciel

2. L’intérêt pour une esthétique autre

 

Au tournant des années 2000, avec le développement des réseaux numériques et des messageries, la pratique du haïku va soudain rencontrer des amateur.es très divers. Touché.es par la forme courte qui s’échange facilement, ou par la puissante brièveté du poème japonais, ou encore par son exotisme et son esthétique singulière, chacun, chacune va se lancer dans l’écriture du haïku en développant des motivations différentes.

Allons d’abord au plus simple : le goût pour l’esthétique japonaise telle qu’on peut la lire dans les recueils de Philippe Bréham.

Silence de l’aube

Et de la neige qui tombe

Sur la neige

(Ce poème obtint le 1° prix d’un concours de haïku organisé par un quotidien japonais)

 

                    ∗

Au-dessus des pins

Flotte une lune brumeuse

Thé dans la véranda

Dans le repos du soir

Je n’entendis plus rien

Excepté la montagne

 

 

                     ∗

Devant le Fuji

Un photographe en extase

dépose l’appareil

L’auteur écrit en préface de Pins et Cyprès sous la lune, éd. Spiritualité Art Nature : « L’acte poétique, c’est tendre vers l’expression d’une réalité transcendée... c’est aussi aller au-delà de son ego vers l’intériorité profonde de chaque être. » Bréham recherche, à travers le haïku, une nouvelle forme de spiritualité.

Il en va tout autrement de Robert Davezies (1923-2007), prêtre, militant du combat anticolonial, membre du réseau Jeanson durant la guerre d’Algérie. Le haïku l’amène à décrire des scènes campagnardes avec empathie.

Cris des martinets

qui font des entailles

dans un matin de juillet.

                    ∗

Petits pois coulant

de la vieille main

de Marie au fond d’un bol.

                    ∗

Cheminant au bord du ciel

sur sa bicyclette

le facteur rural.

Vous ne cueillerez

jamais que des figues

sur votre figuier.

                    ∗

Elle flotte, immaculée,

la culotte de gendarme

au ciel étendue

                    ∗

Il neige. Au jardin

le vieil arbre mort

se couvre de fleurs.

Il tonne. Un navet

dans la main, une servante

fait le signe de croix.

Dans ces poèmes (tirés de L’eau & le vin, éd. Maspero), nul exotisme si ce n’est celui d’une vie campagnarde française.

Marcel Peltier, lui, fut professeur de mathématiques durant 38 ans en Belgique. Il commence à écrire des poèmes autour de l’année 2000. Par la suite, il cherche une formule poétique plus resserrée que le 5-7-5 : un poème de 7 mots maximum.

 

Crépuscule

Les choses se cachent

sans un bruit.

                    ∗

Conversation prolongée

fond de bouteille

                    ∗

Les éoliennes

voilées par la brume

 

Tremblements,

ses lèvres rêvent.

                    ∗

Le jardin

recueille leurs voix,

Passereaux

                    ∗

Près de la banque

des pissenlits.

La concision des poèmes de Marcel Peltier, tirés de Au creux du silence, éd. du Cygne, veut laisser le champ libre à l’imagination du lecteur.

Avec Pierre Courtaud (1951-2011), l’écriture du haïku rejoint celle de la poésie française contemporaine, dans ses aspects fragmentaire, instantané, effacé.

Faux marbre et cuir or

c’est écrire

sur un petit carnet made in Shangaï

                   ∗

Sur le vent déjà ―

plus rien à dire

 

 

                    ∗

Les haillons de la langue

et tout ce qui s’y cache

Aile non plus que feuille

Quel vent

les pousse à se ressembler ?

                    ∗

L’instant de l’éveil

dans son désordre

lumineux

 

                    ∗

Et blanche brume plutôt que fleur

là-bas-au-fond-du-champ-près-des-toits

bouclier se lève

Ces poèmes sont tirés de 33 Haïkaï des sites et autres modèles, éd. La main courante.

 

3. Le goût de la fondation

 

Dans l’histoire du haïku francophone depuis 1903, il y a eu des regroupements de poètes pour écrire (kukaï), des numéros de revue, des articles, des livres, mais la première association (type loi 1901) date d’octobre 2003. Elle est fondée par les D : Dominique Chipot et Danyel Py (« Les D sont jetés » est le titre de l’éditorial du numéro 1 de la revue GONG). Henri Chevignard participe à cette fondation, plus particulièrement semble-t-il, par sa collaboration à la revue de la nouvelle association : revue francophone de haïku. Les deux D se réjouissent que 50 personnes aient répondu à leur appel associatif, des belges, des canadiens et des français. C’est un moment historique, rendu possible par la structure même du haïku : une forme poétique fixe que chacun, chacune partage et qui rassemble donc ses pratiquant.es.

Parlons des fondateurs. Dominique Chipot, qui va remplir la fonction de président de l’AFH pendant 3 ans, puis fonder une autre association de haïku et contribuer à la traduction en français de haïkus japonais essentiels (l’intégrale des hokkus de Bashô, notamment) est sans nul doute le ferment actif de cette fondation. Il a découvert le haïku dans le roman « Oreilles d’herbe », de Soseki, et « il a choisi d’être dans ses haïkus un ‘passeur de sens’ en évoquant le banal sans être banal », écrit-il sur son site « Le temps d’un instant ». Voici quelques poèmes tirés de L’ignorance du merle (2011) et La boussole dans son vol garde le nord (2016) :

le merle recueille

des pétales de glycine ―

je peins le salon

                    ∗

matin de printemps

et pourtant mon cœur me dit

que l’automne est là

Revue Gong numéro 26.

 

lui serrant la main

je comprends que son travail

n’était pas facile

                     ∗

dans ce vol de corbeaux

matinal

je lis l’aventure

 

certains ont des avenues

lui

c’est une impasse

                    ∗

n’écris pas de poèmes

laisse la lumière dessiner

ton carnet de voyage

 

                    ∗

Passant

dans la rue des grands hommes

passés

 

Daniel Py indique dans GONG n° 1 qu’il a découvert le haïku au hasard de ses lectures sur les philosophies orientales, à l’adolescence. En 2002, il organise HCSC – Haïku-Concours-Senryu-Concours -, un groupe de discussion sur Internet qui permet, dit-il, de nouer des contacts chaleureux. Par la suite, il sera, durant plusieurs années, l’animateur du Kukaï de Paris et publiera plusieurs traductions de l’anglais de textes critiques sur le haïku, tendance plutôt zen.

Voici quelques haïkus tirés de  « HAIKU » (2001) et « Galets sur la langue » (2004).

Une goutte de pluie

rebondit et pose 8 pattes

sur la table

                    ∗

Nuit d’août ―

partageant la moiteur

avec les moustiques assoiffés

Association francophone de Haïku.

                  ∗

Les arbres laissent

tomber à leur pied

leur robe de feuilles

                    ∗

sur l’emplacement

du WTC, l’ombre

de tours voisines

 

le miroir

ne fait pas un pli ―

visage ridé

                    ∗

elle regarde un livre

je lis dans son décolleté

l’unique ligne

                    ∗

mouettes

portant l’histoire du vent

dans leurs ailes...

 

On peut lire Daniel Py sur son blog : http://haicourtoujours.wordpress.com/

Henri Chevignard écrivait dans le numéro 1 de GONG : « Gong ! Très simplement, c’est un impact, suivi d’une résonnance. Mais on saura aussi y déceler une image fugitive, imprimée sur la rétine ; un cri, que prolonge un écho ; une passante en allée, n’offrant plus que son parfum ; une cicatrice, témoignant d’une ancienne blessure... »

À ma connaissance, il n’a pas publié de recueil de haïkus, mais on peut lire ses tercets dans la revue GONG et dans les anthologies « Dix vues du haïku » et « Zestes d’orange » :

À l’aube

la profondeur des labours

Un reste de rêve

                    ∗

Bol de thé

posé sur le parquet

Sentir ses cheveux

                   ∗

Cohue du métro ―

sur ce manteau bleu marine

un cheveu blanc

Mon calepin vert

remplacé par un bleu

Premier gel

                  ∗

Hall de gare

les trajectoires des voyageurs

autour du mendiant

                    ∗

Un ciel d’encre

redessine la colline

Les champs labourés

                    ∗

Train d’hiver

pénétrant dans un tunnel

odeur de mandarine

4. Le goût de la transmission - ateliers

 

La forme courte du haïku en a fait une forme poétique propre à être échangée et transmise. Ces échanges et ces transmissions ont pris deux formes : les ateliers d’écriture et les kukaïs. Abordons d’abord les ateliers d’écriture et trois poètes de haïku qui se sont illustrés depuis plus d’une dizaine d’années dans l’animation d’ateliers, souvent en direction des jeunes gens, dans les écoles ou les médiathèques.

Parlons d’abord de Jeanne Painchaud, poète canadienne qui vit à Montréal et qui a publié en 2015 le livre « Découper le silence – Regard amoureux sur le haïku ». Elle écrit que, « pour partager son enthousiasme pour le poème, elle a commencé à animer des ateliers d’initiation en 1997 ». « Quand je franchis la porte d’un atelier, mon objectif est toujours le même, dit-elle : mettre le feu à la classe ». Et elle cite le haïku d’un jeune garçon de 13 ans assez turbulent :

 

printemps

les plus belles fleurs

portent des mini-jupes

 

Voici quelques haïkus de Jeanne Painchaud, tirés de « Le ciel si pâle », éditions de La Lune bleue.

le ciel si pâle ce matin

douter même

de l’existence des étoiles

                     ∗

lune pleine

poches vides

des soirs comme ça

                    ∗

ces branches d’érables nues

autant de mains

tendues vers le ciel

                    ∗

il veut passer la nuit

avec moi

le papillon de nuit

Jeanne Painchaud, Découper le silence, regard amoureux sur le Haïku, éditions Somme toute, 2015.

                    ∗

regarder les nuages

les sentir glisser profondément

en soi

 

dans le tourbillon du soir

zigzaguent deux moustiques

premier baiser

 

Jeanne Painchaud a également médiatisé le haïku dans des dispositifs artistiques : pochoirs sur les trottoirs ou lanternes japonaises en médiathèque.

Isabel Asúnsolo, quant à elle, a commencé l’animation d’ateliers d’écriture de haïku comme éditrice de la maison qu’elle a fondée, avec Eric Hellal : les éditions L’iroli. Elle a publié plusieurs anthologies thématiques de haïku et des guides pour l’écriture, comme « Le haïku en herbe » (L’iroli, 2012), et aux éditions leduc : « Mes premiers haïkus pour bien grandir » et « La magie du haïku à partager avec vos parents ». Au cours de ses animations, Isabel Asúnsolo insiste particulièrement sur le fait d’observer les choses autour de soi durant des promenades d’écriture (ginko) et sur le fait de choisir le mot juste : un oiseau ? quel oiseau ? une pie, une alouette, un épervier, un moineau ? Elle habite à Beauvais et transmets l’écriture du haïku aux jeunes scolaires de la région des Hauts de France et d’ailleurs. Quelques uns de ses poèmes (Les carnets qui rêvent n°6) :

je mets une fleur

d’amandier dans sa paume

elle ouvre la bouche

                    ∗

novembre

le couteau heurte le vide

de la meringue

                    ∗

 

Isabel Asunsolo, Le haïku en herbe, L'Iroli éditions, 2012, 160 pages, 15€.

après son départ

je mets à griller au four

deux beaux poivrons rouges

                    ∗

nuit de neige

au réveil mon dernier fils

me dépasse !

 

alerte orange

le rouge-gorge finit

mon Paris-Brest

                 ∗

dimanche de Rameaux

la chatte Geisha mâchonne

le petit buis

 

Dans l’animation d’ateliers, Thierry Cazals est un maître planteur. « Il suffit parfois d’une graine plantée dans le silence pour que le monde se remette à sourire. » dit-il. Et son expérience d’animation, il la partage dans un livre qui vient de paraître à la maison cotcotcot éditions : « Des haïkus plein les poches ». « Ne cherchez pas de vagues idées dans votre tête, dit-il, partez de sensations vécues précisément. Un haïku est une invitation à sortir de notre bulle et reprendre contact avec la vie en direct. » Il cite ce poème :

 

Je marche

sur des feuilles rouges

un danger agréable

                   de Cédric, Collège, Clamart

 

Thierry Cazals incite les jeunes aspirants à prendre un nom de plume, comme ceux des poètes japonais : Bashô, c’est bananier ; Buson, Village de navets ; Issa, Une tasse de thé ; Ransetsu, Tempête de neige ; Chigetsu, Lune sage.  Une façon de s’écarter de sa vie, de soi-même, pour mieux regarder.

Voici quelques poèmes de Thierry Cazals, tirés de «La volière vide », aux éditions L’iroli :

 

je ne sonne pas, ne frappe pas

cette porte

c’est elle que je suis venu voir

                ∗

les arbres parmi les maisons
et soudain
les maisons parmi les arbres

                    ∗

le long de la voie ferrée

ignorant les horaires

les cerisiers fleurissent

                    ∗

nuit d’insomnie

un à un les bourgeons

se défroissent

 

un homme

happé par le brouillard

rarement l’inverse

 

 

                    ∗

cherchant à quatre pattes

une aiguille sous l’armoire

long jour d’été

                    ∗

long hiver

je taille mon crayon pour mieux

ne rien écrire

                    ∗

après le passage de la fanfare

je relis mes haïkus

avec suspicion

5. Le goût de la rencontre : kukaï

 

C’est en 2006, au Festival de haïku organisé à Paris par l’AFH, que le poète Seegan Mabesoone nous a expliqué comment se transmettait la pratique du haïku au Japon dans les rencontres (kukaï) de poètes sous la direction d’un poète expérimenté. Par la suite s’est créé le kukaï de Paris, avec Daniel Py, et le kukaï de Lyon, avec moi-même.

Dans une rencontre classique, chacun apporte 3 poèmes, les poèmes sont copiés sur différents papiers pour devenir anonymes et chacun lit l’ensemble des poèmes et retient les trois qui lui plaisent le plus. Au cours des lectures, on échange sur le poème, son intérêt, ses images,  etc. Et l’auteur est appelé à se dévoiler et à évoquer l’écriture du texte. Puis, on relit les haïkus choisis et le nombre de voix obtenus. Le kukaï peut aussi se rapprocher de l’atelier d’écriture et on travaille le mot de saison ou la césure, ou autre chose. C’est un moment très convivial.

Aujourd’hui, il existe plusieurs dizaines de kukaïs en France, en Belgique, au Canada francophone, qui se réunissent régulièrement et font connaître leurs activités sur des sites ou des blogs. Parlons du kukaï de la ville de Québec, au Québec, puis de celui de Lyon, que je connais bien.

Le 5 septembre 2017, nous raconte Geneviève Rey dans la revue GONG n°61, pour la rentrée du Kukaï de Québec, le groupe a réalisé un ginko (balade-haïku) au cimetière-jardin de Mount Hermon avec un groupe de dessinateurs. Voici quelques uns des haïkus écrits, un par participant.es.

sur la pierre

un trait entre deux nombres

le temps d’une vie

                    Bernard Duchesne

                    ∗

sous l’orme géant

devant la croix de granit

une jeune femme

                  André Vézina

                    ∗

bruissement de feuilles

les arbres centenaires

défient la mort

                    Solange Bouin

                    ∗

soldat de 18

à côté d’Anne de 39

amour éternel

                    Donna McEwen

                    ∗

sous le grand pin

un ange de pierre

veille une stèle vierge

                    René Moisan

trois croix

côte à côte

la blancheur des lettres

                    Diane Prévost

                      ∗

les grands pins

témoins stoïques

de tous ces chagrins.

                   Marianne Kugler

                    ∗

une simple pierre

dans le gazon

elle avait vingt-sept ans

                    Geneviève Rey

                    ∗

sur le banc

bouquet de fleurs fraîches

merci à la vie

                    Jean Deronzier

 

Et maintenant, une séance classique du Kukaï de Lyon, le 9 mai 2019, animée par Patrick Chomier :  Le thème - « Pour sortir de la fascination de la vue, nous choisissons d’écrire deux haïkus non visuels. »

les bras tendus

à petits pas chercher la porte

dans la nuit

                    Christian Lherbier (4 voix)

                    ∗

craquements d’os

au pied de mon lit

souris ou oiseaux ?

                  Béatrice Aupetit-Vavin (3 voix)

                     ∗

Tintement

de la petite cuillère

sur le bol

                    Jacques Beccaria (2 voix)

                   ∗

Mois de mai

l’odeur du gazon coupé

Solitude

                    Jacques Beccaria (1 voix)

froissée dans ma main

une feuille de menthe

odeur de vacances

                    Béatrice Aupetit-Vavin (3 voix)

                      ∗

dans l’ombre chaude

dort le gros chat paisible

parfum de roses

                    Martine Mari (2 voix)

                    ∗

A cinq heures

l’alarme incendie

Riz cramé

                    Danyel Borner (2 voix)

                    ∗

elle m’annonce

la mort de son père

les cris du bébé

                    Patrick Chomier (1 voix)

 6. Regards de femmes

 

Les quatre poètes considérés comme des maîtres de haïku au Japon sont quatre hommes : Bashô, Buson, Issa et Shiki. Pas une femme poète dans cette hiérarchie établie au pays du soleil levant. Et pourtant, dès le début du 18° siècle, une femme poète, Chiyo-ni, a réalisé une belle œuvre de haïkaï. Ses poèmes ont été traduits en français chez Moundaren et chez Pippa. Dans leur présentation de la poète, Grace Keiko et Monique Leroux Serres écrivent : « Chiyo-ni écrit sans chercher à copier les hommes et assume sa part féminine. » Cela aurait pu être un motif pour lui faire une place parmi les maîtres de haïku japonais. Mais la place sociale laissée aux femmes japonaises, encore aujourd’hui, ne le permet peut-être pas. Citons un de ses hokkus traduit par Keiko et Leroux Serres :

otoko nara   hito yo nete min   hana no yama

si j’étais un homme

dans la montagne en fleurs

je passerai la nuit

Dans l’espace francophone, par contre, les anthologies de haïkus écrits par des femmes n’ont pas manqué depuis les années 2000. Commençons par mentionner « Du rouge aux lèvres », une anthologie de haïjins japonaises réalisée par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot, aux éditions La table ronde, en 2008. On y lira une quarantaine de poètes japonaises, depuis l’époque de Bashô jusqu’à aujourd’hui.

Mais les anthologies de poètes francophones ont pris leur part. La première est réalisée par l’auteure québécoise Janick Belleau, publiée par l’Association francophone de haïku et les éditions Adage en 2009 : « Regards de femmes ». En préface, Belleau évoque le mot « gynku » pour un haïku de femme. Et, elle décrit les thèmes abordés : la nature, bien sûr, le Je, l’amitié et l’amour, les relations mère-fille, le quotidien, le corps à soi, l’humour, la société, l’environnement. Elle se pose la question d’une écriture androgyne.

ma vieille amie

des étincelles dans les yeux

malgré les rides

                    Louise Vachon

                    ∗

au chevet de ma mère

je retrouve mes gestes

de maman inquiète

                    Amel Hamdi Smaoui

                   ∗

retour du marché

les bras pleins de légumes

et de pensées pour l’hiver

                    Nicole Olivier

la gastro de la petite

toute la famille y passe ―

lune de février

                    dorothy howard

                    ∗

cinquante et un ans

il photographie toujours

ma nudité

                    Dominique Champollion

 

 

 

Un an plus tard, 2010, c’est l’éditrice isabel Asúnsolo qui publie aux éditions L’iroli « La lune dans les cheveux », 88 femmes plus un. Chaque auteure est présentée par un poème avec sa traduction en espagnol.

ton cœur

j’en ressens les secousses

sur mon ventre rond

                     Céline Larouche

 

elle berce sa poupée

sur sa poitrine naissante

la petite fille

                    Hélène Bouchard

dans le musée

elle admire les statuettes

aux seins pendants

                   Micheline Beaudr

 

En 2018, Danièle Duteil reprend le flambeau avec 127 femmes sous le titre « Secrets de femmes », aux éditions pippa. Duteil écrit en préface : « ... les femmes brûlent d’exister aussi en dehors de la vie domestique, si exquis leur foyer soit-il. »

Kobayashi Issa (Le goût des Hïakus).

lueur du jour
rêvant de maternité
je nourris les poules

Geneviève Fillion

photos de famille
sur le visage des femmes
le même sourire

Sophie Copinne

 

Retour de la neige
Mes règles à jamais
disparues

Monique Leroux Serres

 

 

Il faut encore citer « Sens dessus dessous », en 2018, où Choupie Moysan, Chantal Couliou et Régine Bobée publient le désir et les fantasmes féminins (assez proches des masculins) dans la collection Envolume dirigée par Igor Quézel-Perron.

Pouce levé
robe collée à la peau
l’auto s’arrête

 

Balade à vélo
seule dans le bois touffu
― rêver du loup

Nacre de ses dents
sa bouche entrouverte
Ah... ! m’y faufiler
A la prochaine fois.

 

7. Les revues francophones

 

La plus ancienne, parmi les contemporaines, est la revue papier GONG. Son premier numéro (couverture jaune, 32 pages, parution trimestrielle) fut lancé en octobre 2003 par Dominique chipot (directeur d la publication jusqu’en 2006), Daniel Py et Henri Chevignard. C’était le début de l’association française, puis francophone de haïku. « Les dés sont jetés. L’aventure commence. » écrivaient les deux D. Et Henri Chevignard, page 9 : « Gong ! Très simplement, c’est un impact, suivi d’une résonnance. » Le son, qui se propage plus lentement que la lumière dans l’air était privilégié dans le titre de la revue. Aujourd’hui, la revue en est à son numéro 67 (couverture orange, 72 pages), j’en suis le rédacteur en chef depuis 2007, avec le comité de rédaction : isabel Asunsolo, Danyel Borner, Geneviève Fillion, Sabrina Lesueur, Eléonore Nickolay et Klaus-Dieter Wirth. Abonnez-vous ! Abonnez-vous ! Voici quelques haïkus du n°1 et du n° 67 :

 

 

soleil matinal ―
quelques corbeaux se partagent
les champs moissonnés

Henri Chevignard

 

l’étudiant en flûte
de ses volutes repeint
chaque matin les murs

Daniel Py

 

Crépuscule
Odeur enivrante
Du seringat par la fenêtre

Leslie Riard

 

 

déclin de l’été
les fourmis sur la glycine
soignent les pucerons

Dominique Chipot

 

blancs et légers
j’irais bien nager
dans les nuages

Béatrice Aupetit-Vavin

 

mars éteint
et rallume la lumière
― giboulées

Mireille Péret

 

 

Vous pouvez lire tous les numéros de GONG sur www.association-francophone-de-haiku.com.

En 2007, la revue numérique 5-7-5, revue francophone de haïku, est créée par Serge Tomé, sur son site web dédié au haïku depuis 1999 : TempsLibres. Cette revue, qui surgit à la fin de la revue papier canadienne Haïkaï, paraîtra trimestriellement de l’hiver 2007 à la fin 2010. Serge Tomé indique que chaque numéro sera coloré par un poète particulier. Meriem Fresson tiendra une rubrique haïbun régulière jusqu’à la fin ; et Daniel Py, une rubrique « zen contemporain et haïku urbain » épisodique. Damien Gabriels dirige le n°2, de nombreux intervenants se sont mobilisés. Cette aventure prometteuse durera peu de temps. Meriem Fresson y fera un travail important pour le haïbun francophone, qui se poursuivra dans « L’écho de l’étroit chemin », la revue de l’Association Francophone des Auteurs de Haïbun, créée et dirigée par Danièle Duteil, fondatrice toujours active de l’AFAH. Les numéros de 5-7-5 peuvent être consultés sur 575.tempslibres.org. Quelques haïkus du numéro 2 :

 

après l’averse
odeur de tisane
sous les tilleuls

Monika Thomas-Petit

 

 

dans le brouillard
même ma voix
disparaît

Philippe Quinta

 

 

la fourmi
emportée par la goutte d’eau
fin de l’été

Micheline Beaudry

 

 

Ploc ! la revue du haïku est ouverte par Dominique Chipot en 2008. C’est la revue numérique de l’association pour la promotion du haïku, APH. Chaque numéro est réalisé par un poète différent : Olivier Walter, Francis Tugayé, Sam Cannarozzi, Christian Faure, Damien Gabriels, Hélène Phung. La parution, de 8 à 10 numéros par an au début, est à présent de 2 numéros par an. On peut y lire des haïkus et senryûs, des articles, des haïbuns, des notes de lecture. Voici quelques haïkus du n° 78, février 2020, réalisé par Hélène Phung :

 

soirée sans nuages
le bruissement des feuilles mortes
portées par le vent

Maria Tirenescu

 

 

sur la neige fraîche
chut !
l’ombre d’un nuage

Annie Chassing

 

 

eaux transparentes
entre les herbes la grenouille
somnole

Abderrahim Bensaïd-Sidi Kacem

 

 

Vous pouvez lire tous les numéros de cette revue sur www.100pour100haiku.fr

Signalons, pour terminer, la revue numérique dédiée au haïbun que l’on peut lire à association-francophone-haibun.com.

Buson (Le goût des haïkus).

8. Recherches universitaires

 

Dans les dix dernières années, les chercheurs universitaires s’intéressent au haïku : un premier colloque, « Le haïku en France, poésie et musique », est organisé à Lyon 3, en 2011, par Jérôme Thélot et Lionel Verdier. Il montre que la forme poétique japonaise traverse le domaine de la création en France, particulièrement en poésie et en musique.

« Le haïku fut pour beaucoup des poètes de l’après-guerre la chance inespérée d’un réinvention de la poésie française, la rencontre de cet ailleurs du discours,dans le congédiement de la pensée rhétorique et de la pensée logique, grâce à quoi parler poétiquement fut de nouveau possible, après tout.... Nul doute que s’il y a eu dans la langue française depuis cent vingt ans une découverte capitale, c’est bien celle-ci, - la découverte que les poètes ont faite du haïku. » écrit Jérôme Thélot. On perçoit la détermination de ce chercheur pour expliciter l’intérêt des poètes français pour le haïku japonais. Mais, dans ce travail, n’est abordé que ce rapport extérieur au genre poétique, un rapport critique, un rapport de confrontation, limité par l’existence de cultures différentes, marquées par la nationalité développée dans chaque pays.

 C’est le cas emblématique de Yves Bonnefoy, qui écrit : « ...quelques poètes des XIX° et XX° siècle ont cru possible de recommencer, en français notamment, une pratique analogue à celle du haïku, et même ont estimé y avoir assez réussi pour s’approprier le mot. Ils regardent une fleur, disons une rose, comme ils imaginent que le poète japonais contemple la fleur de cerisier.

Mais quelle différence pourtant ! Dans le haïku, rien n’est isolable de rien, s’arrêter à quoi que ce soit serait séparer cet objet de l’attention, chose ou vie, du reste de ce qui est, dénouer la continuité de l’environnement naturel, et pour qui le ferait ce serait se couper lui aussi du tout, perdre ce bien, ce seul bien, par illusion que l’on peut exister par soi. La fleur du cerisier, si tôt défaite, c’est l’offre de méditer l’immédiat éparpillement, qui se doit d’être heureux, de l’être illusoire de la personne. »

Murakami Kijo (Le goût des haïkus).

 

Quand d’autres, comme Jean-Jacques Origas, rappellent la « vulgate du haïku » proposée par Akimoto Fujio (1901-1977) :

  1. Le haïku est un art mineur. Donc, si on ne réussit pas à faire de bons haïkus, c’est sans conséquence.
  2. C’est un poème bref. Donc, il ne faut pas faire un effort trop long.
  3. C’est un poème à forme fixe. Il y a toujours un cadre. Étant donné que nous avons dans l’esprit certaines impressions, certains mots, il faudra bien arriver à les mettre dans le cadre 5-7-5.
  4. Il faut toujours tenir compte du rythme des quatre saisons.
  5. C’est également le poème de l’aïsatsu, c’est-à-dire de la « salutation ».
    Bref, ce sont des définitions tout à fait banales. Pourtant acceptons-les, ajoute Origas. Ces définitions constituent un rappel. À partir d’elles, réfléchissons.

The Haiku poems of Chiyo ni looked at in a new way, Une autre lecture des haïkus de Chiyo Ni.

 

Un deuxième colloque s’est tenu à Paris 3, en 2019, sous la direction de Muriel Détrie et Dominique Chipot : « Fécondité du haïku dans la création contemporaine. » Le premier colloque soulignait la partition entre « haïku » (genre poétique japonais) et « France ». Celui-ci entre directement dans l’exploitation de la forme poétique d’origine japonaise, acclimatée par des écrivains ou artistes francophones pour des raisons qui leur sont propres.

Muriel Détrie, maître de conférences en littérature comparée, souligne en ouverture la « forme simple » du haïku : « Comme toute ‘forme simple’, le haïku au sens où on l’entend aujourd’hui n’est pas une forme littéraire bien définie comme l’est le haïku japonais qui comporte des règles rythmiques (17 mores en 5-7-5), structurelles (deux partie distinguées par un kireji ou mot-césure), thématiques (emploi d’un kigo ou mot de saison) et esthétiques (voir les principes sabi, karumi, fueki et ryûkô, etc. utilisés par Bashô), mais il est d’abord et essentiellement défini par sa brièveté. La brièveté est ce qui a d’emblée frappé les premiers commentateurs occidentaux (de Paul-Louis Couchoud à Roland Barthes) et ce qui est resté comme la caractéristique fondamentale du haïku.... Dans tous les cas, c’est l’idée de brièveté extrême, de limite du langage, qui est perçue comme constitutive du haïku... »

Roykan, (Le gout des haïkus).

 

A partir de cette forme à la brièveté extrême, chaque intervenant étudie l’usage que chaque artiste ou écrivain fait du haïku. Par exemple, Magali Bossi, doctorante à l’université de Genève, étudie les « Haïkus de prison » publiés par Lutz Basmann, un des hétéronymes de l’écrivain Antoine Volodine. Dans ce livre, une succession de haïkus écrits par un prisonnier a pour tâche de rendre compte d’une guerre.

Le premier qui monde dans le wagon
a l’impression fugitive
qu’il est maître de son destin

 

Le deuxième à entrer
s’installe le plus loin possible
du trou à pisse

 

Le dernier qui monte là-dedans
regarde toujours on ne sait pourquoi
derrière son épaule

 

 

Ici, on voit bien que les haïkus sont devenus des éléments de narration, des fragments, qui n’ont plus grand chose à voir avec le haïku japonais, si ce n’est leur brièveté. D’ailleurs, on peut lire des poèmes tels que :

Le Japonais parle des cerisiers
pourtant dehors
la neige tombe.

 

 

Et malgré tout, un tel travail montre que la forme poétique du haïku peut intéresser bien des écrivains occidentaux, pour diverses raisons, peut-être ici en particulier parce que le haïku se situe à la croisée du narratif et du poétique.

∗∗∗

Voici donc un aperçu, non exhaustif bien sûr car le domaine est très dynamique, du monde du haïku francophone. C’est la petite taille du haïku, son équilibre entre l’humain, le monde et le langage, et son humour qui ont fait le succès de ce genre. Il constitue un véritable ferment poétique qui rassemble les gens et qui envahit l’espace.

Sur le site de l’Association francophone de haïku vous pouvez trouver beaucoup de liens pour prendre des contacts et beaucoup d’éléments pédagogiques pour se lancer dans la pratique de ce genre si souple, si proche de la nature et si propre à créer des rassemblements de poètes.




Didier Gambert, Méditations sur les Espaces, extraits

Le vent rabattait…
Temps ralenti
L’odeur puissante et fraîche…
Au jardin à midi…
Et moi…
C’est l’heure crépusculaire…
La vieille lune au ciel…

 

 

 

Le vent rabattait cette après-dînée comme
Odeur de très ancien village
Puisée où donc

De ses paumes glacées

 

***

Temps ralenti à l’infini
Ivresse des glycines guindées et des lupins
Aux fureurs poivrées de loups végétaux
Face au sud
Et
La rivière en bas

La centrale électrique aux fanons d’acier
Y filtre depuis quand les eaux brunes
De la mémoire

Souvent tout ce qui reste ce sont
Quelques images cruelles
D’un jardin d’enfance à odeur
De puits
de buis
et d’eaux amères

 

 

***

 

L’odeur puissante et fraîche des pommes habitait seule
La maison posée sur le socle oblique des rochers s’égouttant vers la rivière
      Qui coulait vers l’ouest

      Quand elle s’ouvrait

L’enfant célébrait le mystère de l’arbre
Tant les rameaux figés des colombages
Tendaient encore leurs bourgeons
Vers la chaude promesse

     De l’abeille
                                   du soleil
                                                               du vent

 

 

***

 

Au jardin à midi
Un duo de papillons
Tourbillonne
à hauteur de tête d’homme

*

 

Est-ce
Ombres de la sœur
Papillonnant
Hors les chambres du deuil

 

***

 

 

Et moi seigneur régnant d’un jardin de lumière fraîche et verte

Payer mes sujets en monnaie de pape
Frappée au bord du chemin
Régnant seigneur d’une bambouseraie tendue à l’occident
D’un domaine clos
Où l’orage parfois faisait rouler des barriques
Dans ses greniers à ciel
Qu’étiez-vous jeune fille d’orient qui cherchiez
Trésors dans la terre brune
Pas de discord alors âge muet des déluges obscurs et bleus
Murets de pierre sèche était-ce
Chicots de maisons ou clôture de jardins à orties
Chélidoines et pensées sauvages face à la maison des morts
À tous les vents offerte
Où n’entrer qu’en tremblant
Car y dormaient
Calèches et carrosses funéraires

Maison de la mort et des commencements sans porte ni fenêtre
Habitée par des vivants quel étonnement

Morts masqués

 

***

C’est l’heure crépusculaire

Les murs libèrent la chaude haleine
Qu’on sent par tout le corps
On est surpris par la fraicheur des sables
Ils enveloppent les pieds
D’un remous
Froid comme l’eau
Devenue poussière

L’enfant aimerait que de nouveau
Face à l’obstacle

Surgisse l’instant bleu

 

***

 

La vieille lune au ciel ce soir

Dans son embrouillamini de nuées
Veille
Comme un cancer

Que de pâles radiographies rangées dans
Une armoire
Ont livré à des yeux enfants
Scrutant la nébulosité pâle et trouble des organes

Lisant dans le passé l’antique destin de ce
Pilier de famille
Effrité peu à peu

 

Présentation de l’auteur




Alain Kervern, « praticien » du haïku

 Le Breton Alain Kervern est une référence dans le monde du haïku. Poète lui-même, essayiste, auteur de nombreux ouvrages, il a traduit le Grand almanach poétique japonais et vient de publier un essai sur les haïkus face au changement climatique.

D’où remonte votre passion et votre pratique du haïku ?
Pour évoquer ma pratique du haïku, il faut remonter très en arrière. Tout d'abord, j'ai étudié le haïku, genre mineur de la poésie japonaise, quand j'étais étudiant à l'Ecole des Langues Orientales à Paris entre 1966 et 1969, puis au Japon pendant deux ans, de 1969 à 1971. De retour en Bretagne, je découvre avec stupéfaction que le haïku est devenu une pratique internationale, sous l'influence de mouvement beatnik venu des USA. Un genre poétique si spécifiquement japonais devient ainsi une pratique internationale! La poésie n'est plus l'objet d'études, c'est une pratique à la portée de tous.
A partir de quel moment commencez-vous, vous-même, à publier ?
La naissance de la revue « Poésie Bretagne » dans les années 80, lancée par Denis Rigal, Paol Keineg Alain Le Beuze me permet d'y publier des  auteurs japonais de la grande tradition néo classique du haïku, comme Issa Kobayashi et Shiki Masaoka ainsi qu’un poète contemporain Tamura Ryûichi.

 

Et votre premier recueil personnel ?
J'ose publier mon premier recueil de haïku aux éditions Folle Avoine en début des années 2000. Depuis je publie çà et là, quand l'occasion se présente, des haïkus personnels, en particulier dans la revue « Seashores » à Dublin, revue bilingue français-anglais, ou dans la revue « Manmaru » à Tôkyo qui publie en français et japonais, revue animée par un talentueux poète de haïku, Yasushi Nozu.

Alain Kerven et Pierre Tanguy.

Mais vous avez surtout, pendant longtemps, travaillé sur l’Almanach poétique japonais…
Mon énergie et mes efforts se sont surtout concentrés, en effet, sur l'Almanach Poétique Japonais, un document extraordinaire que j'ai découvert fortuitement chez des amis japonais à Brest. Comme quoi le monde de la poésie n'a pas de frontière. De quoi s'agit-il? Il s'agit du « Saïjiki », un Almanach Poétique,  énorme répertoire de « mots de saison », ce que les Japonais appellent le « kigo » et qui  classe, saison après saison, les expressions caractéristiques des cinq  saisons, la cinquième saison étant  le Nouvel An, un moment très important de l'année qui  dure un mois. Cela signifie qu'au Japon, quand vous souhaitez écrire un haïku, celui-ci doit obligatoirement y  inclure une allusion saisonnière.
Que découvrez-vous en traduisant cet Almanach ?
Le choc a été pour moi qu'à travers des centaines voire des milliers de « mots de saison », c'est toute la civilisation japonaise qui est répertoriée dans ces Almanachs poétiques, les « Saïjiki ». Alors je me suis dit, je mettrai le temps qu'il faut, mais il faut traduire ça. La maison Kodansha, qui édite les cinq volumes de cet Almanach Poétique  à Tôkyô, apprenant mon projet, m'a fait cadeau des cinq volumes.
Encore fallait-il pouvoir l’éditer ?
J'ai eu la chance de rencontrer Yves Prié, des éditions Folle Avoine, qui n'a pas hésité une seconde et a édité la version francophone  des cinq tomes de ce monument de la sensibilité poétique japonaise. Aujourd'hui encore, les Japonais sont très étonnés qu'un document si spécifiquement japonais reçoive un tel engouement hors Japon. Pour la poésie francophone, j'observe que mon ami Seegan Mabsone, qui vit au Japon, fait avec d'autres poètes un gros travail  pour adapter cet almanach à la poésie francophone. Que dire de plus? Que la poésie est « une arme chargée de futur », nous dit le grand poète Gabriel Celaya.
 Pouvez-vous nous donner quelques haïkus que vous avez composés récemment 
 Volontiers, en voici quelques uns.
Bonne nouvelle! 
il desserre le noeud
qui s'est formé  en lui  
L'écorce des arbres  
une autre façon d'apprendre  
d'où viendra la nuit  
Il  amasse en lui
tant de lignes de force
germination                
Pour interroger le vent
tous ces mots 
lieux de convergence  
Faire corps
avec le silence
frôlements    
 
Ce ne se sont pas des haïkus qu’on pourrait qualifier de « classiques », avec notamment le kigo, le mot de saison. Que révèlent-ils de l’évolution du haïku ?
 Dans l'évolution actuelle du haïku, je trouve qu'il y a de plus en plus d'audace et de recherches sérieuses sur le rapport entre la poésie et le réel. A mon  corps défendant, à force de traduire des haïkus, ce qui constitue un véritable entraînement sportif,  je réalise de plus en plus ce qu'est la véritable nature de ce poème court. Il y a déjà une véritable profondeur troublante dans l'acte de transformer des émotions en mots couchés sur du papier. A plus forte raison quand il s'agit de poésie.
Quels travaux menez-vous actuellement ?   
Je traduis actuellement un long article du poète et essayiste Kazuo Ibaragi  intitulé « les poètes de haïku face aux problèmes que rencontre l'environnement ». Cet article a été publié dans le numéro  17 du Bulletin du Centre d'études sur la littérature du haïku. Il date déjà de l'année 2012 !

 

Présentation de l’auteur




Pierre Tanguy, Haïkus du confinement

 

Mon heure de sortie –
aller chercher des médicaments
pour ma vieille voisine

 

 

Aujourd’hui il me faut
un laissez-passer
pour aller voir l’aubépine

 

 

Des cris d’enfants
derrière la haie -
l’heure de la récréation

 

Une feuille morte
dévale la rue –
un chien aboie

 

 

 

Premiers coups de bêche
dans le jardin –
la visite d’un merle

 

 

Dans ce sentier en pente
je passe et repasse
acclamé par des clochettes

 

Elle quitte son déambulateur
pour pousser dans la rue
sa  poubelle

 

 

Eh ! les pies -
sur ce tapis de pâquerettes
respectez le silence

 

 

Longeant le crématorium
ce chemin conduit
vers les lilas en fleurs

 

Pas un enfant dans le parc
pour souffler
la bulle des pissenlits

 

Présentation de l’auteur




Vincent Puymoyen, Flaques océaniques

 

CONJUGALE EMBARDÉE

A grandes enjambées
Par orages et trouées
Flaques océaniques
Et continents de boues
Ton noir transatlantique
Ignora le récif
Et la masse critique.

Tu te réveilles tard
Sur un triste billot
Tu palpes la nuit noire
Adieu la religion
Et les sourdes antiennes
Ta lente expiration
Raclait le sol pierreux
Amolli autrefois
Par des galets vicieux
D'une couche nuptiale.
Vois ton amour dévot
Tomber sous les étoiles.

Tu te réveilles enfin
Tu rassembles tes os
Tu saisis le falot
Vive la dérision
Des cimes assassines !
Et ta lente ascension
Éloigne le destin,
Adoucie quelquefois
Par le ballet joyeux
De fleurs luisantes et vagues.
Vois ton amour nouveau
Glisser sur les étoiles !

 

 

 

NOCES

Noces
N'ose
N'os
La chair de la mariée
Sonne mollement

 

 

DANS LE BLEU

Dans le bleu se cachent
Les auréoles de jeunesse
La jambe agile se lâche
Afin qu'aujourd'hui naisse
La gaze halée de ta face
Sur un parchemin tiède
Et doux, que se défasse
L'étau de ta cuisse laide
D'avoir refusé l'ardeur
De ma vie brûlante
Prise dans ta froideur

 

 

 

ET SI

Et si cette vie
Éviscérée
Cette vie serait
La balle arrondie
Et rebondissante
De ta rêverie
Bulle
D'un môle où brille le phare
De ton aller simple

Par marée montante
La mer en allée
Bave sur les rochers
Et donne une claque
Au phare avancé

 

 

EAU CRITIQUE

Mon œil à la dérive
chien crevé gueule ouverte
Sur la pente du croissant lunaire
Rassemble quelques images
Volées à la vie tiède
En un bouquet décadent.

C'est la plainte inaudible
Des horizons translucides
Où se perd l'enfant morne.

Piquées dans le fruit mûr de ta tristesse
Quelques fleurs renaissent et explosent
Comme des astres qu'oppresse
Le vide où elles sont encloses.

Ma fête et ses flonflons
S'anime en petit comité
De bestioles ironiques
Qui trinquent dans l'ombre
D'un grand clown sans espoir

 

 

PIRATERIE

La toile délicate qu’inconséquemment –  c’est toi
tu tisses jour et nuit pour attraper la note rare

                                   vient d’être crevée

par un boulet véloce tiré par un pirate
ce n’est pas pitrerie hélas il ne rit pas bien
ce boulet railleur comme le crâne d’Holbein
Ambassadeur pressé du nouveau monde !
Météorite tombé dans mon jardin
tu pèses sur les oignons – les miens –
prêts à éclore du potager
Il n’y aura pas de fleurs !
Le poète se dit alors
que c’était bien la peine d’œuvrer pour le subtil
                                                              au milieu des bombes
Tu peux travailler autant que tu le peux l’élasticité du poème il ne sera jamais jamais et non jamais
                                                                                                    étiré
comme la fronde du postier qui rend le projectile à l’envoyeur
ni hamac assez solide pour reposer au-dessus des décombres sous la main du vent
Non tu ne seras pas vengé
injuste retour des choses
Entre boulet et toile d’araignée
il n’y a pas d’équité

Alors il faudra troquer la soie fragile
contre le rêche fil de chanvre
Relancer la corderie
hisse hisse haut matelot et fort il est l’heure
d’installer la nouvelle encablure
qui soutient le gréement compliqué
de tes rêves impossibles

 

 

Présentation de l’auteur




Poésie néerlandaise contemporaine, édition bilingue

Les éditions du Castor Astral nous ont habitués à des anthologies bilingues de qualité, toujours audacieuses, jamais complaisantes. Ce panorama de la poésie néerlandaise contemporaine se découvre avec curiosité et impatience.

Le lecteur ne peut que savoir que cette profusion de voix va donner lieu à un plaisir certain de lecture et à des découvertes. Victor Schiferli, écrivain, poète et conseiller international sur la fiction à la Fondation néerlandaise des Lettres soutenant la traduction de livres, est le maître d’œuvre de cet ouvrage. Il écrit dans sa préface : Il est difficile de comparer notre poésie contemporaine à celle qui s’écrit actuellement en français, en anglais ou en allemand. La poésie française actuelle semble tendre vers moins de concision, davantage d’expérimentation et une plus grande proximité avec la prose que la poésie néerlandaise. Il a choisi vingt-quatre poètes écrivant toujours en 2020, il faut les citer tous , tant, et c’est le propre des anthologies réussies, leurs voix, chacune gardant sa singularité, s’entrechoquent, se lient, puisent les unes dans les autres vigueur et beauté :

Poésie néerlandaise contemporaine, édition bilingue, 2019, 336 pages, 20 €.

Simone Antangana Bekono, Anneke Brassinga, Tsead Bruinja, Ellen Deckwitz, Arjen Duinker, Radna Fabias, Ingmar Heytze, René Huigen, Astrid Lampe, Erik Lindner, Lieke Marsman, K. Lichel, Tonus Osterhoff, Hagar Peeters, Ester Naomi Perquin, Ilja Leonard Pfeuffer, René Puthaar, Marieke Lucas Runeveld, Alexis de Roode, Alfred Schaffer, Mustafa Stitou, Anne Vegter, Nachoem Wunberg. Les traductrices et traducteurs sont Bertrand Abraham, Kim Andringa, Danial Cunin, Pierre-Marie Finkelstein, Paul Gellings et René Puthaat. La quantité de poèmes dévolue à chaque poète est telle que le lecteur ne se fait « pas seulement une idée » mais saisit la particularité de l’auteur(e). Ainsi se joue la force de l’anthologie, sans être oubliée, la voix précédente laisse toute la place à la suivante, elle est appropriée par le lecteur qui, plus que la découvrir et la recevoir, la pénètre toute.

Une question peut apparaître : quelle est la particularité de la poésie néerlandaise ?  La réponse risque d’être réductrice voire subjective. Cependant, il est essentiel de s’attacher à l’extraordinaire vigueur des voix choisies, l’appétence des poètes pour la langue est exceptionnelle, tonifiante et vectrice d’originalité et d’audace. Les tonalités sont multiples, les sources d’inspiration variées, les thèmes diffèrent, l’un va opter pour une poésie prosaïque, l’autre lyrique, l’une s’attachera à un rythme proche du slam mais à la scansion travaillée par le sens, l’autre écrira sous forme de distiques… Le trait commun entre ces poètes est l’unicité de leur voix, leur force et l’originalité des registres utilisés. S’ils s’inspirent les uns les autres c’est uniquement dans l’attachement pris à rester soi et à ne pas chercher « à faire comme », on ne relèvera donc aucune similitude entre les poètes et c’est un bonheur. La poésie néerlandaise, et je serai là particulièrement affirmative, est vivifiante, rassurante (pour sa fougue et sa qualité) et prometteuse par l’énergie engagée. Le penchant d’un auteur pour un style qui lui correspond n’est ici le signe d’aucune complaisance, l’adhésion à la langue est entière : En poésie seule nous singeons les oiseaux (Astrid Lampe) le langage révèle ce que pourrait être le bonheur (Erik Lindner) Il faut noter dans cette poésie la présence fréquente d’un humour féroce, une ironie non dénuée parfois d’auto-dérision voire d’accents tragiques :

 

Comprenez-moi à loisir de travers.
Dans un coude du fleuve
il m’a été donné de faire un fils ;
et dans la lumière vaporeuse du petit jour,
je lui ai appris à faire mes nœuds. 

Benno Barnard

 

Benno Barnard op de nacht van de Poëzie 2018, Benno Barnard à le Nuit de la Poésie 2018.

 

Pour rentrer
chez moi, il faisait
nuit, j’ai pris le raccourci dans le parc,
j’ai entendu un écureuil
dire ta mort est la première
chose réelle qui va t’arriver.
Si c’est vrai, ai-je pensé, un
écureuil dit parfois la vérité.

 Mustafa Stitou

 

 

Aujourd’hui, la poésie
me semble un pays pour lequel
on ne m’a pas accordé de ticket
un vieil amour dont je n’ose
toujours pas effacé le numéro
de mon téléphone
une île lointaine
peuplée de pingouins.

Lieke Marsman

 

 

Lieke Marsman, Identiteitspolitiek is een modegril, zeg je, La politique identitaire est une mode, dites-vous ?

 

La poésie, plus qu’un champ d’expression, est une ressource sans failles et c’est ce que prouvent ces voix néerlandaises. L’extrême variété de cette poésie mise en évidence dans cette anthologie, outre signifier un avenir prometteur, affirme combien chaque poète a sa place dans ce qu’il dit, dans ce qu’il fait. Aucune restriction ne lui est édictée, aucun modèle ne l’assujettit, aucune auto-censure n’a lieu, il est libre d’écrire et d’être dans sa singularité.

Dans la diversité des voix, les résonances entre les poèmes opèrent cependant, oppositions subtiles parfois, ou correspondances surprenantes, mais toujours présents la sensibilité du poète et l’attachement à la langue comme filigranes.

 

Il suffit parfois
d’un seul
regard
sur la saisissante nature sauvage
pour se rendormir comme
une bête sauvage
par exemple comme une bête d’’eau
qui dans l’eau
n’aime pas l’eau

Anneke Brassinga

 

Anneke Brassinga op de nacht van de Poëzie 2015, Anneke Brassinga à la Nuit d la Poésie 2015.

 

dire une nouvelle fois
ce qu’un autre a dit
et dans cette chose autre
trouver un abri
dire ce qu’un autre a dit
et employer ces mots 
jusqu’à leur faire confiance

Tsead Bruinja

 

 

Tsead Bruinja op de Nacht van de Poëzie 2018, Tsead Bruinja à la Nuit de la Poésie 2018.




Questionnements politiques et poétiques 6 : Quelques poètes italiens à Paris (2009), Amelia Rosselli, Corrado Govoni

Suite. Episodes précédents : Questionnements politiques et poétiques 5, Questionnements politiques et poétiques 4, Questionnements politiques et poétiques 3

 

Questionnements politiques et poétiques 6

 

Il y a dix ans – mais que cela semble loin, au vu de la vie parisienne étriquée et si entre soi d’aujourd’hui ! –, à l’initiative du dramaturge Maurizio Scaparro et d’un certain nombre d’intellectuels des deux côtés des Alpes, auprès du Théâtre des Champs-Élysées (et aussi à l’Institut Culturel Italien de Paris) fut organisée une série de rencontres, lectures, débats autour de la poésie et de l’écriture dramatique italiennes au XXème siècle juste alors écoulé. Occasion aussi de diverses dégustations plus terrestres, hélas impossibles à ressusciter ici, en un temps où le Slow Food (invention piémontaise comme son nom ne l’indique pas) se répandait de par le monde. Nous en proposons ci-après une toute petite trace, telle que retrouvée, en fait, dans l’ordinateur de l’un de ces intervenants (et donc éminemment partielle et sans doute partiale… pour qui en aurait conservé son propre souvenir). Où, avec un détour surprenant par la Belle Époque – mais un précédent épisode de cette rubrique ne portait-il pas sur Pascoli et son formidable Gog et Magog au tournant du siècle ? – nous pouvons bien toucher du doigt l’implication éminemment politique de la poésie la plus exigeante au plan linguistique et littéraire. Tel était le sens d’une présentation par Edoardo Sanguineti, dont nous n’avons pas réussi à retrouver la trace, mais que ses nombreux écrits engagés laissent imaginer sans peine. (Telle aussi l’intention des extraits théâtraux, dont il ne sera pas fait état). Et déjà en 2003 Giovanni Raboni avait, dans des circonstances semblables, essayé de faire mieux connaître cette littérature foisonnante de l’autre côté des Alpes. À méditer encore, au delà de l’occasion et de l’anniversaire, alors que la « rentrée littéraire » occupe l’essentiel des médias culturels, comme chaque année désormais – pendant que nombre d’écrivains et en particulier des poètes cherchent en vain un éditeur digne de ce nom…

Cela étant redit, et écrit noir sur blanc, sans animosité aucune ; avec, tout au plus, peut-être une certaine tristesse. Et le regret de ne pas voir disponibles sur papier, en France, les textes d’un certain nombre d’auteurs étrangers considérables, qui n’ont pas eu la chance de s’exprimer dans une langue aussi répandue que l’anglo-saxonne par exemple. Citons encore Pascoli, s’il faut n’en citer qu’un ; ou Saba lui-même, dont Gérard Macé vient de redonner un choix des proses-récits des émouvants Ricordi, racconti. Mais bon : que de grandes maisons d’édition cherchent à préserver l’environnement en économisant les ressources premières nécessaires à la fabrication du papier, doit-on supposer, est tout à leur honneur. Les publications en ligne, après tout, sont faites aussi pour pallier la frilosité de ces vertueux et prudents opérateurs.

Pour des raisons d’espace et de lisibilité, cet ensemble est présenté aujourd’hui en plusieurs épisodes. Il complète, en quelque sorte, l’anthologie Amont dévers qui a également paru ici entre 2016 et 2019

Amelia Rosselli

 Le temps peut s'arrêter...

Le temps peut s'arrêter en bien
ou en mal ; il frissonne impertinent
de toute sa large bouche obscure, ou s'arrête
et hurle qu'il en a assez : de
cette belligérance.

Le Temps n'est pas un ventre ; c'est un croc
qui sourit sagement ou persifle
pendant que tu sers son maître, le cœur
brisé.

Le Temps coud et raccommode ! et demande
dans ton rapide, brisé penser
pourquoi tu as laissé la confiture
se gâter ? Je ne suis pas un croc dit
le jongleur, le Temps ne s'arrête pas pour moi
dit le poissonnier ; le tout est
le tout, le Temps est le Temps, bouté hors
des ciels.

Une perle, un sacrifice, un psalmodier
reportages de morts... Je ne suis pas un jongleur
cria le poissonnier, ma main
ma tête, chantent que le temps a
tous ses frissons coordonnés avec le Temps.

Onze chevaux allaient cueillant des mûres
pensant qu'ils deviendraient
vieux, mais le Temps, lui, était assis et
cousait, sans égards pour leurs
larges bouches ouvertes, leurs cavernes
qui désiraient davantage.

Commencèrent onze courses, la "free
lance" pensée vieillissait encore : le Temps
était assis encore pensant, qu'il ne
vieillirait jamais. Accidents indéfinis, paradis
aigris - tous sont dans les bouches
des chevaux, dans leurs ventres terrorisés.
Le Temps-pensant cadra le trou
le Temps-soucieux cherchait à devenir
vieux. Le Temps-assis se collait
à sa place : il n'y avait bataille plus terrifiante
que celle qui était mienne.

J'ai accroché le Temps : il est assis
cueillant des mûres collé à sa
place : mais des cris brisés glissent
de la bouche : le Temps n'a pas de frissons
n'a pas d'autre lieu que la terre !

Puis nous marquerons le Temps, qui
devint énorme beaucoup, portant des barils
à la terre déserte, ou transformant
les carottes en raves, ou différemment
occupant son âme désintéressée. Le Temps
n'a pas de butins ! il peut devenir
vieux, n'était pour mes butins,
qui partagent le total.

Des raves à gorge déployée sourirent :

n'es-tu pas préparée pour
la bataille encore ? Ta flèche est-elle si
légère ? L'encombrante nature
restituera le vol : tu mourras,
et deviendras forte, fumant des fournitures
ou autres maux.

Qui fumant des plats d'argent, creusèrent
leurs fosses légères assez pour
mener droit à ce paradis
où le Temps n'a aucun tort, ni
ornières pour t'agripper. Et encore
pendant que ton sourire blesse, avec
un vouloir de pleurs, qui mène la chanson
une misère brodée de blanc
Temps, plus moëlleux que la grâce
de mon ventre, son faire en te trop-faisant,
pendant que tu te dresses fort.

 

(Il tempo può fermarsiauto-traduction it., de : "Sleep"  
une version aussi dans le Nouveau recueil) 

 

 

 

Amelia Rosselli dice Amelia Rosselli (gitz6666).

 

∗∗∗

Et aussi, proposé par Edoardo Sanguineti :

Corrado Govoni

 

souffle d’éventail

 

Près d’un canal une fillette triste
aux yeux en amande, fleurs de lotus,
suavement désenfile de son koto
des sons comme grains d’améthyste.

L’aube, de ses mains ornemanistes
teinte avec soin le paysage inconnu
et le soleil surgit pareil à un ex-voto
bordé de filets violacés-bistres.

Des boqueteaux de graciles arbustes
frémissent tous d’ignorés oiseaux,
semblables parfois à des piverts ;

et c’est un matin paisible et clair
presque comme les aubades d’Outamaro,
le peintre dit des Maisons vertes.

 

 

 

crépuscule sur le Pô

 

Comme un fruit mûr tombe le jour.
Du pont qui enjambe le fleuve sonne un cor.
Avec un fracas de cascade élevée
un train perce le vide sur la voie ferrée.
Les bruits par le silence sténographe
s’effacent comme figures d’un cinématographe.
Le vent travaille ses gammes de flûtiste.
Le ciel est prompt autant qu’un transformiste.
L’eau qui court court à la mer
se teint le visage de lilas crépusculaire.
Dedans, les maisons mirent à la rive
leur image qui semble fugitive.
Dans une barque pleine de légumes
pendant que les maisons de lumières s’allument,
une femme avec un éventoir mangé aux mites
pousse le feu sous sa vieille marmite.

 

          De :  “les feux d’artifice

 

                            1

            Promenade romantique

 

Un trio de sœurs scrupuleuses
se sont assises parmi les roses.
En chemin ont mangé du massepain
et des figues fraîches sur du pain,
et ont cueilli des primevères
à enfiler dans leurs livres de prières.
Elles font la sieste dans la cour pavée
d’un château rouge tout déchaussé,
près d’une petite grange
où une jeune enfant doit s’appeler Solange.
– Ah, si nous avions cette belle vachette,
qui fait si bien du lait! Et cette courgette
Dieu sait comme elle doit être bonne frite! –
Sais-tu sais que tu pèches par désir ? Chut!
Allons plutôt visiter les salons
du château! Sur les marches attention! –
Les couloirs sont pleins de cadres écaillés
et de lambeaux d’étoffes bariolées.
Une pièce contient une cage à araignée
et des bouts de miroir encore argentés.
La plus jeune des sœurs hors piste
en cache deux dans son mouchoir de batiste,
tout heureuse. Un chat-huant s’enfuit
par le plafond. En bas dans le pré ça mugit.
– Regardez, une perruque! – Jette-la donc,
elle peut te faire avoir des boutons! –
Les heures doucement descendent la pente du Carmel
du jour comme des brebis à la blanche laine.
Dans la chambre la plus solitaire
poussière et mouches ont tant vicié l’air
que les sœurs pour pouvoir mieux respirer
ouvrent une fenêtre sur les prés-salés.

 

 

                             2

             Crépuscule ferrarais

 

Le minou s’étire sur le rebord
en bâillant dans la vitre à miroir.
Dans la marmite de terre moussue
le géranium ouvre ses fleurs embues.
Le rideau de la chambre étale
ses roses de fine percale.
Les portraits qui savent tant d’histoires
sont disposés en éventail de mémoires.
Dans le calme plat de la psyché ornée
la lampe semble un navire coulé.
Sur le toit d’une proche maisonnette
au bout d’une perche une girouette
agite ses ailes comme un oiselet
pris par les pieds dans un lacet.
Très haut, en l’air, depuis les remparts
cabriolent des cerfs-volants pleins d’art.
Les hirondelles murmurent dans les nids.
Un grillon au jardin fait son cricri.
Le ciel enferme dans un filet d’or
la terre comme un insecte chanteur.
Parmi de jaunâtres écumes, dans la glace
la pieuvre de la lampe remonte à la surface.
La tristesse s’appuie contre un accoudoir
pendant que les églises bercent le soir.

                                                                               (1905)

 

Corrado Govoni, Il Palombaro (Symphony DSCH).

 

air de danse en mélancolie

 

La vendange du couchant fait don à la verrière
du dernier ambré grappillon crépusculaire ;
le ciel inaugure sa palpitation d’étoiles
comme une immense géométrie de neige.
Deux blanches colombes qui roucoulent sur la gouttière
font croire un instant à l’âme qu’elle est comme au jour de la première  communion ;
ma joie est une marmotte qui danse sans excitation
sur l’épaule d’un savoyard qui fait pleurer sa vielle.
L’ombre compatissante avec son voile noir
s’assied au chevet de ma tristesse,
essayant de me consoler avec des mots de gentillesse
que la pendule dément de son déni sans espoir.
L’ampoule nue en frissonnant rince
sa maigre virginité dans le miroir comme en un flot profond,
pendant que des fleurs essuient la sueur de sang de leur front
dans le suaire charitable de l’eau.

 

 

 

                 Automne

 

Ô triste vent!
Voltigent comme des volants
les fruits ailés des samares.
Entre les arbres le froment
s’étend au loin très loin
comme une verte neige d’astres.
Les oies en triangle s’en vont
en nombre pair
vers les marais.
Adieu beaux nuages klecksographiques!
Adieu beaux couchants de cinabre!
Crissent sous les pieds
les petits obus des glands
(pensez au fils prodigue!).
Un triste refrain siffle sur ta lèvre.
Adieu belles nuits cryptographiques!
Et le sommeil qui ne vient plus...
Oh mais quand tu seras là>
et mettras entre les draps
des bouquets odorants de lavande!

 

 

 

 

Corrado Govoni, La Trombettina (Alamano Capecchi).

                   

beautés

Le champ de blé n’est si beau
que parce qu’il y a dedans
les fleurs de coquelicot et de vesce ;
et ton pâle visage
parce qu’il est tiré un peu en arrière
par le poids de ta longue tresse.

 

 

 

                       le soleil

 

Pendant que les bœufs labourent la terre luisante et brune,
énormes incertaines choses blanches tombées de l’œuf de coton de la lune,
saluée par les rauques coqs tôt réveillés
et saluée par les fouets des charretiers
qui claquent fort parce qu’imbibés de gouttes
rassemblées dans la nuit le long de la musicale route,
entre les peupliers, éternels inquiets pâles, elle est douce ta basse face
ronde de saine joie, brillante de grenache.

 

 

 

 

matin avec colombe imposée

 

“Colombe qui as les ailes d’argent”
ô colombe qui éveilles la lumière
avec tes ailes d’ange lascif
et apprends comment roucoule des mots
d’amour le vent aux feuilles et à l’herbe
“colombe qui as les ailes d’argent”
tu as les pattes fleuries de corail
et tu entraînes des colliers de sanglots
recouvrant de pudeur la rosée
tu gonfles l’ardoise de tes lisses plumes
tu emportes le toit roucouler au paradis
l’anneau de ton col est pour la terre le soleil
est une plume que murmure la mer
“colombe qui as les ailes d’argent”
colombe cendrée
tes pattes sont imprégnées d’aurore
de tes sanglots est enflé le matin
ô colombe qui détaches la lumière du chéneau
et la tapes et la fais vivre et la lances
avec un battement d’aile blonde
éternelle assoiffée d’amour colombe
martèlent la soif les cigales
pour toi de courageuses femmes nues
brilleront pour toi des gués limpides
“colombe qui as les ailes d’argent”
si dans le trèfle glapira le renard
dénonçant la lune parmi les fougères
qui cache ses fautes nocturnes
“colombe qui as les ailes d’argent”.

 

automne

Je suis tout épuisé
par le dur labeur solitaire
d’extraire la lumière chaude d’une femme
qu’elle ne s’écoule pas en pleurant
me glaçant pieds mains et cœur
hors de toute cette boue aqueuse alentour
fervent malchanceux inepte
pendant qu’un sein riait parfait
et que de la fraise brune du mamelon
j’ôtais le dernier petit nœud
l’autre restait laid et aveugle
comme une petite noix de coco
glorieusement nue était une jambe
mais l’autre était enserrée
dans une atroce jupe
de chiffons de lanternes ferroviaires
les yeux étaient deux pures aigues-marines
mais le lièvre barbarement tué
par moi avec la crosse du fusil
se vengeait sur sa bouche
inébranlable à l’horreur de mes baisers
à me faire sombre déçu dans le sang
par les verres d’hiver filé
avec mon visage de poisson asséché
annoncée par les coqs
de nausée des fanaux
je t’attends comme une aube sale ô brume.

 

 

 

le roitelet

 

En haut, en bas, il va et vient toujours inquiet,
fouille et becquette parmi les ronces :
ici une graine, là une goutte et une feuille
sans que de manger il ait très envie,
sans savoir s’il vole ou s’il marche.
Il ressemble aux filles les plus vives :
on ne les arrête qu’avec des baisers.

 

Corrado Govoni, La primavera del mare, voce di Karl Esse (Sergio Carlacchiani).

 

* * *

 

La pluie est ton habit.
La boue est tes souliers.
Ton fichu est le vent.
Mais le soleil est ton sourire et ta bouche
et la nuit des foins tes cheveux.
Mais ton sourire et ta peau chaude
est le feu de la terre et des étoiles.

 

 

 

Trad. de l’italien : J.-Ch. Vegliante 

 

Présentation de l’auteur

Présentation de l’auteur




Chronique du veilleur (40) : William Cliff

Ecrasez-le, Homo sum, Fête nationale, Immense existence, on aimerait citer tous les titres de l’œuvre de William Cliff qui publie aujourd’hui Le Temps, qui semble les contenir tous. C’est le livre d’un poète hors définition, hors jeu, hors classe, d’une sincérité d’autant plus troublante qu’on la sent profondément à vif…

On pourrait citer la formule de son ami et compatriote Jean-Claude Pirotte : « une voix parfaitement émancipée », mais la singularité de ce poète qui se confond avec celle de l’homme voyageur, en errance, en continuels soubresauts et aventures, va bien au-delà. Je songe à un éternel adolescent, mal dans cette société, mal dans son être, et pourtant tellement capable d’exaltations d’âme et de chair, qu’il regarde tous ses contemporains restés sur le quai, alors que son bateau ivre vogue depuis longtemps en pleine mer.

Ce sont quelques escales de cette navigation qu’il évoque dans Le Temps : les logements souvent presque insalubres, les débuts de sa curieuse carrière de professeur, les poèmes écrits sur le tableau noir, les jeunes gens attirants, la poésie des villes, Bruxelles, Dijon, Gheel, Paris, « les rêves comme l’eau de pluie qui s’écoule » et qui « s’en vont se perdre avec les illusions perdues »…

William Cliff, Le Temps suivi de Notre Dame, La Table Ronde, 15 euros.

Et, malgré toutes les misères, un air entraînant fait valser tout cela, avec des notes de dérision qui sont si proches de celles, funèbres, du désespoir, un air de printemps plus fort que tout :

          Au printemps il est temps de rénover sa peau,

         d’aller dans la forêt se vautrer au terreau

         plein de feuilles pourries et d’entendre un oiseau

        chanter avec folie, voir un gars de la ville

        passer et repasser devant un corps débile

        pour se rincer l’œil et se réchauffer la bile.

 

William Cliff, Brut de poésie, dit pas Jacques Bonnaffé.

 

Bien sûr, on pourrait admirer les prouesses du voltigeur de l’alexandrin, de ce créateur de rythmes de « proèmes », dans la lignée d’Une Vie ordinaire de Georges Perros, qui fait du langage apparemment prosaïque une matière poétique inédite, incroyablement ductile et syncopée. Dans le poème final, Notre Dame, qui date de 1996, William Cliff  fait pertinemment  référence à Charles Péguy, offrant ses pauvres vers à la Vierge, tout comme lui à la cathédrale : « Je les ai faits comme un bon ouvrier ».

Oui, il y a de la modestie dans cette façon d’écrire, bien plus que de la légèreté ou de la fantaisie. J’en veux pour preuve cette adresse à Dieu, au « Grand Etre Suprême », où l’on entend passer d’humbles paroles, comme celles d’un enfant  triste, étonné par une condition humaine qu’une seule existence ne suffira pas à explorer :

 

         Je voudrais bien savoir pourquoi ces hommes viennent

         si nombreux dans ma rue ainsi se promener ?

        pourquoi dépensent-ils leur temps, Etre Suprême,

        à user le pavé et retrousser leur nez ?

 

William Cliff, Brut de poésie, dit par Jacques Bonnaffé.

 

Si le terme de fraternité poétique a un sens, c’est ici qu’il doit être employé. William Cliff, qui est à présent octogénaire, a toujours été le frère des « malheureux dont pleure le cœur », sans doute parce que son propre cœur, secrètement, n’a jamais cessé de pleurer.

 

Présentation de l’auteur




Agencement du Désert – Quand le feu irascible se dompte dans la forme

La poétesse Carole Mesrobian appartient à cette catégorie des « Voleurs de Feu » chez qui tout devenir poétique se fait traversée de l'âme et du réel. Agencement du Désert, publié chez Z4 éditions, est de ces pépites dans lesquelles le récit, apparemment purement biographique, devient ce que Victor Hugo nommait « mémoires d'une âme ».

Une âme qui advient, de par son long cheminement dans le « Désert » du rapport au monde, par la transfiguration de l'imagination. Son éveil à la couleur, par exemple, a été inspiré par la chevelure de la femme qui s'occupait d'elle, et dont Carole Mesrobian fait l'hypothèse suivante : « Peut-être qu'aimer les couleurs vient de cette chevelure avortée là. Ces toiles de Moreau, je lui dois assurément de les regarder ». Nous retrouvons de même, éparses dans le livre, de fascinantes analyses sur l'Art perçu comme « un corps qui respire et qui vit. Il inspire et expire, et chaque mouvement est la suite d'une autre (…) surdéterminée ». Il en est de même de l'acte d'écrire, expression de l'incommunicable, dans lequel « le faire le feu tout jouxte la forêt mais ne la raconte pas. » En tant que poétesse, elle a conscience que ce « que nous faisons c'est juste offrir un lieu, une terre à jamais inexplorée toujours ouverte dans un accueil polysémique et transcendant. » Dès lors, l'acte poétique, pure énergie créatrice, se dévoile dans « cette certitude que rien n'est rien où tout se confond avec l'absolue immanence des anéantissements. »

Divisée en quatre chapitres, Agencement du désertest une épopée de l'intériorité qui nous propose d'en suivre le magistral corps à corps avec la vie, le corps et les œuvres qui l'ont nourrie.

Carole Mesrobian, Agencement du désert, Z4 éditions, collection La diagonale de l'écrivain, préface de Tristan Félix, encre de Davide Napoli, 2020, 130 pages, 11 euros.

Carole Mesrobian y révèle sa passion pour les créateurs du XIXesiècle chez qui l'imaginaire et la mythologie nous disent tant sur les profondeurs de l'esprit. Au siècle suivant, l'immense Henri Michaux y est celui qui invoque « la puissance incantatoire du cri, dans tous les mots de tous ses poèmes, dans toutes les pages de tous ses livres. »

Le va-et-vient entre les œuvres et la vie exprime puissamment le lien entre le choc reçu du réel et celui de la création. Dans le chapitre II est ainsi – entre autres, bien sûr, cette évocation ne se veut jamais exhaustive – mise en mots l'expérience atroce de sa mère, porteuse d'un bébé mort-né dont l'odeur de cadavre traverse son ventre. Le contraste avec le chapitre III est de ce point de vue saisissant ! Il s'y exprime l'exaltation ressentie au contact de la littérature, notamment dans ce qu'elle révèle de nécessité et de possibilité de libération. Carole Mesrobian le dit, c'est avec « l'Anti-Œdipe que l'acte d'écrire » lui est « apparu dans son entière évidence » même si elle a conscience qu'écrire, c'est « poursuivre la Littérature en sachant que je ne pourrais jamais la rattraper ». L'étonnement du lecteur – donc, son incessant bonheur de lecture – est bientôt poursuivi par la longue et vivante analyse des épigraphes de Stendhal.

Le chapitre IV clôt poétiquement, en vers, cet Agencement pour vaincre, en le vivant, le « sud asséché par la soif et vicié par le bruit », et pour exorciser le « venin calcifié par le sel ». Rythmiques, images, sonorités s'entrechoquent pour faire surgir le ressenti des profondeurs, ce face à face vécu avec le réel et la vie.

Le lecteur de l'Agencement du désert poursuit intérieurement, une fois le livre refermé, ce qui en a fait une expérience intime et unique de lecture.

Présentation de l’auteur




Diérèse n°78 : Poésie et Littérature !

La soixante-dix huitième édition d’une très belle revue dédiée à Bernard Demandre. ""L'aube est à l'aube sa lueur" Pierre Lecuire (1922/2013)" pour exergue, et un édito dans lequel Daniel Martinez nous propose d"habiter "poétiquement" le monde, dans son étonnante diversité, et lui donner par là-même une autre dimension, où les visions conquérantes perdraient de leur superbe".

« Domaine allemand », « Domaine chinois », « Domaine anglais » … Un chapitre liminaire qui nous propose des poèmes du monde, représenté en l’occurrence par Martin Krüger, Li Shutong et John Silkin dont les versions originales jouxtent les traductions. Une démarche que Recours au poème soutient et met en œuvre dès que possible, tant il est vrai que la musicalité de la langue est une composante incontorunable du travail du poème. Il y a aussi la graphie qui ici dans les idéogrammes des textes de Li Shutong ouvrent à cet univers incroyable d’autres sphères scripturales qui laissent entrevoir combien est diverse la manière d’exprimer notre appréhension du monde.

Diérèse n°78, Poésie et Littérature, mars 2020, 307 pages, 15 €.

Comme il est d'usage pour cette revue généreuse tant en terme de quantité que pour ce qui est de la qualité des contenus, ce volume laisse toute latitude à la poésie de vivre, d'éclore la multiplicité des univers qu'elle révèle à chaque passage de nos regards. Des poètes tels qu'Alain Brissiaud et  Claude Pélieu que nous retrouvons un peu plus loin dans les pages de la revue, qui se sont accompagnés à la vie tels deux grands amis, mais aussi Bernard Grasset, Pierre Dhainaut, Isabelle Lévesque ou Gérard Mottet, suivent les pages qui ouvrent sur  la thématique du volume.

Poésie mais pas que, puisque le "Cahier 3" est une rubrique « Proses ». Avant Bruno Sourdin nous offre cet entretien avec Philippe Lemaire qui cite Claude Pélieu dont le poème "Journal 1983/84", inédit, suit  : "Pour moi le collage, c'est écrire avec des images". Bien sûr, on voudrait écrire comme les collages de Philippe Lemaire !  Sept reproductions   en couleur de très belle tenue accompagnent cette rencontre qui nous plonge dans l'univers de l'artiste, riche et émouvant, lorsqu'il évoque Dan et Guy Ferdinande, ses année passées au Havre, à Lille, et la grande richesse des artistes avec lesquels il a travaillé. C'est un univers qui vit, revit, et montre combien l'art est empreint de notre quotidien et du partage.

Après  ces "Cahiers" dont le troisième est consacré à philippe Lemaire vient la rubrique « En hommage » dont il faut saluer l'originalité. Ce "Tombeau des poètes XIII" mené par Etienne Ruhaud nous emmène cette fois-ci au cimetière de Bercy où reposent Maurice Rapin et Mirabelle Dors son épouse dont il évoque la vie, l'œuvre, quelques paragraphes. Puis, pour clore ce volume épais, les  « Bonnes feuilles », qui offrent un groupement d’articles signés par des noms que nous retrouvons avec plaisir : Max Alhau, Jeanine Poulsen, Olivier Massé, Philippe Genest…

Une très belle revue, si tant est que belle signifie qu'elle permet l'évasion non pas de soi-même mais de ce qui enferme soi-même dans les limites de perceptions qui ici sont portées bien au-delà des mots et des pages. "Habiter "poétiquement le monde" ! Il me semble que c'est ce qui est offert ici.