Du bout des doigts et de la voix : entretien avec Patrick Dubost

Après des études de mathématiques et de musicologie, Patrick Dubost a publié en poésie une trentaine de livres qui, demandent à être lus à voix haute. Son dernier ouvrage Les deux royaumes est paru ce mois de juillet 2021 aux Éditions La Rumeur libre, coll Poésie.

Il travaille la poésie en tant que genre littéraire, sur le papier, mais aussi dans des studios de musique électroacoustique, et pratique depuis quelques années la « lecture / performance », donnant à entendre ses textes au travers de sa voix, de ses gestes, et de l’exploration des diverses possibilités techniques de travail du son.

Chaque « poème », s’appuie sur un dispositif sonore, visuel et poétique autonome. L’ensemble constitue une sorte de récital de parole, entre drôlerie, questionnements métaphysiques, et tendre regard sur le monde.

Le festival de poésie des Voix Vives méditerranéennes à Sète (juillet 2021) m’a donné l’occasion de m’entretenir avec lui sur ses conceptions et pratiques de la performance.

 La performance sonore, voix sonore, lecture sonore, Lecture performée, lecture performance: quels sont les termes que tu utilises, pourquoi celui-ci et pas un autre. Est-ce que ce sont des domaines très délimités ou délimitables ?
En réalité je ne me soucie pas trop de ces questions de terminologie… Je parlerais de « lecture simple » pour une lecture à voix haute de poésie en toute quiétude, de « lecture performée » quand entrent clairement en jeu la gestuelle ou des montées d’énergie, ou des dispositifs inhabituels comme utilisation d’objets, ou mise en complicité du public… J’utiliserais « lecture performance » quand ces dispositifs ou ces montées d’énergie deviennent vraiment importants et présents, tout autant que le texte et sa diction, ou quand le corps semble impliqué dans son intégralité, dans sa pleine énergie, ou encore quand la lecture se fait dans une grande complicité avec des musiciens improvisateurs, avec le sentiment de n’être plus moi-même qu’un musicien parmi d’autres, le musicien de la parole en quelque sorte… Quant au terme de « poésie sonore », je le réserve plutôt pour des poèmes travaillés avec le son, en enregistrement et montage, en particulier quand ma voix joue avec elle-même en démultiplication, allant jusqu’à une sorte de poésie polyphonique… Par exemple avec ma voix sortant sur un haut-parleur à gauche, ma voix aussi sur le haut-parleur de droite, et ma voix en direct, les trois en sorte de contrepoint. Un poème à trois voix (voire plus) ou d’une seule voix démultipliée.
Il me semble que je suis parfois performeur. Mon rapport avec le théâtre est né d’une rencontre avec un metteur en scène (Philippe Labaune) et de diverses mises en scène de mes textes, qui au départ n’étaient pas pensés pour le théâtre. Du coup, je suis venu, progressivement, à l’écriture théâtrale, mais avec toujours un pied dans la poésie. Je dissocie assez bien ce que j’écris pour ma propre voix et ce que j’écris pour le théâtre, ou d’autres voix que la mienne. Depuis quelques années, j’écris aussi pour les marionnettes ou le théâtre d’objets, ce qui implique une écriture toujours plus à la croisée du théâtre et de la poésie. Une sorte de refus de l’incarnation. Une façon de s’autoriser à réinventer le monde en le considérant tel qu’il est. Une façon de jouer avec le monde (de le commenter) d’un œil systématiquement neuf.

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Depuis combien de temps pratiques-tu la lecture sonore/performance ? Comment y es-tu venu?
En 1984, j’avais été premier lauréat du Prix de Poésie de la Ville de Lyon, avec le livre « Celle qu’on imagine » (publié chez Cheyne). J’étais alors très timide (ou plutôt réservé) face à un public. Je me souviens d’avoir alors fait une lecture à la Bibliothèque de la Part-Dieu, à Lyon (peut-être ma première lecture ? je ne sais plus) assis, figé, paralysé dans ma posture de lecteur. A la fin de cette lecture, quelqu’un du public est venu me voir en me disant : « C’était magique le moment où tu as bougé le petit doigt ! » … Peut-être était-ce ma première action en performance, presque invisible et pourtant bien là ?
Qu’est-ce que la performance apporte dans ton travail poétique ? comment contribue-elle à sa réalisation, à son accomplissement, à sa transmission ?
Aujourd’hui, la performance me permet déjà de vérifier si le texte est solide, s’il tient debout tout seul. Quand il y a une faille dans le poème, un mot mal choisi, une phrase pas à sa place, ou un peu faible, ou pas nécessaire, cela me saute aux yeux, je suis alors comme dans un léger malaise. Du coup, la lecture publique m’aide à repenser les textes, les remettre en question. J’aime faire au moins une lecture publique d’un texte avant de passer à l’étape publication… Par ailleurs, tout autant que le livre, la lecture publique est un mode d’existence et de circulation très important pour le poème. Plus les années passent et plus je crois que oui, oui je « sonorise » dans ma tête en écrivant, de diverses manières. Peut-être même que je « corporise » ou « gestualise » en écrivant, dans la tête et les doigts tenant le stylo, et les bras qui ne demandent qu’à s’agiter et le corps en écho.
Est-ce que tu écris ta poésie pour qu’elle soit poésie sonore, ou bien le devient-elle secondairement ? C’est à dire est-ce que tu écris spécifiquement une poésie destinée à être oralisée ?
C’est une alchimie complexe. Généralement, quand je commence un texte, je ne sais pas où je vais, ni quel « usage » j’en ferai… La question se pose après l’écriture… Et à partir de là le texte peut bouger pour aller dans telle ou telle direction, ou même peut-il parfois connaître différents états selon son existence papier, ou sonore, ou théâtre, ou que sais-je encore… Ces étapes successives dans le travail sont presque toujours une bonne chose car généralement on gagne à bricoler, à remettre sur le chantier, à jouer du ciseau, à charcuter…
Avec les années (avec l’âge), j’ai tendance à penser que « tout poème est une partition ». Tout poème un peu travaillé dans la page devient un objet visuel qui appelle sa mise en voix. Mais bien sûr je n’érige pas cela comme une règle générale. C’est plutôt une sorte de proposition de jeu, de possible amusement, d’appel à la jonglerie, à faire vivre ce qui n’est que parole dans les espaces de silence mental.

Patrick Dubost  : "Pour ne pas mourir"

Je pense que la lecture performance peut élargir le public de la poésie, et plus loin (espérons) le lectorat. Je pense que c’est plus qu’une mode, c’est un retour à l’oralité qui me semble naturel. Et un usage des techniques modernes qui me semble aussi dans l’ordre des choses. La poésie se prête particulièrement bien à de tels usages car le poème est un objet, un objet de langue, et jouer se fait généralement avec des objets.
Tu as été  formé pour, et tu as enseigné les mathématiques : est-ce que tu puises dans cette formation en tant que poète ?
Oui, bien sûr. Cela joue un rôle. Mais pas si décisif que ça. Peut-être ai-je en partie hérité de ma conception très visuelle du poème de ma formation mathématique. Je me souviens que quand j’étais jeune, le poème était pour moi avant tout un objet dans une page, un peu comme un tableau, sans rapport immédiat avec une notion de coulée de langue… C’était plus un objet dans l’œil qu’un objet dans la bouche ou l’oreille… Mais j’ai aussi étudié la musicologie et j’ai une vraie sensibilité musicale (pratique instrumentale) et du coup, le poème est vite devenu aussi un objet sonore, et donc un objet dans une coulée de langue, un objet déployé dans le temps.
La musique est partout. Elle est, de façon plus ou moins souterraine, déjà dans les textes… La musique ou simplement le rythme… Ou parfois simplement une musique bruitiste… Mais la musique est aussi très présente dans mes lectures en complicité avec des musiciens improvisateurs… J’adore ça… Vivre la musique dans l’instant en la pratiquant… Devenir le musicien de la parole comme un musicien parmi d’autres…

Claveisolles, festival "dix dans un pré", les 7, 8, 9 juillet, avec Laurent Vichard, Véronique Ferrachat, le Possible Quartet et Samuel Chagnard...©célinette photographe

Et la présence et l’importance du corps sont venues progressivement au fil des lectures. Au début : juste la gestuelle, le petit doigt, puis les mains qui en quelque sorte surlignent certains mots, certaines phrases ou intentions, puis les bras, puis lire debout, puis doucement tout le corps bouge légèrement, puis cela descend dans le sol : le fameux ancrage dans le sol !... Puis tout l’espace environnant… Prendre en compte dans l’instant de lecture tous les événements : bruits parasites, passage d’un enfant, circulation automobile, un mot dans le public, etc. Sans oublier sa propre voix en sortie des haut-parleurs… Brancher tous les connecteurs… Par contre : aucune préparation, sinon mentale… Je ne répète jamais mais je pense les choses… Je conçois mes lectures généralement au dernier moment, en fonction du lieu (son acoustique, sa configuration, la jauge, etc.) et des moyens techniques du son.
Je m’autorise parfois quelques échappées quand le texte devient illisible du fait de mauvais traitements informatiques, ou d’une complexité telle que je ne peux plus assumer autrement qu’en lâchant prise… bruits de bouche, borborygmes, accélérations délirantes, montées en puissance ou murmures, disparitions dans le silence ou sorties progressives du silence, empilements, textes lus sous empêchement physique, etc.... Je me permets alors de partir en vrille, jamais trop durablement… C’est alors le musicien improvisateur en moi qui prend le pouvoir… La bouche comme instrument bruitiste, ou comme débordée par la parole.

© écrits/studio

Tu as créé des séminaires, tu interviens à l’Ensatt, à l’ENS, tu es à l’initiative de l’expérience lyonnaise des « Ecrits / Studio ». Comment ça fonctionne tout ça ? Quelle est selon toi l’importance de la transmission dans ta pratique de poète et de performeur ?
J’ai toujours eu une petite âme d’organisateur, ou de militant… Non pas dans le quotidien ou la gestion concrète, mais dans la conception de dispositifs collectifs qui puissent perdurer… J’ai aussi toujours eu une certaine vocation pédagogique (que je pratiquais d’ailleurs pendant plus de trente ans dans l’enseignement des mathématiques) … Donc transmettre oui, ou plutôt permettre à ceux que j’ai devant moi en situation d’apprentissage d’ouvrir leurs propres voies… Plutôt que de transmettre, j’ai toujours préféré donner à chacun la possibilité de développer son autonomie et sa créativité… Quant à Ecrits/Studio, c’est un collectif de poètes qui décident d’utiliser les techniques du son (enregistrement, montage) pour aller vers : la poésie sonore ? de courtes pièces de poésie radiophonique ? la performance en poésie avec diffusion son ? des univers sonores pour soutenir ou porter des lectures publiques ? ((http://ecritsstudio.free.fr ))
Il existe aujourd’hui des outils techniques d’usage très simple et en même temps très performants. Avec de l’entraide, cela devient accessible pour tous.
Quelle est la part de recherche/création sur ce registre performance :  travailles-tu plutôt seul, ou en collectif ? Te réfères-tu, voire même te sens-tu affilié à un courant particulier ?
Je travaille seul pour l’essentiel mais ne refuse pas parfois de travailler en collaboration, ou en complicité avec d’autres artistes… En réalité de plus en plus… Ces rencontres peuvent être génératrices de nouvelles ouvertures, découvertes, champs possibles d’invention autour du langage. Je ne crois pas me rallier à tel ou tel mouvement ou chapelle, mais je suis en sympathie avec un certain nombre de poètes performeurs, ou expérimentateurs du langage, ou poètes en poésie-action, ou simples « poètes du livre » qui mènent un travail en profondeur sans nécessairement projeter vers le public.
 Quels sont les performeurs que tu défends dans le domaine de la poésie, que tu reconnais comme tels ?
Je suis très ennuyé pour répondre à cette question. Bien sûr que je pourrais donner quelques noms… Combien ?... Cinq ?... Dix ?... Trente ?... Et où s’arrête la notion de performeur ?... Puis-je aussi donner des noms de poètes qui ne sont pas (à l’évidence) performeurs mais dont la lecture publique est quand même impressionnante, voire magnifique ?... Je serais très heureux de donner une longue liste, avec quelques notables absents (dont la notoriété me semble surfaite, du fait des jeux de réseaux, ou de médias complaisants, en particulier autour d’un certain parisianisme, ou d’une certaine courtisanerie dans la continuité de la cour de Louis XIV), mais aussi : j’aurais peur d’oublier certains noms, très respectables, ou en chemin vers une œuvre bien réelle, ou simplement des noms qui seraient oubliés par ma simple ignorance, ou mes simples lacunes, ou de grands poètes tellement discrets et humbles que rares sont les occasions de les voir / entendre / découvrir / lire… Alors je dis, prudent que je suis : Joker !
Armand le poête, ton double poète, est-il un performeur AUSSI ?

 

vidéo-poème par Armand le poête, musique Laurent Vichard

Non. Mon alter ego Armand Le Poête ne me semble pas du tout un performeur. Mais alors pas du tout. Et très loin de tout cela. Par contre, quand je lis ses « poêmes » en son nom, peut-être suis-je un peu dans une démarche performative ?

Autour d'Armand Le Poête :

https://www.dailymotion.com/video/x75v7yp

Présentation de l’auteur




Viviane Ciampi et Laurent Grison, Quatre poèmes inédits

 

bouches ouvertes
à la foire des mots
concerts d’haleines dramatiques
le gris fustige l’air le soir de ce trop-dire
ce qui se tait pèse comme une stagnation

une entité de doute
traverse les yeux

bocche aperte
alla fiera delle parole
concerti di fiati drammatici
il grigio frusta l’aria la sera del troppo-dire
ciò che tace pesa come un ristagno

un’entità di dubbio
 attraversa gli occhi

 

****

Encre de Laurent Grison.

 

mensonge à son zénith
rond comme une pomme
blanc par vocation
mais il nourrit
c’est le fruit
que la chaîne des jours a fait naître

à chaque être
sa vérité du dimanche
ce qu’elle signifie

menzogna allo zenit
tonda come una mela
bianca per vocazione
ma nutre
è il frutto che la catena
dei giorni ha fatto nascere

ad ogni essere
la sua verità della domenica
ciò che significa

 

****

Encre de Laurent Grison.

 

mon Dieu qu’il est difficile
de s’agripper aux culottes des étoiles
en tenant le diable par la queue

mio Dio quanto è difficile
aggrapparsi alle mutande delle stelle
tenendo il diavolo per la coda

 

****

reconnaître
la progression des symptômes
de chaque côté de la planète
la minuscule déconvenue
de la lumière
qui se perd
dans les poches trouées
du hasard

riconoscere
il progredire dei sintomi
ad ogni lato del pianeta
il minimo sconcerto
della luce
che si smarrisce
nelle tasche bucate
del caso

 

Présentation de l’auteur

Présentation de l’auteur




Virgine Séba, Ça a commencé comme ça et autres textes

 

Ça a commencé comme ça

Un jour de février à la Fnac

J’ai avalé

Le Costa Rica la Guadeloupe les Canaries

La Réunion et les Antilles

Et j’ai pas vomi

Puis assise dans le métro

Emmitouflée dans ma doudoune

J’ai avalé mon écharpe bleue

avec un gros pompon orange à chaque bout

et aussi mon gros bonnet bleu

avec un gros pompon orange sur le dessus

Et j’ai pas vomi

Puis à la maison

J’ai avalé

Mon passeport

Celui bon jusqu'en 2023

Et j'ai pas vomi

Puis sur mon carnet à écrire les phrases

J'ai avalé des mots

Enfin juste quelques-uns

ceux pas vraiment importants

Oui ça a commencé comme ça

Et j’ai pas vomi

Puis j’ai avalé d'autres mots

ceux qui montrent et qui déterminent

Ceux qui disent et ceux qui agissent

Et j'ai pas vomi

Puis devant la glace

j'ai avalé ma langue

Celle qui parle et celle qui goûte

celle qui montre et celle qui tire

Celle qui crie et qui s'agite

Et j’ai pas vomi

Puis toujours devant la glace

j'ai avalé ma bouche ma gorge et mes yeux

Mes bras mes jambes et mon souffle

Et j'ai pas vomi

Et ça a fini comme ça

Le stylo est tombé

En chutant

Il a chuchoté

Mais j'ai pas entendu

Peau d'homme peau de femme
Où est ma peau ? 

Ce matin mets

Peau de femme

Choisis jupe courte rouge

Couleurs rugissent

Bas épais noir pour hiver

Bottes talons

Ça claque c'est moi

Moi en femme

Attend tram sur quai

Conducteur rame approche

Large cabine vision dégagée

Yeux taureau

Il foncé les yeux

Ce matin revêts peau homme

Peau invisibilité

Pantalon rouille

T-shirt Manche longue cramoisi

Décolleté rondi

Gilet bleu pétrole ample V

Pas sweat (à capuche pour homme jeune) pas polo

Baskets dorées au pied

Pas clignotant au loin

Tracer seule dans foule

Fouler sol seule

Sacoche grise toile imperméable

bandoulière corde noire

attaches cuir marron pendent

Pratique

Sac mains libres

Pas sac à mains

Petite

Bande poitrine

Veux pas

Trop tôt

Être chair

Adulte coopère

Adhère

Taille fine poitrine moyenne

Joli joli

Passion un temps

Mets talons

Ouh ouh prends hauteur

Mais oh oh pas pratique

quand veux tracer

Trace pas

Obligée ralentir déhancher

Petits pas

Pas bien à plat

T'adhères pas

Tu te hisses vertige

Perds pied

Mais rattraper

Reprendre pied

Baskets mode jupe robe

Tant mieux

Couper cheveux

Court femme

Puis court... comme un garçon ?

Oui coiffeuse comme un garçon !

Puis lâcher couleur.

Cheveux Blancs tu es

Être Toi

Tracer libre

Porter au choix

Couleurs qui claquent

Blanc gris noir pluie couleurs

Arc sur terre

Tu claques en toi

Tu claques autour de toi

Ça claque en nous

Ça claque pour toustes !

 

Virginie Séba, Je gratte je racle - a contre.

 

Fictionnaire : Lignées de lettres disposées dans un espace commun et Ordonnées par Maître-Mots. Certaines sont plus propres que d'autres. Syn. : Dictionnaire

Ouvrir le Dictionnaire

A la lettre P

Chercher le mot poupouter

Faire glisser son doigt

Sur la raie des mots

Ne pas trouver

Fermer le Fictionnaire

Aérer

Border Fictionnaire

Tendre deux mots

Embrasser

Momoter

Tendrument

Dans ma prison dorée

Ouvrir le Dictionnaire

Chercher le mot table

Y poser son cahier

A recevoir les idées

Chercher le mot qui écrit

Ne pas trouver

Fermer le Fictionnaire

Prendre l’air

Embrasse

ton Fictionnaire

Avec précaution

Reviens me voir

Les ans prochaines

 

Virgine Séba, Ma mère mes silences - a contre.

 

Respiration 

Se poser et visualiser

Une journée sans téléphone

Se poser et poser ses pensées

Hier partir sans pensées

Ou trop pensées

Télescopage dynamitage

Arriver au collège sans ses clés

Sans portable mais

Avoir pris son vélo

Avoir pédalé

Avoir clés antivol

Avoir lunch bag

Manger c'est important

Plus que téléphone en main

Visualiser envisager

Une journée sans téléphone

C'est annoncer claironner

L'oubli qui sera inconfortable

C'est partager aux murs

Aux oreilles à ma tête à vos têtes

Ma journée sans portable

9h sans téléphone portable

Est-ce supportable ?

Serai-je irritable ?

Absurdité rire se moquer

De moi ma dépendance

Ta gouvernance ma tolérance

J’ai compté les heures

Envoyé des emails

Sourire aux commissures

Prévenir m'en rire

Essayer stratégies supplier

Oh mon fils qui travaille à coté

Apporte-moi mon téléphone

Peine perdue "Tu peux faire sans" me dit-il

Seule en détresse sans stress

Je constate ma vilenie

face à cet objet supplice

Moi indépendante ?

Que nenni !

A la colle avec portable

Sans cesse sur facebook liker

Commenter enregistrer

publier corriger écrire

consulter scanner compter

texter whatsapper

zoomer messenger parler

Youtuber écouter visionner

Vie miroir entonnoir

Vie covid impavide

Moi machin toi humain

Toi toi mon toi

Ma moitié mon trois-quarts

Mon tout mon entier

Toi et Moi

Moi en toi

Toi en moi

Pourrais- je vivre sans ?

T'es toi !

Suis-moi !

????????

 

Virgine Séba et Edgar Sekloka, Dame Chique Tache, 2020.

 

J'enferme je sépare je classe je trie je jette 

J'enferme

Denrées dans paquet

J'enferme

Souffle dans masque

J'enferme

Enfants dans crèches

J'enferme

Élèves dans école

J'enferme

Viocs dans Ephad

J'enferme

Méchants dans prisons

J'enferme

Victimes dans la tête

J'enferme

Société dans classes

J'enferme

Classes dans système

J'enferme je sépare je classe je trie je jette

tu adhères ?

 




Autour des éditions Unicité : Etienne Ruhaud et Eric Dubois

Les éditions Unicité, c'est une unité multiple… Multiples voix, multiples  formes, unifiées par, autour et dans la poésie, son lieu. François Mocaer a ce souci de créer avec les auteurs un livre qui ressemble à cette rencontre entre le poète et celui à qui il confie ses mots. C'est pour cela que les livres des éditions Unicité ne se ressemblent pas, ou tout au moins pas physiquement, car pour ce qui est de la teneur des propos il y a une ligne directrice forte, c'est la qualité des textes proposés par le catalogue de l’editeur. La preuve ici, à travers ce tout petit aperçu de ce qui fait des éditions Unicité une entité unique.

∗∗∗

Etienne Ruhaud, Animaux

La couverture, qui représente un animal imaginaire, et le titre, Animaux,  laisse à penser qu'il s'agit ici d'un bestiaire. Oui, mais rien en lisant la table des matières on s'interroge. Trente noms d'animaux fabuleux, ou imaginaires, ou c'est la même chose, fantasmagoriques, et parsemés çà et là de quelques noms de choses, ou d'animaux, des vrais. Alors qu'en est-il ?

Des "BAIGNOIRES", des "GRAVES", des "DRAGONS", des "KUBUTIS", des "LUNES", des "MANES", des "SCORPIONS", des"VAMPIRES", des "TRUFFES", des "DISQUES", des "DORSES", des "KRUGS", des "OURANIS"... A ces substantifs inventés succèdent d'autres noms qui convoquent des éléments connus mais hors de leur usage usuel, car les disques deviennent des animaux, les lunes aussi, les truffes... sans compter les vrais animaux, peu mais bien présents, comme pour conférer un aspect de réel à l'ensemble. 

Il faut attendre la lecture pour se laisser imprégner par la richesse du lexique, la précision des descriptions, et la teneur poétique de ces poèmes en prose. Chaque animal se voit consacrer quelques paragraphes relativement courts, en prose, rythmés par des alinéas. 

Etienne Ruhaud, Animaux, Les éditions unicité, 2020, 49 pages, 12 €.

Etienne Ruhaud, tout comme Francis Ponge, fuit le lyrisme et toute trace de subjectivité, ou presque. Il dessine, grâce à cette prose poétique d'une grande richesse, des mondes qui deviennent réels. Mais ces description ne s'attachent pas à tracer les contours d'éléments appartenant à notre univers familier. Et c'est ce qui distingue son entreprise de celle de Francis Ponge. L'auteur applique cette même précision, quasi scientifique, et le souci de décrire minutieusement l'animal considéré, à créer une réalité tout à fait fantasmagorique. Alors, peut-être comprendre que, justement, nous ne sommes plus dans le monde d'autrefois, dans la quotidienneté pongienne, où les éléments qui composent notre univers familier sont encore identifiables et rassurants. Non. Le monde a changé nous dit Etienne Ruhaud. 

Plus rien ne se ressemble. Plus rien ne peut être appréhendé comme autrefois. Notre réel a disparu. A sa place, il y a un monde où l'imaginaire peut nous permettre d'ouvrir à des représentations inédites. Plus encore, dans cette réalité fantasmagorique, incroyable, inimaginable, il y a en filigrane de la violence, des menaces, mais aussi des pistes pour déjouer les pièges, éviter les enfermements dans un quotidien qui ne tient plus, ne signifie plus rien. Les champs lexicaux de la violence, de la cruauté, émaillent les poèmes. Les Scorpions  sont utilisés par "l'état" "pour éliminer les gêneurs. Opposants, marginaux et délinquants ont aussi disparu de la cité, réduits en charpie, enterrés en fosse commune, loin des regards". 

Enfin, et puisqu'il s'agit de poésie, il faut apprécier la puissance de cette prose qui fait de la précision des descriptions un chant non plus lyrique, puisque l'individu lui aussi est soumis à dislocation à notre époque, mais initiatique. Le langage trace les routes d'une évasion possible dans une autre appréhension du réel qu'il est permis d'entrevoir lorsqu'il est ainsi décrypté grâce au travail libératoire de la poésie, qui devient un outil fabuleux pour déjouer les pièges d'un imaginaire collectif qui endort notre esprit et nous enferme dans des représentations figées.

 

LES LUNES

    Vastes méduses volantes, descendues des plateaux du
ciel. 

    La forme est presque ronde. La surface tachée de cra-
tères, de crevasses, de varices, balafres sur une peau grise et
rugueuse, éléphantesque.

    Enormes ballons à moitié dégonflés, flottant par-dessus la
ville, les champs, apparus après le mois de pluie, comme
des saletés à l'horizon,  un point noir, une fièvre. Fausses
planètes de charbon.

∗∗∗

Eric Dubois, Somme du réel impulsif.

Qui présente encore Éric Dubois. Sa poésie est prégnante, puissante, fabriquée d'images, de métaphores et d'ellipses. Somme du réel implosif rassemble plusieurs opus, et se termine par un entretien de l’auteur avec etienne Ruhaud.

Bien que datant d'époques différentes, ces poèmes témoignent de la poésie d'Eric Dubois. Le vers est court et parcimonieux, comme pour laisser à l’espace scriptural la possibilité de dire l’impossible, ce que tente le poème, toujours. Les trois chapitres : lyre des nuages, le silence sur la dune et assembler les rives donnent la tonalité de l’ensemble. Il s’agit de cheminement intérieur, il est question de comtemplation, mais pas à la manière des romantiques. Les épanchements lyriques ne sont jamais personnels, et le pronom utilisé est celui de la troisième personne du singulier. Le lexique est travaillé comme on sculpte dans le marbre une statue dont on voudrait qu’elle révèle le visage de l’humanité. Le poète procède par touche non pas de couleur, mais sonores, lourdes et amples malgré l’économie de mots. Comme le peintre accomplit le geste juste pour déposer le point, la ligne ou la courbe, à l'endroit exact qui fera du tableau l'essence même de la représentation, Eric Dubois dépose le mot, l'unique, pas un autre, qui viendra former un ensemble incontournable, complet, fini et ouvert à toutes les potentialités sémantiques dans le même temps.

Cette écriture évoque les paysages, l'urbanité parfois déchirante quand on est seul parmi la foule, elle rend compte des perceptions du poète, restituées à travers le prisme d'une sensibilité qui permet une traversée des évidences et des contours du réel. 

Eric Dubois, Somme du réel impulsif, Les éditions unicité, Saint-Chéron, 2021, 91 pages, 13 €.

L'aube est difficile
le paysage semble plat

Il n'y a pas de césure

Il n'y a pas de établi
où poser le geste

Il y a cette langue de naître
une écume de la ville

Banlieue d'être

Un instant qui déshabille le champ 

Le compte juste de l'incertitude.

 

Poésie lyrique, poésie de la recherche de soi à travers le monde reçu dans un silence fertile, poésie de la solitude et de la confidence. Mais les éléments biographiques perceptibles ne sont jamais l’alibi d’un lyrisme lourd et ravageur. Le poète s’efface et laisse place à ce qui est. Il décrypte le monde, et rejoint en cela l’acception du poète qui serait le mage, le guide sur ce chemin toujours initiatique qu’est la découverte de soi-même. La confidence est discrète et la présence du poète ne se décline pas dans des pronoms personnels de première et deuxième personne, elle ne transparaît que  dans les ressentis et une appréhension du monde sensible et prégnante :

 

Tout geste est précaire
dans l'impossibilité de comprendre

Toute issue et corde sensible

L'eau de la mémoire
se souvient

Quand la mort regarde droit
dans les yeux

Quant au silence sur la dune
il est principe du vent

Rêve des étoiles accrochées
aux maisons lentes

Les mouvements du monde
déplacent les épaules

Chaque déferlement précise
la pensée du geste

On n'est pas sorti de la nuit

 

Plus que jamais, la poésie est le principe du vent, ce qui érode et balaie les superfluités qui masquent l’essentiel, ce qui envole nos perceptions jusqu’à ce monde de silence et de partage qu'est le poème qui mène à cette  conscience qu'il n’y a rien d’autre que ce silence, la poésie.

Présentation de l’auteur

Présentation de l’auteur

Présentation de l’auteur




Richard Roos-Weil, Intérieurs (extraits)

Notes oubliées 

    

Même si le vert est par endroits plus sombre

À cause du tapis d’algues

Du courant qui de ce côté-ci s’amenuise

  Nous n’oublions pas l’eau celle du fleuve

Du linge que l’on lave

Qui sèche sur la pierre

 

 

∗∗∗

À deux peut être

 

On ne peut passer à plusieurs

Le ciel ne tient pas lieu de cordage

 

Tu balaies des débris des éclats de voix

Ne veux avoir maille avec la terre noueuse

 

Répète appelle

Écho ! écho !

Comme des enfants qui apprennent l’a le b d’un alphabet

Pour ne perdre le fil

 

∗∗∗

 Passé le pont

 

Nos mains autour de nos lèvres quémandent

Le panneau nous avertit

Ne pas se pencher ainsi

 

Surtout ne pas crier ne pas appeler

Souffler sur les feuilles des arbres

Et attendre que nos paupières nos lèvres battent à leur rythme

 

∗∗∗

 Jeune fille

 

L’air dans la maison caverneuse nous rassemble

 Ta voix grelottait tremblait

 

Ne voulait garder la tête coincer en haut vers la gorge

                                               

Nous séduisait que ta robe s’évase

S’écoute se récite en complaintes amoureuses

Tu regardais de coté

Essayais gauchement :

 

Impossible que cet intérieur sombre me ressemble

Que ce nuage soit une barque

                                              

Ne pas partir aussitôt

Ne pas laisser la nappe en boule

                                                        

                                              

∗∗∗

Un désordre d’aube et de feu * 

 

Même si tu t’inquiètes de ton emportement

Ose un coup de poing sur la table

Au souvenir

D’une fontaine qui murmure dans la paume de tes mains *

Ne meurt

À l’angle d’une rue sombre

Le soleil sa pelote de laine

Sa ficelle son ruban

Ces ballots de mots et de foins

                                                                                                        

                                                          *Deborah Heissler             
                                                         Chiaroscuro (aencrages &co)

Présentation de l’auteur




Isabelle Lévesque, En découdre

Un verbe qui appelle au combat, trois syllabes rudes qui ne souffrent pas la réplique, le titre du nouveau livre d’Isabelle Lévesque surprend aussitôt. La mise en page de la couverture le met en évidence : les mots sont recopiés à la main d’une écriture rapide, anguleuse, celle non pas de l’auteur, mais du graveur qui a choisi de les placer dans l’intervalle ou plutôt la fracture entre une bande noire déchirée, en bas, et une autre, au-dessus, plus petite, bleutée : « l’espace divisé révèle deux camps », dira Isabelle Lévesque dans la notice qu’elle consacrera à Fabrice Rebeyrolle. Cette couverture confère à son livre un caractère impérieux.

Le titre vient du poème repris en guise de prière d’insérer :

 

[…] Rendre au ciel ce qui fut noir,
parcourir d’un même frisson
plusieurs départs. Ne négliger
ni la lune ni l’épée.

Il faudra bien séparer
la nuit & le jour

en découdre

Isabelle Lévesque, En découdre, couverture et frontispice de Fabrice Rebeyrolle, 70 pages, L’herbe qui tremble, 2021, 14€

Ce livre diffère du précédent, Chemin des centaurées, qui se déroulait mois après mois au cours d’un printemps et ressuscitait une large part du passé, en nommant les lieux, en donnant de nombreux détails géographiques, la vallée de la Seine aux Andelys en particulier. Dans En découdre, une soixantaine de pages seulement, tout se resserre, tout va sans cesse au fondamental.

Comment en irait-il autrement puisque l’action se passe de décembre à mars durant la saison de l’ascèse ? Isabelle Lévesque est privée de ce qui l’exalte et qu’elle célèbre dans la plupart de ses poèmes (et de ses photographies), les fleurs, essentiellement leurs couleurs. Le coquelicot, son emblème, ne fera vers la fin du livre, de l’hiver, qu’une furtive apparition, synonyme d’espérance fragile, mais tenace. Elle ne se détourne pas pour autant de la nature, cela lui serait impossible. La neige, qui depuis toujours lui est chère, celle des jeux d’enfants, ici celle des aimés, intervient dès l’ouverture :

Est-ce un hasard, parole brisée ?
La neige a posé sa couleur.

Nous faisons corps
en ce flambeau.

Sous couvert : l’ardeur.

 

La neige, pour Isabelle Lévesque, n’est ni froide ni stérile : plus qu’à la contemplation, elle incite à l’action. Isabelle Lévesque y marche, et puis, « d’un bâton », elle y laisse comme sur une page d’écriture « des figures » d’abord « indéchiffrables » qui, la nuit venue, ressembleront à « des dessins de flamme ». Peu après, elle voudra « allumer les traces » et en faire un « brasier ». Rien dans l’univers magique où elle pénètre ne reste immobile, dans un état strictement défini, les contraires s’appellent, la neige brûle. Le vocabulaire du feu est omniprésent, il correspond à tout ce qu’entreprend, amour, poésie, celle qui dit je :

 

Exécuter le chant :
je ne saurai taire
flamme et le cri
-même métier de braise-
le tissé
libère des cendres.

C’est le poème.

 

Ce qui était horizontal devient vertical : à la flamme et au poème conviennent également les arbres. Chêne, Peuplier, Olivier, If… Ils sont innombrables à travers tout le livre, appréciés pour leur droiture et pour l’apaisement qu’ils apportent. Ce sont pour la poésie des modèles : « Le chant vise l’ascension. »

Les contraires s’appellent, en effet, ils se déchirent comme ils peuvent s’unir. Libres, ils procurent au livre entier sa mobilité si dramatique. Le cadre réduit d’En découdre l’accentue.

Un cadre semblable à celui que dans le ciel dessinaient les augures afin d’y attendre le passage des oiseaux et de l’interpréter, le templum. Un livre de poèmes est cet espace sacré, aimanté. Isabelle Lévesque qui publie de vrais livres, non de simples recueils, a le souci en les construisant de respecter le rythme du surgissement de l’écriture. S’il est continu, il n’est jamais linéaire. En découdre avance à force de « départs » et de déchirures, de tension et de détente, de « chutes » et de « salves », au gré des heures ou des surprises, néfastes ou fastes. Isabelle Lévesque n’ordonne pas les différents états qu’elle traverse : au cri succède un chuchotement, au constat de détresse l’espoir d’ « un nouveau monde », aucune interruption. Elle accueille ainsi par à-coups, par éclats, tous les temps.

Du passé surgissent des visions brèves : l’être aimé n’est plus que « silence » et « absence », n’appartient-il désormais qu’à la terre et à la nuit ? Non, l’hiver n’est pas définitif. Comment dire ? La perte est absolue, « Où es-tu ? », le sentiment domine, du « manque », mais de la déploration même s’élève un poème où Isabelle Lévesque ose dire : « De l’épreuve, sortirons grandis, / démesurés ». Elle écrit « les lettres de neige », elle poursuit :

 

Alors si tôt je prends chemin
t’appelant dans le paysage. Entends,
le blanc fait écho, brille,
plus encore que ce soleil
né des nuages comme prairies
forgées de ciel. C’est miracle.

 

Ce poème n’est pas le dernier du livre. D’autres rediront « le manque ». Une page, est-ce un poème encore ? N’est-ce qu’un « texte » ? Elle est en prose, ira jusqu’à parler de cette « clôture » qui « réduit […] les contours » de ce qu’Isabelle Lévesque écrit, les contours d’une existence meurtrie par la séparation ou la mort. Le mot ultime d’En découdre pourtant, ce sera « vie ». L’abandon au désespoir est interdit.

Ce qui depuis le livre initial, Or et le jour, une fois pour toutes, « obstinément », caractérise la démarche d’Isabelle Lévesque, c’est l’énergie. Question de vie ou de mort, elle a lié son sort à la poésie. Écrire un poème, descendre au fond des ténèbres, se débattre ou pour mieux dire se battre contre les ombres à la façon des preux de la Table ronde, prendre essor de nouveau, recréer une lumière : une catabase et une palingénésie. Au présent du poème, le passé et le futur sont convoqués : dans la perte s’anime une promesse. Et c’est ce qui rend tous les livres d’Isabelle Lévesque si impatiemment intenses, si vivants, ils expriment l’une et l’autre, l’espérance serait-elle précaire :

 

Un coquelicot prépare en douce
sa percée. À le veiller je mets
en terre le silence.

 

Les poèmes ne connaissent pas de frontières. Ceux d’Isabelle Lévesque inventent un rituel « qui ne prive plus ce qui n’est plus de battre encore », comme elle le confiait dans un entretien avec Sabine Dewulf (Terre à ciel, avril 2021). Peut-être y a-t-il davantage que revivre, il y a sur-vivre.

 

 

 

 

Extraits

Sur la terre,
depuis peu ployés,
nous réchauffons le ciel.

Si nous savions quel poème,
trace vive et ta paume,
pour le chant.

Maigre consolation, les mots
rouges ou noirs
dressent le blanc contre
la graine pâle d’une promesse.

La neige livre un sortilège.

∗∗∗

Pour compagnon,
l’hiver.

Il faut d’un bâton
tracer au plus vite 
des figures indéchiffrables
pour les lire
après coup. 

On dirait dans le soir
des dessins de flamme.

 




Wald — butoh dance Anem De Nit

L'oeuvre de Pina Bausch et May Be de Maguy Marin (Créteil -1981) mènent cet artiste plasticien à la performance. Ce tournant est également motivé par "un désir latent de bouger littéralement" son "expression artistique, c'est-à-dire de mettre en jeu" son "propre corps" et par  "une sorte de butô plus spirituel que nécessairement sombre et torturé". Wald se produit d'abord sur scène puis il choisit la performance de rue (danse-théâtre solos, duos) relayée par la video.

Il présente Amen De Nit : "Notre chemin est né d'un désir. C'est une tentative quotidienne, un fait. Nous travaillons dans l'esprit du tanztheater / danse-théâtre, influencés par des univers comme ceux de Samuel Beckett, Josef Nadj, Tadeusz Kantor, Maguy marin et des voies sprirituelles comme Kazuo Ohno... Nos performances de rue et d'indoors sont souvent exécutées en silence et avec une lenteur ponctuée de longs arrêts sur image pour accentuer la suspension du temps.

Nous avons évolué très sensiblement et involontairement vers un théâtre du mouvement dit pauvre. Parce que la vie nous y a menés petit à petit, hors de tout financement et de moyens techniques. Et cela nous convient. Nous performons dans la rue là où personne ne nous attend, nous réalisons nos vidéos hors de toute contrainte de rendement. Notre cheminement est libre. Nous vivons en harmonie totale avec ce que nous sommes, acteurs de nous-mêmes.

Qu’est-ce que le théâtre et la danse ? sinon le geste, lui aussi profondément énigmatique, de se dépouiller et s’offrir aux autres ? (Nicolas Thevenot).

"Candlemate ! Butoh", Art installation on silence, Barcelona, April 2021, Butoh can also be a dialogue and an exchange with a space and, or a circumstance (Wald), Anem De Nit Valobra Wald. "Candlemate ! Butoh", Installation artistique sur le silence, Barcelone, avril 2021, Le Butoh peut aussi être un dialogue et un échange avec un espace et/ou une circonstance (Wald), Anem De Nit Valobra Wald.

∗∗∗

 

Traduction de l'auteur

in violet
(excerpt)

I do not know what I do
I do not know what I say
I do not know exactly
I do not know what I mean
so why
shadeless needles spread around
light stoned by desire and metal
mirrors bottomless holes
a broken sign
something passes into violet
only a few waves years
to live if that's isn't it
noway wake up from daydream
chased by packs of fluid colours
big crash in uncolored eyes
shoot of desire still on board
real hurricane breaking out
mercy hundred days more
muddled bouquet of curses
switch on stumbling fantasy
sealing on crumbly or quit
so fickle and loud give up
breath honky-tonk ruined shouts
meteorites of impossibilities
through impermanence
what the hell what about
toward unbalance
between the dark and the dark
hardly anywhere far away
in a corner
young colors give up
death of flowers
they tilt and get confused
walking along the thought
losing our rag turning sour
there is no freedom
just a tiny graze of blue
withdrawn melodramas
where is infinity
what is about when end
just a song without music nor words
silent on lips and braided fingers
rolling sound in closed skulls
snags crashing down the clouds
taking urgency toward gaping wild space
com'n into the ocean knees
dear love affair com'n into fire
forests rags and eyes so far
com'n with deep violets and shadows
the trucks clomping in memory
our deserts twisting facts and reality
somehow somehow
shot your brain with blue
or yellow or violet more
your desire on the rooftop
sex firing cries and prospects
secret doors wide beautiful
I am not sure
here is the secret door
opening on flourished prospects
I am not sure
flames in your reality
a doll without arms
without body
just an eye
with its ears of wheat eyebrow
my bad sex in my fiction award
I shout beyond the roof of clouds
my spicy desires
my life in a new deep silence
walkin' in a deep walkin' in a deep
my so hungry bird
I am this walking man
light legs and hammer feets foring ahead
life suddenly becomes a serious affair
I eat its so red cherries
what under the steel of facts
I do not know around never
your body talk about your age
I send you the flowers of barcelona city

 

∗∗∗

dans le violet

je ne sais ce que je fais
je ne sais ce que je dis
je ne sais exactement
je ne sais quoi signifier
ok pourquoi
aiguilles sans ombre disséminées
lumière droguée de désir et métal
miroirs trous sans fond
signe cassé
quelque chose vire au violet
seulement quelques années de vagues
pour vivre si possible n'est-ce pas
aucun espoir d'échapper au rêve éveillé
traqué par des meutes de couleurs fluides
sacré crash dans des yeux incolores
shoot de désir toujours à bord
véritable ouragan pétant
accordez-moi d'autres centaines de jours
bouquets de malédictions en pagaille
allumez l'imagination trébuchante
scellez sur du friable ou renoncez
abandon si instable tapageur
souffle de bastringue cris ruinés
météorites d'impossible
dans l'impermanence
bon sang de quoi parle-t-on
vers le déséquilibre
entre le sombre et le sombre
à peine quelque part mais loin
dans un coin
les couleurs jeunes renoncent
mort des fleurs
elles s'inclinent et se perdent
marchant le long de la pensée
perdant nos haillons devenant aigres
de liberté aucune
juste une écorchure étroite de bleu
mélodrames effacés
où se trouve donc l'infini
qu'en est-il quand cesse-t-il
une pauvre chanson sans musique ni mots
silence sur les lèvres et doigts tressés
bruit roulant dans des crânes clos
obstacles chutant des nuages
urgence vers l'espace béant et sauvage
viens dans cet océan de genoux
chère histoire d'amour viens dans ce feu
forêts de nippes et d'yeux si lointains
viens avec des violets soutenus et des ombres
trucks renâclant dans la mémoire
nos déserts tordent les faits et la réalité
d'une manière ou d'une autre
trouant votre cerveau de bleu
ou de jaune ou plus de violet
votre désir tout en haut
le sexe enflammant pleurs et projets
portes secrètes beauté vaste
je ne suis pas sûr
là se trouve la porte secrète
donnant sur de riches perspectives
je ne suis pas sûr
des flammes dans votre réalité
une poupée sans bras
sans corps
juste un œil
avec ses sourcils d'épi de blé
mon prix de sexe nul dans mon film
je crie au-delà du toit des nuages
je crie mes désirs épicés
ma vie dans un nouveau et profond silence
allant dans le plus profond
mes oiseaux si affamés
je suis cet homme qui marche
les jambes frêles le marteau des pieds forant de l'avant
soudain la vie devient une affaire sérieuse
je mange ses cerises si rouges
qu'y a-t-il sous l'acier des faits
je ne sais rien de ce qu'il y a autour
votre corps parle de votre âge
je vous adresse les fleurs de Barcelone

 

"Continuous introspection" is a Tanztheater concept (theatre dance) with an obvious strong butoh dance accent. The character is searching deep within himself for something intangible he translates into a gestural monologue confronted with the overwhelming urban architecture. Anem De Nit Valobra Wald. "Continuous introspection" est un concept de Tanztheater (théâtre de danse) très proche de la danse butoh. Le personnage cherche au plus profond de lui-même quelque chose d'intangible qu'il traduit par un monologue gestuel confronté à l'architecture urbaine écrasante. Anem De Nit Valobra Wald.

I bitch

when I was there but when
In dead leaves or hashes
probably I was nowhere
opening empty doors then quit
rumbling into my own pit
from nowhere came flashes
No attempt I came off anywhere
showing its look of good smoke devil
'cause it was so abstract and thin
that moreover I could not hear
that bitch killed my lonely heart
perhaps it’s been searching
through my wide nonsense song
Or putting its hands into that slit
Opening liquid doors then quit
perhaps it was stone and toxic
whispering kind muddy conversation
so well how are you my fair target
having its face of magnetic shotgun
'cause it looked so concrete
and I couldn’t feel good if I will a rush
that bitch killed my uncertain heart
whatcha gonna do in front of that
I don't believe in my careened way
I don't see the dance of the sun
no step with light no carefree fun
I'm iced by a trembling steam day
no definite colour but a gold shit
an emergency as a madman crown
'cause I know exactly nothing about it
'cause I'm my own fucking bitch
in my old wagon shaking hard
I wanna join my lucky desert

 

∗∗∗

ce truc

étais-je là mais quand
cerné de feuilles mortes ou cendres
sans doute nulle part
forçant portes ouvertes puis ouste
grondant dans ma propre fosse
aucune réminiscence 
je ne tentais rien de rien
sentant le bon diable flou
parce que c'était si abstrait et ténu
que je ne pouvais non plus comprendre
ce truc m'a brisé dans la solitude
probable que ça fouillait
ma chanson vaste et insensée
que ça posait les mains sur ma boue
ouvrait des portes liquides puis stop
sans doute était-ce drogué toxique
murmurant sympathique et torve
bien bien comment va mon cher idéal
à sa figure de shoot magnétique
ça semblait si concret
je ne pouvais me sentir bien à vouloir foncer
ce truc m'a brisé dans l'incertitude
que vas-tu faire devant ça
renier ton chemin qui gîte
manquer la danse du soleil
aucun pas lumineux aucun plaisir
figé dans ce jour de vapeur tremblante
sans couleur nette pourtant merde d'or
l'urgence d'une couronne de fou
ne sachant absolument rien
étant moi-même ce putain de truc
dans ma vieille bétaillère durement secoué
je veux atteindre mon désert fétiche

 

Présentation de l’auteur




Elles sont nombreuses : quinze poètes géorgiennes

Elles sont quinze femmes, nées dans cette petite Géorgie si mal connue, pourtant terre de très ancienne civilisation. Elles sont journalistes, écrivains, enseignantes, traductrices, peintres, dramaturges, et représentent plusieurs générations (la doyenne est née en 1939, la plus jeune en 1986). Certaines sont également connues pour leurs textes en prose, leurs articles, leurs essais.

Leurs poèmes célèbrent leur vie, leur pays, sa mer et ses montagnes, les mythes universels qui lui sont parfois indissociablement liés : n’est-ce pas en Géorgie que l’on situe la Toison d’or ? Ils évoquent la guerre, les blessures, les larmes, la mort, mais aussi la consolation, les « fous » et les « normaux », la voix et le silence, l’amour ou son absence. Elles chantent aussi Cézanne, « diplômé de l'Académie des arts raffinés », dit l'une d'elles.

Et si la Géorgie semble bien loin de tout, elle n’est en rien coupée – au contraire – de la culture européenne et antique, ce qui transparaît constamment dans les poèmes du recueil.

Il va de soi que nos poètes parlent des mots, surtout des mots, de l’écho des mots, de tous les mots « trouvés et perdus ».

Les auteures composant Je suis nombreuses : Diana Anphimiadi, Ela Gochiashvili, Nato Ingorokva, Kato Javakhishvili, Rusudan Kaishauri, Eka Kevanishvili, Lia Liqokeli, Nino Sadghobelashvili, Lela Samniashvili, Maya Sarishvili, Irma Shiolashvili, Lia Sturua, Tea Topuria, Mariam Tsiklauri, Lela Tsutskiridzé.1

Je suis nombreuses, Quinze poètes géorgiennes, traduit du géorgien par Boris Bachana Chabradzé, Les Editions l'Inventaire, 2021, 120 pages, 18 €.

∗∗∗

Extraits de Je suis nombreuses
Textes réunis et traduits du géorgien par Boris Bachana Chabradzé

Rusudan Kaishauri

La femme-table

Jadis, la table à écrire
Était une femme,
Elle s’affairait aux fourneaux, couteaux a la main.
Quand elle accrochait les vents
Sur les cordes à linge,
Elle essorait les rêves familiaux.
Elle avait ses enfants dans chaque tiroir,
Elle remontait son cœur à l’aide d’une clé.
Elle passait des nuits blanches à écrire des poèmes,
Car elle devait fatiguer ses sens.
Un jour, cette femme s’est courbée
Et est restée ainsi, elle n’a pas pris son envol.
Une chaise effrontée s’est glissée devant elle,
Sans même s’enquérir
S’il s’agissait d’une femme ou d’une table.

 

∗∗∗

 

Lia Liqokeli

Je veux que ma mère se marie

 Je veux que ma mère se marie,
Qu’elle prenne ses chaussons, sa robe à pois et qu’elle parte.
En son absence, le silence du lever du jour nous tirera vite de nos lits.
Nous nous alignerons, mon père, mon frère et moi,
Tels les rêves déterrés de l’oreiller de ma mère,
Et compterons les objets un à un.

Le miroir racontera comment elle a mis du rouge à ses lèvres amincies, pincées,
A chassé, d’un revers de main, les rides agrippées à ses yeux comme des guêpiers,
A ri, puis est partie.
Nous irons d’une chambre à l’autre et nous nous heurterons à chaque seuil.
Nous ouvrirons tous les placards, fouillerons toutes les étagères.
Et dirons : elle s’est mariée.

Dans la cour sans ombre, trois amas d’écales de tournesol pousseront avant le soir.
Une armée de tasses à café sales nous encerclera.
Mon père perdra ses cheveux et sa barbe blanchira.
Mon frère et moi aurons les cheveux et les ongles
Qui pousseront à une vitesse étonnante.
Grandiront les cactus de silence,
Aux épines de reniflements et de déglutitions.
La maison fera froufrouter les arbustes de toiles d’araignée,
Poussés comme les cheveux de ma mère, bons à être teints,
Les branches de viorne restées aux coins des fenêtres
Tels les anneaux en or vieillis, aux oreilles de ma mère,
Et nous creusera des trous, par paires, dans les murs
Pour y reposer nos yeux humides.

Je me lèverai, traînant avec moi la douleur des plantes des pieds de ma mère,
Ses articulations brisées, son visage flétri.
J’effacerai du miroir son dos marié,
Je casserai son peigne en trois.

Puis nous nous attablerons dans la cuisine.
Mon père se lavera les mains pleines de ma mère,
Au tamis de ses yeux passeront les trente années avec elle et il essaiera
De nous distribuer, telle une salade de chou sans sel oubliée au frigo,
L’histoire inventée de leur amour.

Nous nous mettrons d’accord pour aérer, chacun à notre tour,
Son odeur accrochée dans l’armoire entre paletots et vestes,
Ses pleurs, rabougris comme des kakis séchés,
Restés entre les tchourtchkhelas roulés dans une toile.
Nous nous mettrons d’accord pour ne pas décrocher de la corde à linge,
Avant l’automne,
Les draps étendus par elle,
Tant que le soleil n’y aura pas définitivement brûlé les traces de ses mains.
Nous nous mettrons d’accord pour dire
Qu’il aurait été bien qu’elle nous laisse la moitié d’elle-même,
Que nous aurions attachée à une de ces poignées de porte rouillées
Pour la taillader avec les couteaux de cuisine mal aiguisés
Et tout lui faire dire de nous,
Ce que nous cachent les miroirs, en complot avec elle,
Et les mots enterrés sous sa langue.

Enfin, nous nous distribuerons des marteaux,
Nous nous tournerons le dos
Et nous enfoncerons des clous
Entre les yeux
Pour y accrocher le mariage de ma mère.

Puis, nous composerons une carte de vœux :
Mon père taillera un crayon,
Mon frère dessinera des fleurs sur la feuille,
Moi, j’écrirai :

Toutes nos félicitations.
Nous sommes ravis que tu te sois mariée.
Tous nos vœux de bonheur, maman.

 

 

∗∗∗

Rien à voir, Lia Liqokeli, sur la chaîne "Appelle-Moi Poésie" qui propose un  rendez-vous
lecture chaque dimanche. 

∗∗∗

Nino Sadghobelashvili

* * *

Maman a vieilli,
Elle commence à aimer les sucreries
Et ne nous laisse rien.
Elle se faufile dans la cuisine,
Pique des friandises
Cachées pour nous il y a longtemps,
S’isole près de la fenêtre ou derrière les rideaux
(Pour rendre encore plus intense
L’excitation d’être cachée),
Enfonce ses doigts blancs, faibles et maigres
Dans le sachet de papillotes multicolores,
Picore jusqu’au bout…
Parfois j’ouvre la porte au moment
Où elle essuie prudemment
Son sourire mêlé de plaisir et de souffrance
Sur les traces de chocolat.
En me voyant, elle cache,
Tel un enfant, le sourire de sa main
Et laisse couler deux larmes
De la taille de mon enfance telle que je l’ai toujours imaginée.
Les larmes roulent vers moi,
Traversent toute la pièce,
Et se collent enfin l’une à l’autre.
J’ouvre la porte de la larme couleur sucre,
J’entre et me tiens a l’écart
Pour ne pas déranger maman
Qui se cache avec la vie
Concoctée pour nous,
Et lèche discrètement
Le miel resté sur les bords.

 

∗∗∗

Irma Shiolashvili

Octobre

Voici mon octobre,
Mon octobre qui s’imprègne de vert,
Mon octobre qui n’arrive pas à jaunir,
Mon octobre d’enfance éternelle,
Mon octobre plein de printemps,
Mon octobre plein d’émotions,
Octobre aux feuilles vertes amassées dans un panier,
Octobre du début de la vie,
Octobre pareil au cœur d’une fille de seize ans,
Octobre non-apparié à la réalité,
Octobre plein de gazouillements d’oiseaux
En place de fruits murs,
Octobre plein du parfum des fleurs,
En place de fruits murs,
Octobre renversé,
Octobre plein de rêves de poète,
Octobre plein d’avrils de poète,
Octobre désaxé –
Je te l’ai mis sur un grand plateau pour ton dîner.

Maintenant c’est a toi
De décorer aux feuilles vertes de mon âme
Cette soirée légèrement ensoleillée, légèrement triste,
De faire se croiser nos réalités,
D’apparier ton octobre au mien,
D’embellir tes idées pratiques, ta récolte automnale
Par mon univers renversé,
De mettre sur la table face à toi
Mon corps tapissé de fleurs
Et de m’aimer
Quand les hirondelles d’avril s’envoleront de mes yeux.

Dispose les fruits d’automne sur la table et invite-moi.
Je viendrai m’asseoir et te dire ce que je ressens
Quand la récolte de feuilles vertes m’appelle à haute voix.

 

 

 

Octobre, d'Irma Shiolashvili

∗∗∗

Ela Gochiashvili

 À l’arrêt

Elle a dit qu’elle regrettait,
Qu’elle regrettait d’avoir beaucoup réfléchi,
D’avoir compris trop tard :
La seule chose dont la vie n’a pas besoin,
C’est d’être analysée.
C’est tout ce qu’elle a dit.
Elle n’a pas dit le reste,
Mais je l’ai entendu.
A l’arrêt,
Pour les passagers qui attendaient à proximité,
Rien ne se passait.
J’étais la seule à entendre,
À voir
La femme qui se tenait là, tranquille,
Tonner et faire rage,
Piétiner
Et becqueter
Et maudire
Son propre sort en lui crachant dessus.
J’entendais crie
La femme qui se tenait là, silencieuse,
Je l’entendais crier qu’il était trop tard maintenant…
Que la vie avait déjà été débarrassée,
Telle une table,
Pendant qu’elle réfléchissait,
Et que son assiette intacte
Avait été emportée…
Je l’entendais crier
Qu’elle n’était plus une femme,
Car le soleil, son bijou d’autrefois,
S’était transformé en four,
Qu’elle n’était plus une femme,
Mais une fleur d’ipomée,
Car elle orientait toujours ses os vers le soleil,
Telle une fleur d’ipomée…
Je l’entendais crier
Que dans sa maison,
Malgré son âge avancé,
Il n’avait jamais fait nuit,
Car il ne fait jamais nuit
Dans la chambre à coucher d’une femme seule,
Il ne fait jamais nuit – il fait seulement obscur…
Je l’entendais crier
Que sur la neige bouillante
De ses draps,
Aucune cerise n’avait jamais été écrasée…
Que le lit n’avait pas rétréci non plus…
Qu’elle n’avait jamais pu être faible…
Qu’a cote du miroir, dans l’entrée,
En bas de la penderie,
Avec les chaussons brodes,
N’avaient jamais vécu
Des pantoufles volumineuses et lourdes…
Que dans les recoins de son sommeil
La souris de la peur
Se faufilait constamment
Et rongeait son repos…
Je l’entendais crier
Son dégoût d’avoir trop réfléchi !
D’avoir compte ses pas !
D’avoir tourné sept fois sa langue
Et de n’avoir jamais parlé !
Je l’entendais crier et je l’écoutais.
Que pouvais-je dire ? – Elle se tenait la, silencieuse.
La seule chose dont la vie n’a pas besoin,
C’est d’être analysée –
C’est tout ce qu’elle a dit.

 

∗∗∗

Lia Sturua

Cézanne

Qui peindra le frémissement des pêches ?
Monsieur Cézanne,
Diplômé de l’académie des arts raffines,
Dormant dans la rue
Ses souliers sous la tête,
Qui a faim, alors qu’aux enchères Sotheby’s
On déguste ses pêches.
Il n a pas l’amour des peintres de rondeurs opulentes
Ni des maîtres du raffinement,
Il est un rectangle et il a mal à un de ses côtés,
Il peint des pêches
Et non la peur errant sur leur rugosité.
Comment aurait-il du temps pour cette mystique,
Alors qu’il a compris la vérité de la forme ?
Mais lorsque Dieu le verra,
La première chose qu’il fera
Sera de lui peindre le frisson d’une pêche,
Le détournant ainsi de la peinture plantureuse
Vers son camp…

 

∗∗∗

À l’arrêt, Ela Gochiashvili

Cézanne, Lia Sturua.

Diana Anphimiadi

La méduse Gorgone

Quand je t’ai dit que rien ne s’était passé,
Je t’ai menti.
Ça se passe, ça se passe tous les jours
Passerelles, paysages…
Puisque l’amour a fait de moi une poupée,
Je marche, pour les uns – tête coupée,
Pour les autres – un miroir.
Qui me regarde est
Pétrifié,
Figé.

Quand je t’ai dit que rien ne s’était passé,
J’ai juste oublié.
Depuis ce jour,
Toute la cavalerie et tous les fantassins
Portent mon nom
(Mon nom de tête coupée)
Comme bouclier…
S’ils me jettent une pierre,
Ils en reçoivent en retour…

Quand je t’ai dit que rien ne s’était passé,
Je t’ai menti.
Ce n’est même plus un rien. Je respire, j’existe,
Mon cœur étant une tumeur étouffante dans ma poitrine, près du sein,
J’y ai fait l’ablation des mélodies, de la musique maline, des métastases
Qui apportent les voix des jours perdus.
Le cœur est une touffe de chélidoines,
Il se fane.
Hélas, si au moins cela valait la peine –
La nuit , ma tête est accrochée à mon cou avec un poil,
Le matin, ma cicatrice brûle, telle une étoile,
Et puis cela recommence…

 

 

∗∗∗

Tea Topuria

La correspondante part en mission

Quand on m’envoie en reportage
La où personne ne m’attend,
Quelque part à la campagne ou chez les gens ordinaires,
Pas auprès de ces membres du gouvernement qui connaissent déjà mon visage,
Quelque part où les gens, certes, savent que j’existe
Et que j’irai peut-être les voir un jour,
Mais pas aujourd’hui, pas maintenant…
Quand on m’envoie chez ces gens-là,
Je crois parfois être la mort.

J’y vais sans prévenir, par surprise,
Brandissant, telle une arme, un micro noir et exigeant une réponse.
Et lorsque, eux, me regardent,
Je crois vraiment être la mort.

Cet homme, par exemple, qui était, tranquille,
Bafouille maintenant, confus :
« Vous savez, je ne suis pas prêt. Vous pourriez voir avec ma femme ! »
Il dirait certainement la même chose à la vraie mort.
Dans une autre maison, une femme, occupée, n’as pas de temps pour moi,
Mais, son tour étant venu, elle ne peut pas refuser.
Elle se plaint seulement :
« Chez moi, c’est un peu le désordre.
Je range ces choses-là. Désolée ! Je ne vous attendais pas.
Je suis mal habillée. Je ne ressemble à rien.
Et que pourrais-je vous dire ?!
Pourriez-vous me laisser un peu de temps ? Je vais mettre mes idées en ordre. »
Elle arrange se robe, arrange ses cheveux, arrange ses rideaux,
Essaie de ne pas montrer sa peur, commence à parler,
Souriant (comme sur une photo de passeport),
Et raconte comment les criquets bouffent la campagne
Ou comment le gouverneur a fait disparaître des milliers de laris
« Si j’avais su que vous veniez aujourd’hui, je me serais préparée,
J’aurais fait le ménage, je vous aurais accueillie
Mieux habillée, avec bien plus d’arguments… »

Je souris seulement, sans rien dire,
Car je n’ai jamais réussi à les convaincre
Que leur vrai visage était, qu’ils le veuillent ou non, justement celui-ci.
Quand on vient prendre l’âme, on ne prévient pas !

Ainsi la mort, telle une correspondante, vient
Quand on n’est pas « prêt »,
Quand on est chez soi, en chaussons ou en vieille robe de chambre,
Ou encore en guerre, en train de cracher son sang et celui d’autrui.
En revanche, la façon dont on t’arrangera ensuite
Fait une belle jambe à la mort.

Ainsi je quitte les lieux.

 

∗∗∗

Kato Javakhishvili

La voisine

Ma voisine avait les seins affaissés.
Elle avait quatre enfants et avait les seins affaissés.
Elle se mettait du rouge à lèvres et avait les seins affaissés.
Assise, ses pauvres seins lui tombaient presque à la taille.
Ma voisine ramassait ses seins, tels des ballons crevés,
Les fourrait dans un soi-disant soutien-gorge,
Poussait un soupir et s’allumait une cigarette dans la cour.
Elle fumait des cigarettes sans filtre et avait les doigts jaunis.
Elle avait les doigts jaunis et fumait des cigarettes sans filtre, ma voisine.

Tout le voisinage parlait d’elle,
De cette femme sans vergogne sortant chaque nuit,
Laissant quatre enfants pleurer à la maison et traînant le diable sait où,
De cette mère indigne,
De cette femme, malhonnête, puisque son mari l’avait abandonnée.
J’avais huit ans et mes yeux devenaient ronds comme des boutons quand je la voyais.
J’avais huit ans et j’avais peur de ses enfants.
Les voisins disaient qu’elle était incapable d’élever des enfants
Et qu’elle ne savait probablement pas de quel homme elle les avait eus,
Et que ses enfants aussi allaient finir comme elle.

Une fois, je me suis retrouvée chez ma voisine aux seins affaissés.
Mon ballon avait rebondi sur le balcon de la femme aux quatre enfants
Et je m’y suis retrouvée.
Ma voisine était assise et pleurait.
Elle était assise et pleurait, ma voisine.
Le ballon crevé gisait dans la pièce et elle pleurait.
Ma voisine pleurait avec ses seins dégonflés.
Elle passait ses doigts jaunes sur ses yeux et pleurait.
J’avais huit ans et j’ai été embarrassée.
J’ai cru que ma voisine pleurait à cause du ballon crevé.

Puis ils ont déménagé.

Ils ont déménagé et j’ai compris :
Ma voisine était un ballon de baudruche
Lâché pour les fêtes,
Un ballon de baudruche crevé.

 

 

 

∗∗∗

Lela Tsutskiridzé

L’histoire des arbres jaunis prématurément

Cette histoire ne parle pas de cet arbre
Qui nous dit au revoir
Quand nous quittons, fin août, par les routes sinueuses,
Les forêts de la Tusheti pour la plaine,
Qui a jauni subitement,
Parmi un millier d’arbres verts,
Pour qu’au retour à la maison,
Nous ne puissions pas l’oublier.

Cette histoire ne parle pas non plus de cet arbre
Qui est là, à l’arrêt de bus devant mon immeuble
Et que personne ne remarque,
Tout le monde trouvant banal
Un arbre ordinaire à un arrêt,
Alors qu’il semble vivre toute l’année
Juste pour prendre son courage à deux mains
Et s’enflammer, une nuit de la fin août, de la flamme jaune automnale
A l’aide des allumettes du soleil,
Juste pour que nous le remarquions
Et que nous nous exclamions avec admiration :
Mais qu’il est beau, en fait ! Incroyable !

Cette histoire ne parle pas plus de cet arbre
Qui a poussé tout seul sur la colline, à la campagne,
Et qui, à la fin de chaque été,
Lorsque les gens vident leur maison de leurs pas et se précipitent vers la ville,
Refuse la verdure et la fraîcheur
Et laisse jaunir ses feuilles pr
ématurément,
Dépêchant ainsi sa tristesse au secours de la campagne triste.

Cette histoire parle des filles,
Celles qui étaient petites et ont décidé, un jour, de devenir grandes,
Celles qui étaient grandes et ont eu l’idée, un jour, de redevenir enfants
Pour sur vivre,
Celles qui se sont révoltées contre la monotonie
Et qui, un jour, se sont tatoué le corps de mille soleils
À la surprise de tous,
Celles qui, un jour, n’ont plus eu peur de la peur
Et ont extrait de leur corps tous les cris qu’elles n’ont pas pu contenir,
Des filles, des femmes
Qui, un jour, se sont relevées dans ce monde incolore
Et se sont mises à briller,
Tels les arbres jaunis prématurément de la fin août.

Cette histoire parle de nous qui, un jour, devrons penser :
Quitte à affronter l’hiver et la mort,
Autant le faire aussi courageusement et en beauté,
Seulement ainsi,
Ainsi.

 

 

∗∗∗

Eka Kevanishvili

La chanson de la femme du mineur

Ce soir, mon homme, mon mari, rentrera tard, enfumé,
Et ses dents blanches scintilleront.
Grace à ses dents, je pourrais le reconnaître entre tous.
Quand je l’ai connu, c’était un homme blanc.
Maintenant, il est couleur de poussière.
On dirait aussi que sa voix est mêlée de poudre de fer
Et que de l’huile bouillante brille dans ses yeux.
Mon mari change quand il émerge du long tunnel, quand il revient sur la terre.
Voila, il ne va plus tarder. Il va ouvrir la porte, souillé,
Rapportant, du cœur de la terre, l’odeur de ses semblables exténués.
Il aura des boites vides dans une main, du pain couvert de suie dans l’autre.
En plus de moi, il aura contaminé le pain, il l’aura noirci.
Il manquera un bout du pain – il aura eu faim en rentrant.
Il s’assiéra à la table et y restera.
Il attendra son potage qui sera suivi de mes inéluctables remarques
Au sujet de nos dettes à la banque
Et de nos ardoises dans les magasins
Et des nouvelles chaussures de l’enfant des voisins
Et des cartables usés de nos enfants,
De la désespérance.
Il s’assiéra et regardera par la fenêtre, vers le ciel.
Le ciel me manque, me dira-t-il, et il se taira.
Ce soir, mon mari rentrera tard et jettera par terre ses vêtements sales,
Il ouvrira la fenêtre dans le froid hivernal.
L’air me manque, dira-t-il, et il se taira.
Et je ne pourrai pas lui parler des cahiers de dessin,
Et des chocolats,
Et des livres,
Et des nouvelles robes,
Et du collier dans la vitrine,
De la vie d’un homme digne, en général.
Je penserai juste : pour vu qu’il ait toujours bras et jambes,
Qu’il puisse descendre à la mine.

 

 

La chanson de la femme du mineur, Eka Kevanishvili.

 

∗∗∗

Lela Samniashvili

Femme poète

Ça sonne comme femme-grenouille –
Si elle coasse, elle doit émettre un son doux,
Elle ne doit pas importuner,
Elle ne doit pas casser les oreilles,
Elle doit porter une minuscule couronne dorée invisible,
Peut-être que quelqu’un la remarquera,
Peut-être qu’on l’embrassera,
Peut-être qu’on lui passera la main sur la tête,
Qu’on l’assiéra à son chevet.
Bref, c’est un conte de fées, une fiction.
Une grenouille, peu importe qu’elle soit femelle ou mâle,
À besoin d’une voix forte
Pour couvrir les coassements des autres,
Pour faire l’éloge encore plus fort du tendre marécage,
Pour conter le temps béni ou elle était têtard,
Ou coasser encore plus fort
Qu’elle n’aime pas sa peau gluante
Ni nager la brasse
Dans les palais d’algues nauséabondes,
Qu’elle trouve barbant de se remplir le ventre d’insectes
Chaque matin, après-midi et soir,
Qu’elle s’inquiète
De ne pouvoir sauter au-dessus de sa propre langue.
Elle attire tout ce qui vole.
Dans cet ennui,
Sa voix est son seul divertissement,
Signe de vie,
Qui lui donne l’impression que son sang n’a pas complètement gelé.
La douceur est impossible dans cette histoire,
C’est une stratégie perdante, elle ne sert à rien.
Ne vous fiez donc pas aux belles couvertures des anthologies
Sur lesquelles vous sourient, seules, des femmes.
Il n’existe pas de femme poète.

 

∗∗∗

Mariam Tsiklauri, Que dirons-nous à nos enfants.

Mariam Tsiklauri

Que dirons-nous à nos enfants

Que dirons-nous à nos enfants
Quand nous reviendrons de la guerre ?
Quand nous reviendrons de la paix aussi,
Quand nous reviendrons de la mort elle-même,
Que leur dirons-nous ? –
Que nous avons cherché l’amour partout
Et ne l’avons trouvé nulle part ?
Que nous avons cherché la liberté
Et l’avons trouvée dans l’esclavage ?
Que nous avons aspiré au bonheur
Et avons épousé le malheur ?
Que leur dirons-nous ? –
Que nous n’avons trouvé ni Dieu dans les cieux,
Ni maison sur la Terre ?
Que nous avons vu nos horizons se découdre
Et n’avons pas pu protéger la sérénité
De nos temples ?
Que leur dirons-nous ? –
Que nous les avons mis au monde
Pour nous tenir debout sur leurs âmes infantiles,
Comme sur des marches d’escalier,
Afin de ramper vers le haut, vers les cieux,
Tout en restant couverts de terre,
Tels des misérables ?

Voici la souffrance – votre Bethléem :
Donnez naissance, par vous-mêmes, à un Dieu
Qui sera votre égal
Et vous soutiendra davantage
Lorsque vous serez à bout de forces.

 

 

∗∗∗

Nato Ingorokva

La ration des poissons

Ma grand-mère
Ne mangeait pas de poisson,
Car elle croyait
Que grand-père, qui s’est rendu à la mort
Et aux flots du fleuve Oder,
Était devenu le dîner des poissons.

Elle
Ne s’habillait plus de soie,
Car elle avait échangé contre du pain
Ses étoffes à robes offertes en dot,
Pour nourrir ses petits enfants orphelins.

Je
N’entends le bruissement des robes précieuses que dans mes rêves,
En raison des peurs héréditaires.

Et dans la réalité,
Sur la table
Dont les pieds se sont amincis à force d’être debout,
Je déguste prudemment le poisson
Pour qu’une arrête ne me griffe pas la gorge accidentellement.

 

∗∗∗

Maya Sarishvili

* * *

Il serait préférable qu’après la mort
Tu puisses marcher
Ne serait-ce qu’une demi-journée.
Tu irais chez ceux que tu choisirais
Parmi les adresses gravées dans la plante de tes pieds.
Tu irais chez ceux qui ont, autrefois,
Arraché les poignées de leurs portes
Pour te faire comprendre
L’incongruité de tes visites.
On ne demande pas de raisons à une morte,
Tu irais voir tout le monde, les yeux fermés,
Grisâtre, encore un peu chaude.
Ils n’auraient plus à venir
Se recueillir devant toi.
C’est toi qui ferais le tour
Des corps vivants de tes amis
Qui n’auraient plus à se justifier.
Une morte n’a besoin
De rien,
Juste de la capacité de se déplacer
Pour qu’on voie
Comment elle est hors de la vie,
Et qu’on admette
La défaite face aux ordinaires, aux modestes
Choses de l’amour,
Puisqu’on n’aura pas pu
Fermer la porte à la morte.

 

Maya Sarishvili.

Note

  1. Le texte de présentation correspond à celui de la quatrième de couverture de l'anthologie Je suis nombreuses, Quinze poètes géorgiennes, traduit du géorgien par Boris Bachana Chabradzé, paru aux Editions l’Inventaire, dirigées par Anne Coldefy-Faucard, éditrice et auteure de cette introduction.

vidéo de la présentation en ligne (en français et en géorgien) de l'anthologie organisée le 30 mars 2021 via Zoom par La Renaissance Française et avec la participation de l’éditrice, traducteur, auteures, Maison des écrivains et Ministère de la culture de Géorgie, Ambassade de Géorgie à Paris, Ambassade de France à Tbilissi et Institut français de Géorgie.




Denis Emorine, Mots déserts, suite russe, Emmanuel Moses, Tout le monde est tout le temps en voyage

Denis Emorine, Mots déserts, suite russe

Les mots sont déserts parce qu'ils renvoient à des images de souffrance et de deuil. Dédiés à nombre de figures russes (le poète est lui-même de cette ascendance-là), les poèmes signalent un travail âpre et vigoureux autour de souvenirs liés aux camps, à l'Est, aux forêts de bouleaux, à tous ces morts et absents.

Carmen , Anna, Dominique, Marina, Boris, des noms célèbres souvent,  ponctuent ces messages d'une empathie brillante et singulière car le poète n'arrive pas à évacuer ce lourd passé, ces « mots déserts » alors qu'il faudrait une matière vive, réconfortante.

Ce sont des textes pleins de sang, de sève, de vie ; il en faut du courage pour remuer toute cette désespérance humaine :

Sont-ils vraiment morts
les bourreaux de l'Est

...

Du fond de la nuit russe
monte une voix brisée
celle de ton passé
lorsque le sang
coulait sur ta poésie

...

Denis EMORINE, Mots déserts, suite russe, éditions unicité, 2021, 86p., 13 euros. Préface incisive de Giovanni Dotoli. Page de couverture signée Colette Klein .

Hommages aux siens, à la « voix étouffée » de son père, ces poèmes conjurent comme des prières les pires moments pour les transcender et faire de ce noeud de douleur quelque chose qui s'apparente à la vie retrouvée.

L'écriture, pour signifier cette souffrance, tempère le lyrisme de constats graves, évite le ton du sentimentalisme pour offrir au lecteur des blasons de vérité. Chaque poème ne dépasse pas la page. Chaque poème s'inscrit dans un devoir de mémoire, clair et prenant. On sent la traque de tendresse, la trace de l'effroi, la trame du souvenir.

Un beau livre de deuil. 

∗∗∗

 

Emmanuel MOSES, Tout le monde est tout le temps en voyage

D'un titre qui résonne – en ces temps de Covid 19 – comme un détour ironique, puisque tout voyage est désormais interdit, le poète tire toutes les ficelles de voyages imaginaires entre peinture, terre sainte et traces familiales.

En plusieurs sections, puisque le réel est lui-même sectionné, Moses décline son amour de la peinture, qui puisse condenser la réalité et qui sait ,  mieux la refléter. Tel poème cligne la référence à Brueghel, d'autres à Poussin, certains à de vraies natures mortes, où Moses, tel un Quignard classique, évoque « un moustique qui a dépassé Dieu » ou encore, « deux guêpes bourdonnent autour de mon sexe ».

Le sentiment de la perte est aigu (« Tu as encore ton ombre / Ton nom et tes chagrins »), il cisaille ces poèmes où des « moineaux me suivent / Comme une langue maternelle ».

Le chemin est ardu : les traces que l'on souhaitait retrouver sont invisibles, et le fils a beau remuer la terre de Pologne, rien n'y fait. De quoi est faite notre généalogie ? Notre âme ?  Dispersée ? Sans doute.

Comme l'enfant du « Silence » bergmanien, le poète se colle le « nez au crépuscule », dans une attente fiévreuse, son « plancher est criblé de trous », la mort rôde et complique les choses.

Quant aux jardins de l'espoir, il sont entretenus « par des mains invisibles ». Moses a beau se muer en « verdier » et se poser « sur son épaule de mort », « les mots sont des revenants » têtus, tenaces, et « la saison d'homme » se doit d'être assumée.

Emmanuel MOSES, Tout le monde est tout le temps en voyage, Al Manar, 2020, 68p., 16 euros ; Très beaux dessins de Tereza Lochmann, qui font penser à la porcelaine de Delft.

Sinon, il reste à longer la mer, à se mettre en surplomb, pour oser regarder le monde, tout le temps absent, tout le temps en voyage.

Il y a, dans certains poèmes de ce recueil lunaire, écho de « Monsieur Néant », où, à force de tisser des liens impondérables entre l'intérieur et le monde, entre  la chambre et l'espace, le lecteur n'en finit pas de creuser sa propre route « nourri par une rage de mainmise et de destruction ».

Dans l'attente des sens.

Ou de soi.               

Présentation de l’auteur

Présentation de l’auteur




Kamen’ N° 59

La revue italienne de poésie et philosophie Kamen’ vient de fêter ses 30 ans. Le numéro zéro, paru en mai 1991, ouvrait ses colonnes aux aphorismes de l’artiste Edgardo Abbozzo1, aux poèmes et traductions de Alen Carraro (de Keats et Shelley) et se terminait par un dossier sur le rapport entre éthique et poésie dans l’œuvre de Guido Oldani, poète à l’origine du « Réalisme terminal », (mouvement littéraire caractérisé entre autres par les « similitudes renversées. »2)

Kamen’ (du russe « pierre », en hommage au recueil de poèmes d’Ossip Mandelstam) se définissait comme une revue semestrielle à sections monographiques accueillant aussi bien des textes anciens que des textes récents, ouverte sur le monde et accueillant de ce fait de nombreuses traductions de diverses sphères culturelles.

Fidèle à ses débuts, la revue, diffusée aujourd’hui dans 70 pays sur tous les continents, affiche toujours la même sobriété, la même densité, la même qualité, revêtant chaque fois une couverture de couleur unique et différente, à l’image des idées philosophiques de son directeur et fondateur le poète, philosophe et critique d’art Amedeo Anelli (les concepts d’unité et de multiplicité sont très présents dans sa poésie laquelle est profondément marquée par les philosophes de l’Antiquité (on pense à Héraclite, Empédocle…) mais aussi par les œuvres tant artistiques que littéraires d’Edgardo Abbozzo. On l’aura compris, Kamen’ est une revue de haute tenue, dédiée à la « poésie qui pense », proposant des articles qui se poursuivent d’un numéro à l’autre, une revue à méditer.

Kamen' n. 59, Libreria Ticinum Editore, Juin 2021, 120 pages, 10,00 €.

Comme les précédents, ce soixantième numéro propose trois parties :

La première est dédiée à Dino Formaggio3, un des plus éminents chercheurs européens en esthétique qu’ait connu le XXè siècle. Sont publiés ici deux essais : Fondamenti e valori dell’Arte in Lucian Blaga (Fondement et valeurs de l’art chez Lucian Blaga) et Mikel4 vivant.

Le premier est la préface de Arte e valore, (Art et valeur)5 du poète, philosophe et théologien roumain Lucian Blaga6 dans laquelle il montre comment l'inconscient diffère des définitions de Freud et de Jung. « L'inconscient de Blaga n'est pas cette simple négation de la conscience pas même le fond obscur de l'oubli ou de l'habitude dans lesquels tombent les données et les activités conscientes ; il a une nature caractéristique bien particulière […] l'inconscient de Blaga est dans son essence un principe métaphysique qui refuse d'être objet de la conscience parce que c'est lui qui la fonde. C'est un principe qui a son ordre propre lequel correspond à un ordre universel de la structure secrète de l'être qui embrasse et comprend le monde de la conscience paradisiaque. »

Le second essai, admirablement traduit en français par Dominique Féraud, est extrait de la Revue d'esthétique numéro 30 de 1996 (pages 35 à 42). Il s'agit d'un hommage à Mikel Dufrenne lors de son décès. Il y évoque leur rencontre à Venise en 1956 lors d'un banquet philosophique à la Malcontenta, villa palladienne de la famille Foscari où il vécut des instants d’intense émotion qu’il décrit comme un de ces « moments où le corps esthétique vit un projet d'immortalité ».

La seconde partie de la revue est dédiée au poète Guido Oldani7, présent dès la création et que l'on retrouve dans plusieurs numéros. Ce numéro 59 nous offre sa biographie suivie d'une publication de dix poèmes inédits intitulés Uomo in scatola (Homme en boîte). Avec ironie Oldani décrit la déshumanisation de la société. Le poème Il mistero est une ode à un défaut d’attention universel et l’anéantissement de toute forme de pensée. Ci-dessous un extrait traduit pour Recours au poème :

 

Le mystère

je me demande depuis longtemps quel est
le fil transparent qui nous maintient
ensemble, comme les perles d'un collier.
je crois que l’adhésif en est la distraction
qui confond l'avant et l'après, le dessus et le dessous,
il suffit d'une blague quotidienne
et toute la pensée se retire
ôtée en un clin d’œil, tel un sparadrap.

 

Suivent deux textes qui présentent chacun une œuvre de Guido Oldani :  l’un est d’Amedeo Anelli, l’autre de Roberto Vignolo.

Anelli commente l’Uomo in scatola : « Guido Oldani revient continuellement sur le rapport sujet-objet, nature primitive et artefact  humanité et chosification de l’humain […] évidemment, de telles problématiques intéressent Oldani essentiellement en terme de conséquences sur le langage de la poésie contemporaine mais il ne faut pas oublier qu’à l'intérieur des apories romantiques de la modernité un tel discours est ancré dans une longue tradition du moins à partir du célèbre passage de Karl Marx dans les manuscrits économiques et philosophiques de 1844 dans lesquels on peut lire qu’«avec la mise en valeur du monde des choses grandit la dévalorisation du monde des humains ».

Le texte de Roberto Vignolo, quant à, lui, nous parle du dernier ouvrage de Guido Oldani  E hanno visto il sesso di Dio, Testi poetici per agganciare il cielo 2000-20098 ( Et ils ont vu le sexe de Dieu, textes poétiques pour accrocher le ciel 2000-2009). Mais qu’on ne s’y trompe pas : « le titre déroutant, à la limite du blasphème, nous tend un piège : il suffit de se rendre à la page 208 pour lire le vers qui a inspiré le titre et découvrir que le recueil parcourt les 14 stations d’un chemin de croix des plus classiques dont les poèmes mériteraient d’être envoyés au pape François pour le Vendredi Saint. Il s’agit en fait d’une livre que Guido Oldani définit comme « poésie civile du sacré ».

Dans la troisième partie, l’écrivain Guido Conti, qui fait partie du comité scientifique de Kamen’, nous propose une présentation de la revue milanaise « Bertoldo » de Giovanni Mosca, éditée chez Rizzoli (Milan) de 1936 à 1943, revue entre tradition et avant-garde européenne, à l'humour surréaliste, (contemporaine de l’Anthologie de l’humour noir créé par André Breton), « ni fasciste ni antifasciste, journal pour les jeunes et les moins jeunes qui en ces temps tourmentés avait besoin de rire pour supporter leurs pleurs.» Une revue dont le titre, inspiré du nom d’un personnage littéraire de la tradition populaire créé par Giulio Cesare Croce au XVIIè siècle, fut également un véritable laboratoire pour les écrits brefs et très brefs, à laquelle ont collaboré les meilleurs écrivains et illustrateurs de l’époque.

Conti en cite de larges extraits (trop longs pour être reproduits ici). Nous nous limiterons à deux parmi les très brefs, parus dans le premier numéro publié le 14 juillet 1936 :

 

Ainsi donc vous attribuez votre longévité à l’abstinence à l’alcool ?  demanda le journaliste au centenaire. Et celui-ci lui répondit : Oui, ma femme m’aurait tué si j’en avais bu une seule goutte ! 

 

Le réalisateur : – Dans cette scène ma chère, le jeune homme pénètre dans la pièce, s’empare de toi, avec une corde te ligote de la tête aux pieds, t’embrasse ensuite avec passion.
L’actrice : l’acteur est ce jeune homme grand, brun et sympathique ?
Le réalisateur : – oui, pourquoi ?
L’actrice : – alors il n’y a pas besoin de la corde. 

 

Kamen’, reconnue par le MiBACT (Ministère de la culture) comme « revue de haute valeur culturelle », publie donc depuis sa création des poètes-philosophes et des philosophes-poètes la poésie et la philosophie étant, depuis l’Antiquité, intimement liées. Du reste, les poètes ne vont-ils pas parfois plus loin que les philosophes… ?

 

Il peut paraître étonnant que les pensées profondes se rencontrent plutôt dans les écrits des poètes que dans ceux des philosophes. La raison en est que les poètes ont écrit sous l’empire de l’enthousiasme et de la force de l’imagination. Il y a en nous des semences de science comme dans un silex des semences de feux ; les philosophes les extraient par la raison, les poètes les arrachent par l’imagination : elles brillent alors davantage9

 

Notes

  1. Edgardo Abbozzo (Perugia 1937-2004) sculpteur, graphiste, orfèvre et céramiste qui a étudié les rapports entre art et alchimie. 

       2. En poésie, les figures de comparaisons ne font plus référence à la nature mais aux objets qui ont envahi notre quotidien.

      3. Dino Formaggio (1914 - 2008) a publié de nombreux ouvrages de philosophie de l’art et des monographies sur les mouvements artistiques et les artistes, traduits dans plusieurs langues. Il fut un grand ami de la poète Antonia Pozzi (voir Amo la tua anima (J’aime ton âme) correspondance publiée en 2016 par La maison d’édition Alba Pratalia). Un musée d’art contemporain lui est dédié à Téolo (Vénétie).

       4. Mikel Dufrenne (1910-1995) philosophe spécialiste d'esthétique.  Il a donné une orientation phénoménologique à cette discipline.

       5.  Arte e valore, Milano Unicopli 1996 pages 9-35

      6. Lucian Blaga, né en 1895 - mort en 1961. Il a élaboré une métaphysique de la culture qui est aussi une métaphysique de l’inconscient.

      7. Guido Oldani (Melegnano 1947). Fondateur du « Réalisme terminal ». Il est directeur de collection chez Mursia, où sont publiés tous ses ouvrages après l’édition de Stilnostro (CENS), Sapone (Kamen') et La betoniera ( Lieto Colle) qui fut traduit dans plusieurs langues.Il est directeur du festival international “Traghetti di Poesia” et fondateur du “Tribunale della poesia”.

     8. Mimesis edizioni, 2019.

    9. Descartes in DESCARTES, Œuvres philosophiques, tome I, 1618-1637, édition de F. Alquié, Classiques Garnier, Paris, 1963, p. 61.